Le temps d’une pandémie

Le temps d’une pandémie
11 mai 2020 Dorothée Paliard

Le temps d’une pandémie

Une pandémie s’est abattue sur le monde. Tous les pays sont atteints par ce petit virus qui propage la peur et la contagion. L’anxiété s’installe dans le cœur des hommes. Est-ce la fin du monde ou bien la fin d’un monde ? L’avenir nous le dira.

Les gouvernements des Etats souverains prennent des décisions de confinement drastique et des mesures de « quarantaine » jamais osées. Les économies et les bourses financières s’effondrent. Le chômage est exponentiel et tous les rassemblements sont interdits.  Les écoles ferment et les célébrations religieuses sont interdites « jusqu’à nouvel ordre ».

Les rues sont quasiment désertes et les quelques passants, tels des zombies sont porteurs de masques de protection. L’événement est inédit dans l’histoire du monde. Le Saint Siège s’est vidé de tous ses touristes, de ses prélats, de ses prêtres et de ses religieux. Le pape François est seul désormais devant l’immensité de Dieu. Certes, la mort rode mais la vie est toujours là, plus forte que jamais.

Après deux mois de confinement, nous entendons des voix qui s’élèvent pour clamer leur mécontentement face à ces interdictions gouvernementales et pour exprimer ce profond désir : nous rendre nos messes et nos sacrements.  Certes, ce cri est légitime puisque notre liberté est écornée. Mais plus profonde est la déception car elle exprime ce droit naturel inscrit dans le cœur de l’homme, qui a légitimité à crier sa douleur devant l’injustice et devant l’oppression.

Déchristianisation

Le constat est tombé tel un couperet. L’église, les divers cultes sont désormais relayés au niveau des simples questions diverses et il en sera ainsi pour de longs temps.  Il est bien fini le temps de la France, fille aînée de l’Eglise, et le temps des cathédrales. Nous pouvons gesticuler et nous émouvoir mais l’évidence est que nous crions dans le désert. Nous n’intéressons plus. La déchristianisation s’est bel et bien installée.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le Christ a-t-il encore sa place ? – lorsque la religion cesse d’avoir le monopole du sens et ne constitue plus qu’une référence parmi d’autres, notamment quand il s’agit de choix éthiques (sexualité, avortement, divorce, mariage pour tous, etc.) – lorsque chacun entend vivre pour son propre compte.

La sécularisation a atteint les chrétiens de plein fouet. La crise de la foi apparaît quand situer Dieu ne va pas de soi dans cet univers impersonnel, dans cet univers où notre personnalité se construit et où notre liberté est révélée à elle-même et s’accomplit. Ce que rejette la sécularisation, c’est l’idée de « Dieu » servant d’argument à la mainmise d’une religion sur les activités humaines. Dieu est réduit à l’état de concept démodé, réservé à un « mouvement » que l’on se plaît à caricaturer …Quelle vision réductrice, étriquée, de l’Amour infini !

Dieu d’amour

Cependant, il s’agit de désigner ce à quoi tend, en chaque homme, la source mystérieuse qui lui vient de l’intérieur de lui-même et cependant d’au-delà de lui, la tension constante vers le perfectionnement de toutes ses entreprises : autrement dit le mystère d’amour qui anime toute existence humaine un mot qui fait signe et qui reste ouvert devant l’interrogation que pose ce mystère.

A partir de ce mot « Amour », il s’agit peut-être de rendre à nouveau audible aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui ce qui s’est dit d’un « Dieu » bien particulier à travers l’existence de l’Homme de Nazareth, pour en balbutier quelque chose qui permette de l’entrevoir, et pour prendre le chemin qu’Il a pris pour se dire : épouser la condition humaine, vivre en homme.

Si l’on nous demandait abruptement : qu’est-ce qui peut améliorer le sort de l’humanité ? nous ne répondrions certainement pas : que l’humanité se repente de ses péchés, croie à la résurrection du Christ, à la venue du Royaume et à la résurrection de la chair.  Ou encore : que Dieu nous pardonne et nous protège, pauvres pécheurs que nous sommes. Ou même : que nous nous décidions enfin à aimer Dieu autant que notre prochain comme nous-mêmes.

Aujourd’hui, s’agissant de notre « Salut », nous citerions très certainement les grandes découvertes médicales et les vaccins qui sauvent des vies et les prolongent. Le prochain grand homme de la science, c’est peut-être celui qui trouvera le vaccin, ou le traitement, que nous espérons tous : celui qui protégera l’humanité du covid-19.

Alors, ne faudrait-il pas nous réinventer ? Prendre le temps de ce confinement pour nous déconfiner de nos sécurités, de nos scories, pour prendre le temps d’une nouvelle réflexion pour vivre une nouvelle créativité.

Il ne s’agit pas de fermer les yeux devant les drames, les atrocités, les violences de notre monde, mais plutôt de les ouvrir pour scruter au cœur même des événements toutes les démarches de réconciliation, tous les efforts de solidarité, tous les germes d’amour.

La foi

La foi n’est pas une déclaration. La foi n’est pas un savoir, un rituel, un programme politique, un système de pensée. La foi est l’expérience de l’Amour. C’est un genou qui se plie devant l’être aimé, une main qui lave ses pieds, un parfum qui se verse sur sa tête. C’est l’expérience de la confiance en l’autre, celle qui libère progressivement de la peur de l’autre et qui permet de tenter une nouvelle expérience, puis une autre, et ainsi de suite… de faire, à travers l’autre, l’expérience d’une libération, celle à l’égard de soi-même et d’autrui.

Au fond, c’est l’expérience qui donne la foi, et pas le contraire : l’expérience du possible, celle de l’amour qui permet d’aller toujours plus loin, d’aller vers l’autre, de naître à l’autre et de devenir autre, d’aller à Dieu.

Toute la foi chrétienne se résume dans l’amour car Dieu est amour et l’amour est cette unique clef avec laquelle des réponses peuvent être trouvées aux grandes questions : Pourquoi le monde ? Pourquoi l’incarnation, cette folie incroyable ? Pourquoi la Croix ? Pourquoi le mal ?

Alors l’humanité, au point où elle en est, ne peut entendre qu’un seul appel. C’est un appel à la grandeur, à la dignité, à la liberté et à l’Amour. Et là-dessus, nous pouvons trouver une espèce d’accord unanime : là où il y a le sens de la vérité humaine, là où le mépris n’est pas toléré, là où l’homme prend conscience qu’il n’est pas une chose, mais qu’il y a en lui une région inviolable, nous avons un départ, le seul départ réel, authentique, pour une rencontre avec le Dieu vivant.

Espérance

Quelle Espérance dans cet appel ! Que cette crise, inscrite à jamais dans ce temps pascal si particulier, soit pour nous l’occasion de porter un regard nouveau sur le monde et sur les autres, d’apporter une réflexion nouvelle et d’espérer pouvoir toucher le bord du manteau du Christ.

Aujourd’hui en effet vient le temps du déconfinement. Entre appréhension et joie, chacun se prépare à retrouver une vie « presque comme avant » ; une vie d’avant qui nous paraît soudain chaleureuse, presque insouciante. Le monde est suspendu à cette reprise, les joutes médico-scientifiques absorbent l’opinion et les réseaux sociaux. On attend un Sauveur … On l’attend au-dehors, quelque part, dans le monde, dans un laboratoire…

Dans cette France déserte, le silence est revenu. Dehors, on entend de nouveau le souffle de la nature. L’effervescence est dans les hôpitaux : la chaleur, la compétence, la bienveillance et l’amour des autres concentrent l’énergie de tous, au prix, parfois, de la vie des personnels soignants. Au souffle lancinant des appareils de réanimation se mêle leur souffle, et nous, on retient le nôtre.

Sur la Croix, Jésus a rendu l’esprit, dans un dernier souffle, pour nous le donner. En ce temps de préparation de la Pentecôte, prenons le temps de l’écouter avant de risquer de retomber dans le brouhaha de notre quotidien. Reprenons l’évangile de Jn 20, 19-23 : les portes de la maison des disciples sont verrouillées, par peur. « Jésus vint, il se tint au milieu d’eux et leur dit : la paix soit avec vous. Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté… ».

Les disciples sont confinés. La porte de leur cœur est verrouillée. C’est le soir de Pâques, à la tombée de la nuit. La peur et le doute dominent … pas de paisible certitude. Mais Jésus est là, au milieu, au cœur. Tout en assurant de sa paix, il montre ses plaies, et donne vie à l’Eglise en lui transmettant son souffle.

Aujourd’hui Jésus, présent au milieu de nous, nous montre toujours ses plaies. La pire est celle de l’indifférence. L’Eglise, dans son existence de communauté des croyants, est reléguée au deuxième plan, dans le « sac des activités de divertissement » ! C’est une réelle déception, et une cruelle réalité, un semblant de laïcisme.

Et pourtant…

Pourtant Dieu s’est saisi de cette épreuve. Derrière chaque geste d’amour, chaque combat pour la vie, chaque service et attention envers son voisin, ses amis, sa famille, il y a l’Amour. Ce « germe d’amour » planté en nos cœurs, qui a fait jaillir l’écoute, l’intuition, le regard, la capacité d’innover !

Mars-Avril-Mai -Juin …. je regarde les pages de mon agenda. Elles sont noircies par un emploi du temps surchargé. Des pages griffonnées…. et puis ces fameux rendez-vous importants, en rouge : les dimanche et bien sûr les fêtes liturgiques de Pâques à la Pentecôte , le temps d’un confinement. Ces pages pourtant remplies, m’apparaissent aujourd’hui comme un désert, ou bien comme la mer : pas de visibilité, pas de chemin. Des fêtes liturgiques, moments forts, qui sont des jours fériés dans un agenda, des points rouges.

Nous vivons une période historique, inscrite dans l’histoire de l’humanité. Cette histoire où, dans le désert et dans la mer, lieux sans repères, Dieu a tracé un chemin. Nous faisons partie intégrante de cette histoire !  Que ce chemin entre Pâques et la Pentecôte soit, en réalité, un chemin retrouvé, un chemin de déconfinement, une occasion d’ouvrir en grand la porte de notre cœur.

On a peut-être l’impression de s’être trouvés à l’étroit dans notre maison, notre situation familiale et professionnelle, notre environnement, mais n’est-ce pas dans notre cœur que nous sommes à l’étroit ! Alors, regardons avec lucidité les trésors de solidarité, de créativité, les trésors d’amour qui se sont déployés et qui nous ont peut-être déconfinés bien avant l’heure.

Ouvrons les portes de l’Eglise, évitons le confinement culturel, institutionnel, mondain, pour retrouver l’infini de l’Amour de Dieu, et réapprendre à écouter ce souffle qui nous donne vie …

« La Paix soit avec vous » !

Ecrit par Père Claude SIRVENT et Hélène Hermary

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