L’Eglise des salauds

L’Eglise des salauds
14 mai 2020 Dorothée Paliard

L’Eglise des salauds

Joconde

La Joconde, joyau du patrimoine culturel français est sans doute l’œuvre picturale la plus connue au monde. Conservée dans l’écrin monumental qu’est Le Louvre, c’est par centaines de milliers que les touristes viennent l’admirer chaque année. Elle ne constitue cependant pas le seul legs, du génial Léonard de Vinci, à la civilisation occidentale et au monde, tant son œuvre fut variée. Ses apports à la peinture et à la sculpture, mais aussi à l’architecture, l’anatomie, le génie civil ou l’optique ont été immenses. C’est à la lecture de sa biographie romancée par Sophie Chauveau*, qui aurait pu nous épargner quelques pages un peu trop crues, que j’ai été déniaisé sur sa pédophilie.

Dans un autre registre, plus contemporain, Mickael Jackson est une des icônes culturelles majeures du XX° siècle. Surnommé « le roi de la pop » il a fédéré des millions de fans et vendu plus de 350 millions de disque dans le monde. Lui aussi, est sans doute un génie dans son domaine. Hélas Mickael, tu quoque !

Les récentes révélations du modérateur des Foyers de Charité sur les « attitudes déviantes » de son fondateur, le Père Georges Finet, à l’encontre de jeunes filles mineures, ne font que s’ajouter aux
récents scandales liés aux fondateurs de communautés nouvelles. On songe entre autres au Père Marie-Dominique Philippe (Communauté St Jean) ou à Jean Vanier (L’Arche). A peine a-t-on le temps de se remettre d’une affaire, qu’une autre éclate. Les faits ne sont pas exactement de la même nature, ni de la même gravité (selon qu’il s’agit d’enfants ou d’adultes), mais qu’importe, ils sont tout aussi condamnables.

Ces révélations sont bien évidemment nécessaires. Tout d’abord pour les victimes bien sûr. Beaucoup d’entre elles portent un poids dont elles n’ont jamais pu se départir et en souffrent encore. Elles ont un besoin indéniable d’écoute, de reconnaissance et de respect, quand bien même les faits seraient pénalement prescrits et les mis en cause décédés. Leur reconstruction en dépend. Une blessure ne peut cicatriser que si l’on enlève au préalable tout le pus qu’elle sécrète. Ces révélations sont par ailleurs nécessaires pour les communautés elles-mêmes. Elles ne peuvent croître et se développer dans l’ignorance ou le déni des agissements de leurs fondateurs.

Ces révélations scandaleuses sont néanmoins difficiles à entendre. Elles nous font du mal, à nous croyants, tant la déception est grande, tant elles laissent place au doute, tant elles vont susciter de
critiques de la part des personnes extérieures à l’Eglise et l’éternelle polémique sur le célibat des prêtres. Bref, elles nous plongent dans un état de lassitude profond. Nous expérimentons une fois de plus, avec douleur, que l’Homme est capable du meilleur comme du pire : « Là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie. » Certains s’en sortent mieux que d’autres. L’Eglise, dans sa grande sagesse, nous donne en modèle les saints : ces hommes ou femmes dont Elle reconnaît la dignité pour leurs vies vertueuses et leurs œuvres charitables. Voilà que les portes d’un procès en
béatification se referment définitivement, sur ceux que de zélés groupies avaient porté au pinacle, sans un juste discernement.

On aurait tort de jeter le bébé avec l’eau du bain. Qui songerait aujourd’hui, sérieusement, à mettre au rebut La Joconde ou à s’interdire l’écoute de Thriller ? Des hommes de la trempe d’un fondateur, capables de déplacer des montagnes, de faire des milliers de disciples sur tous les continents, de contribuer à l’essor de la philosophie, ou faire une juste place aux personnes handicapées, ne sont pas légions. Ils ne peuvent voir leurs œuvres rayées d’un trait de plume, condamnés par la justice impitoyable des hommes pour leur seule part d’ombre. Que serait aujourd’hui l’Eglise sans leurs apports, imparfaits à bien des égards, mais réels ?

Oh, bien sûr, ce genre de propos n’est pas à la mode ! La campagne « Me too » et l’affaire Polanski l’ont démontré. Peu importe les mérites du travail que le cinéaste propose et le scandale qu’il dénonce au travers de l’affaire Dreyfus, il a lui-même commis une faute, plus grave encore que l’antisémitisme, que la société ne pardonne pas et qui efface toute son œuvre. Même si l’heure est à la reconnaissance des victimes, il n’est pas trop tôt pour reconnaître l’œuvre des fondateurs. Le droit d’inventaire doit pouvoir s’exercer, afin de trier le bon grain de l’ivraie, les bienfaits d’un côté, les comportements déviants de l’autre.

Ce n’est pas la première fois que le Christ s’appuie sur une bande de salauds pour bâtir son Eglise ; regardons à qui il a laissé les clefs de la maison : un traître (Pierre), une prostituée (Marie-Madeleine) et un persécuteur de chrétiens (Paul). Certes, tous trois se sont convertis, tandis que les Philippe, Vanier et Finet ont probablement vécu dans le mensonge jusqu’à leur dernier souffle… Cependant, n’oublions pas que le premier homme à entrer au Paradis, fut un bandit, qui ne dut son salut, que grâce à un repentir de dernière minute : « Dès ce soir, tu auras part au Paradis avec moi ! »

Qu’on ne se méprenne pas, il convient de condamner sans réserve les abus en tous genres commis par les fondateurs de communautés ; et leurs œuvres ne les dédouanent en rien. Cependant, militons pour que le droit d’inventaire puisse se faire, faute de quoi, la désespérance nous gagnera.

Jean-Marie Guitton

*L’obsession Vinci, Folio, 2007

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