Johannes Herrmann : “L’approche ‘droits de l’animal’ a comme principal problème de réduire les êtres vivants à des individus en compétition”

Johannes Herrmann : “L’approche ‘droits de l’animal’ a comme principal problème de réduire les êtres vivants à des individus en compétition”
10 février 2019 Dorothée Paliard

Johannes Herrmann : “L’approche ‘droits de l’animal’ a comme principal problème de réduire les êtres vivants à des individus en compétition”

Je travaille en association de protection de la nature depuis disons 20 ans. En 20 ans ce métier a beaucoup changé. La preuve, je ne me définis plus, plus personne ne se définit comme ornithologue. On dit naturaliste. Parce que ça fait longtemps qu’on ne s’occupe plus exclusivement des oiseaux. Dans ce métier, on a tous des connaissances sur d’autres groupes de faune, et surtout des connaissances générales en écologie pour savoir comment préserver toute la biodiversité ensemble. Voilà pour ce mot de naturaliste que je vais beaucoup employer.

Pendant ces 20 ans j’ai pris l’habitude que personne ne sache trop en quoi pouvait bien consister mon métier. Et voilà que la question de l’animal, des relations homme animal arrive à la Une. Et qu’est-ce que ça change pour la notoriété, la connaissance du métier de naturaliste de terrain ?

… RIEN !

Rien. Personne ne nous connaît, et ça continue. Une des conséquences, c’est que notre relation à l’animal et notamment à l’animal sauvage, à nous qui sommes chargés de l’étudier et d’en prendre soin, est complètement différente des débats du moment, et ces débats du coup ont tendance à se focaliser sur le cas très particulier de l’animal domestique.

Je trouve que c’est dommage et je vais essayer d’apporter quelques éléments, du coup, venant du milieu naturaliste.

Alors commençons par le commencement.

Qu’est-ce qui met en mouvement, qu’est-ce qui pousse une personne à s’engager pour « la protection de la nature », ou « de la biodiversité » ?

J’avais appris à identifier les chants d’oiseaux et divers autres indices de vie sauvage vers l’âge de 10 ans, autant dire que je suis tombé dedans très petit. Je vais donc décrire ce que j’ai vu et vécu pendant ces années dans ce milieu : je ne suis pas historien des idées ou de la politique.

Je vais principalement employer le mot de protection de la biodiversité, donc je le définis ici une fois pour toutes : par là, j’entendrai le fait de défendre l’existence de la vie sauvage autour de nous, sur cette planète, défendre cette vie et ses conditions d’existence, ce qui signifie concrètement préserver des systèmes vivants, des réseaux d’êtres vivants, ces réseaux d’interactions dont les cycles de la matière ou les chaînes alimentaires sont des exemples, et dont nous faisons partie, dont beaucoup de nos productions font partie que ça nous plaise ou non.

On emploie le mot de biodiversité pour dire que notre activité englobe toute la vie sauvage comprise, justement, comme un système. On ne peut pas protéger les oiseaux sans tenir compte des insectes, de la végétation, etc. Ce passage au terme de naturaliste signifie une et une seule chose, c’est que la personne s’occupe et possède un minimum de connaissances sur plusieurs groupes de faune, ou des compétences faune flore, et n’est pas spécialisé sur un seul groupe, par exemple les oiseaux. Cette habitude de comprendre le vivant comme système influence d’ailleurs le regard qu’on porte dessus.

Déjà, ces préliminaires doivent vous donner une idée du pourquoi et du comment de notre relation au vivant, de notre amour du vivant.

Historiquement, nos associations ont été fondées plutôt par des universitaires, des scientifiques qui arpentent la nature et observent. Et remplissent des carnets, et publient des comptes-rendus de voyages, et commencent aussi à dessiner des cartes, à calculer des densités. Dans les années 50-70, ils développent aussi des méthodes de comptage, ils étudient de manière très fine les espèces, leur comportement, leurs exigences écologiques. Toute cette étude scientifique du vivant sur le terrain, du vivant dans sa dimension de relation qui est la science qu’on appelle écologie, c’est quelque chose de récent. Quand on a inventé la machine à vapeur, à la fin du XVIIIe, on ne savait toujours pas que les hirondelles partaient en Afrique l’hiver par exemple.

Qu’est-ce qui anime ces gens, qu’est-ce qui les motive à sortir ? C’est que c’est beau. Ils n’aiment pas souvent en parler, justement parce qu’ils craignent que ça décrédibilise la dimension scientifique de leur travail. Ils préfèrent mettre en avant la rigueur de leurs travaux, l’utilité des écosystèmes, mais osent rarement dire « je veux le protéger parce que c’est beau ».

Et pourtant la base est là et a toujours été là. Ils observent, contemplent, étudient la vie sauvage et plus ils le font plus ils la trouvent belle. Pas besoin d’aller au bout du monde. On y voit des merveilles, c’est sûr, mais pour ma part quand je peux faire une belle observation d’un simple grimpereau ou d’une bergeronnette ça suffit à me rendre heureux pour quelques heures.

“Sans connaissances, l’émerveillement s’étiole comme la graine semée au bord du chemin”

Il y a toujours ces deux piliers qui sont l’émerveillement et la connaissance scientifiquement acquise. Le premier des apophtegmes naturalistes c’est qu’on ne protège bien que ce que l’on connaît.

Sans connaissances, l’émerveillement s’étiole comme la graine semée au bord du chemin. Elle n’a pas de sol, pas de racines. A moins de trouver du spectaculaire comme un oiseau super-coloré, on s’ennuie. Par contre, si on apprend à connaître un peu, par exemple, une espèce pas très spectaculaire, mais avec des mœurs étonnantes, ou une espèce jolie mais discrète, que sais-je, on va se mettre à la chercher.

La connaissance permet de s’émerveiller sur les modes de vie, les adaptations, la diversité d’un milieu. Sinon l’émerveillement reste prisonnier des codes esthétiques du temps : oiseaux colorés, propreté, géométrie : s’émerveiller face à la diversité du vivant n’est pas forcément intuitif (exemples, le parc des Beaumonts, du Patis…) C’est par la connaissance qu’on forme son regard à la réalité de la biodiversité. La biodiversité obéit rarement à nos canons de beauté, de propreté, de pratique. On trouve de la boue, des moustiques, des serpents, des buissons inextricables. Quand on va compter une colonie de hérons arboricoles, on galère, on se salit, on rampe, ça pue, et c’est difficile à faire. Mais c’est utile et passionnant. (Faut arrêter avec ce fantasme des protecteurs de la nature qui ne sortent jamais d’un bureau bien propre.)

On développe donc une relation à l’animal qui est nourrie par la rencontre qu’on en fait dans la nature et de la connaissance qu’on a de sa biologie, de son écologie, une rencontre qui le fait percevoir comme un habitant d’un lieu (d’un milieu), dont la présence a du sens en soi. On le regarde comme un être de relations avec ce qui l’entoure, pas comme un être hors contexte qu’on saisirait.

Plus on va développer notre connaissance, à la fois livresque et de terrain, plus on va affûter son regard d’observateur, et commencer à voir suffisamment de choses pour sentir le pouls du vivant, comprendre le milieu où l’on se trouve, voir pourquoi telle espèce est là et telle autre pas, être sensible aux changements saisonniers dans leur activité, ce qui dysfonctionne, les menaces. On va à la fois aimer et comprendre. Et l’intérêt, c’est que ce qu’on aime, c’est la réalité, pas une projection fantasmée.

Et il se trouve que, dans le moment même où la connaissance de la vie sauvage devenait plus solide, on a observé, à partir des années 1950, une dévastation sans précédent des milieux habités par ces espèces. Même dans nos régions où depuis des siècles tout l’espace est peu ou prou transformé par l’homme, tout a radicalement changé.

Et puis, qu’ont vu ces ornithologues d’hier ? Ils ont vu disparaître les sites (marais des Echets), les milieux, les espèces. Ils ont commencé à se battre pour empêcher ces disparitions.

La France avait perdu ses vautours, elle a failli perdre tous ses aigles, ses grands-ducs, ses loutres, ses cigognes, ses macareux, guillemots et pingouins.

Alors ils se sont engagés pour empêcher ces disparitions. Ils ont obtenu la protection légale des espèces.

Ils ont continué à acquérir des connaissances, en travaillant avec les scientifiques d’Etat de leurs pays respectifs, le CNRS, le Muséum. Ce sont les réseaux de bénévoles des associations qui font vivre les grands programmes de comptage et de suivi des populations d’oiseaux, de chauves-souris, d’amphibiens, de reptiles… ou qui recueillent les données qui permettent d’élaborer les atlas et les listes rouges. Aujourd’hui, on a des bases participatives grâce auxquelles on peut instantanément saisir et transmettre ses observations sur smartphone. On passe 10 minutes au jardin devant la mangeoire, on admire les mésanges, on les compte et hop on envoie la donnée. L’émerveillement est instantanément converti en connaissance qui alimentera, scientifiquement parlant, l’engagement des associations.

Et plus ça allait plus ils ont constaté que ça ne suffisait pas, qu’il fallait protéger les milieux pour protéger les espèces, que mettre quelques centaines d’hectares en réserve ça ne suffisait pas, que les disparitions continuaient, à la campagne, en forêt, dans les villes, en bord de mer, dans les marais, partout. Ils ont compris qu’il fallait protéger la biodiversité comprise comme un système. Nous nous sommes mis à travailler à la fois sur tous les groupes vivants et à travailler ensemble. Je dis nous parce que c’est à peu près au moment où je suis arrivé dans ce milieu.

Et voilà comment la connaissance et l’émerveillement se nourrissent constamment et ont fini par engendrer l’engagement, qui est une réponse à la disparition accélérée, observée, mesurée, analysée, de toute cette vie sauvage qui suscite l’émerveillement.

C’est ça, l’amour de l’animal (ou plutôt l’amour de l’être vivant sauvage) du naturaliste. On a nos gros godillots pleins de vase du marais, l’épaule sciée par la longue-vue, le guide de terrain tout déformé d’humidité sur le dos, et c’est dans cette tenue qu’on va en réunion pour défendre le marais. On ne se leurre pas sur une Nature paradisiaque où tout le monde est gentil, où la souffrance n’existe pas, où on ne risque rien si on « respecte les équilibres », où on batifole nu avec une feuille de vigne sous le regard bienveillant de Gaïa ou du Créateur.

On sait ce que c’est que le poussin de busard bouffé par ses frères, la larve qui ronge l’insecte de l’intérieur. On le sait et on sait pourquoi cela existe.

Mais la connaissance nous apprend aussi que la « nature », ce n’est pas non plus, réciproquement, un enfer grouillant et anarchique peuplé d’êtres hostiles. Même les hommes préhistoriques ne le voyaient pas comme ça. Il a des règles, des lois, et la compétition et la prédation sont loin, très très loin d’être les seules interactions entre espèces. La coopération existe aussi, certains disent que c’est l’autre loi de la nature. Konrad Lorenz a montré que l’agressivité, paradoxalement, avait une fonction non pas sanglante, mais au contraire « positive » parce qu’elle pousse les individus d’une espèce territoriale à se répartir de la manière la plus homogène sur le territoire, plutôt que de s’empiler et de s’étriper sur place. En outre, la nature invente aussi d’innombrables comportements de ritualisation de la violence qui évitent de passer par la case de l’étripage réciproque. Bref, on n’est pas dans une vision fantasmée de la nature, c’est pas possible. Chaque heure passée sur le terrain les démentirait, ces fantasmes.

Ça ne nous empêche pas de passer pour des terroristes qui voudraient éradiquer l’homme pour faire prospérer les autres espèces, et d’être assimilés aux antispécistes version la plus légende noire.

Une légende tenace veut que le naturaliste soit une espèce de secte païenne, « adoratrice de Gaïa », qui fomente l’élimination de l’espèce humaine pour laisser proliférer les vipères et les crapauds, jugés plus purs.

Il paraît même qu’on largue des vipères par hélicoptère et qu’on relâche des vautours pour qu’ils attaquent les randonneurs, les fassent tomber dans les ravins, et qu’ensuite l’homme évite le secteur. Si, si.

Faut arrêter.

Actuellement, la biodiversité s’effondre. On a perdu la moitié des animaux sauvages en 40 ans. Or le petit problème c’est que si les écosystèmes tombent en panne, on est cuits. Cuits, recuits, carbonisés, et si vous ne voyez pas ce que je veux dire, faites une petite recherche sur les services rendus par les écosystèmes.

Et là c’est en tant que systèmes qu’ils tombent en panne.

Un écosystème, une biosphère, ce n’est pas une ferme ou un zoo où on peut choisir d’avoir 3000 volailles en batterie et un ou deux ânes et trois poules d’une variété ancienne pour amuser les enfants et les bobos urbains.

C’est une machine ou une sorte d’organisme avec une résilience extrêmement forte, mais qui a quand même ses limites. On est face au risque que nos cultures ne donnent plus, par exemple. Pour plus de détails, je vous renvoie à l’entretien avec Vincent Bretagnolle, du CNRS de Chizé, dans le dernier Limite, ou à notre livre La vie oubliée… Même d’un point de vue glacialement utilitaire, sans vie sauvage à peu près en état, nous aussi sommes morts. Autrement dit, si vraiment on avait derrière la tête de faire disparaître l’homme pour sauver les autres espèces, le moyen le plus rapide serait de ne surtout pas faire tout ce qu’on fait. Ne pas faire d’écologie, ne pas planter de haies, ne pas sensibiliser, et que je ne sois pas là à vous en parler. Laisser faire et attendre l’effondrement en bouffant du popcorn.

Si on ne le fait pas, c’est précisément parce qu’on veut que l’homme et les autres s’en sortent TOUS ENSEMBLE. Etre écologiste, c’est obligatoire pour l’homme. Sinon, il suffit de laisser l’humanité filer à sa perte.

Mais c’est vrai que ce n’est pas le froid calcul qui nous anime. Ce n’est pas très original. Un engagement, c’est rarement par froid calcul. Un pompier volontaire sait très bien que c’est une bonne chose pour l’économie qu’il n’y ait pas d’incendies, par exemple, mais c’est pas vraiment ça qui lui fait choisir cet engagement.

Si on fait ça, c’est parce qu’on aime la vie sauvage, qu’on aime qu’elle existe, qu’elle cohabite avec nous et qu’on soit là pour interagir avec elle de la façon la plus positive. Même si on pouvait techniquement parlant vivre sans elle, on la défendrait.

Autre point important. Voir et connaître la vie sauvage en tant que système aide à penser en termes de cohabitation possible. Bien sûr que les milieux totalement naturels, dont il ne reste en Europe que des confettis, sont plus riches. Ils ont une diversité structurale qu’on ne trouve que très rarement dans un milieu modelé par l’homme. Et bien sûr que là où ils existent encore, ils nous apportent tellement, de mille manières, qu’on doit les préserver. Mais il y a des milieux modelés par l’homme très riches en termes de biodiversité, comme le bocage.

Donc on n’est pas dans une obsession de pureté, de restauration d’un état sauvage mythique. Celui-ci est si loin de nous que ce serait aussi ridicule de vouloir le reconstituer que de vider la mer avec une cuillère. Le travail de protection que mène le naturaliste, c’est de sauvegarder une place pour toutes les espèces, une place, c’est-à-dire des populations viables, capables de se déplacer, de migrer, de circuler d’un noyau à l’autre, et du coup des systèmes fonctionnels. Un milieu n’est pas mauvais parce qu’artificiel. Il est mauvais s’il ne permet pas ce dynamisme vivant, s’il le déchire ou le détruit. Et l’état des populations animales est si mauvais qu’on n’a plus beaucoup de marge ; et à toutes les échelles, nos activités humaines se traduisent par une pression terrible sur le vivant. La ville aujourd’hui ou il y a cent ans ce n’est pas la même chose. Dans un milieu urbanisé moderne, rien ne vit, sauf si on y fait spécialement attention. C’est là la grande rupture avec le passé. Aujourd’hui, spontanément, l’homme et les espèces même les plus communes ne peuvent plus cohabiter. Plus rien ne peut peupler le monde que nous sommes en train de construire. Autrefois on n’avait pas besoin d’y penser. Nos champs, nos prés, nos villages, nos villes étaient bien assez perméables à la biodiversité pour que l’état général reste bon. Aujourd’hui, ce sont des environnements voués à devenir totalement stériles. Alors on intervient. On intervient pour que l’homme et le sauvage puissent trouver ensemble leur place. Certains pensent produire notre nourriture dans des espèces de fermes-usines urbaines et libérer la surface agricole pour renaturer. D’abord, je n’y crois pas. Cette place libre suscitera d’autres convoitises. Et puis, si on prend l’habitude de se dire que là où est l’homme, il n’y a pas de nature et réciproquement, qu’on s’exclut l’un l’autre, l’idée que l’humanité accepte de s’entasser dans les métropoles entourées d’une espèce de parc naturel géant, je crois pas un instant qu’on y arrivera. Si le sauvage n’a pas sa place dans nos têtes, elle ne l’aura pas à nos côtés, et alors elle ne l’aura nulle part.

Si vous avez bien suivi, vous aurez décrypté que finalement, on intervient un peu comme des techniciens de dépannage, ou des pompiers ou des médecins. On choisit ce métier parce qu’on aime le domaine, qu’on ne supporte pas que ça marche pas, et on cherche des solutions pour que ça marche. L’amour de la beauté du vivant, l’émerveillement, il est un peu sous-jacent. On n’ose pas en parler. Beaucoup de mes collègues n’osent pas déclarer qu’ils ont, en réalité, une éthique. C’est un luxe qu’on a pu se payer parce qu’on pouvait croire que l’approche ingénierie suffirait à sauver la biodiversité. Qu’on ferait comprendre à tous que les écosystèmes sont vitaux et qu’on arrangerait, techniquement, une société moderne qui ne fasse pas disparaître toute vie.

Et précisément, l’homme commence à fantasmer une société d’où toute vie aura été bannie hormis les organismes asservis à des tâches de production. Une mégalopole planétaire entourée de champs de panneaux solaires, de la nourriture produite hors sol ou en laboratoire, pas de problème. Techniquement c’est sans doute impossible mais mieux vaut ne pas essayer. Aujourd’hui, il faut oser avoir une éthique, dire que même si c’était possible, on ne veut pas de ce monde-là. Qu’il serait monstrueux et inhumain, parce que c’est une vision du vivant entièrement soumise à la Production qui nous détruit nous-mêmes en nous réduisant à nos fonctions de production-consommation.

Il faut oser dire que les écosystèmes ne sont pas que productifs, ils sont infiniment plus beaux qu’une usine. Ils produisent ce qu’elle ne produira jamais : une complexité gratuite. Dans la nature, l’organe crée la fonction, et non l’inverse ; chez nous la production répond à un « besoin ». De sorte qu’on n’a rien de fondamentalement nouveau, au sens de Qoélet. On n’invente toujours que des distractions, des nourritures, des boissons, des moyens d’échanger des paroles, mais rien de nouveau comme l’amphibien est nouveau par rapport au poisson et le poumon nouveau par rapport à la branchie. Ça, c’est vraiment disruptif. Ça ne pouvait pas être pensé d’avance. On est en train de perdre ça au profit d’une réinterprétation, d’un filtrage où toutes les richesses de la vie et de l’homme sont éradiquées, sauf celles qui servent la production.

Aujourd’hui, être naturaliste, c’est s’engager contre tout ça, c’est porter une autre vision de la vie. Je me demande si l’approche « droits de l’animal » n’a pas comme principal problème de réduire tout être vivant à un individu en compétition avec tous les individus, une approche très classique (néolibérale) de l’humanité, simplement étendue aux autres êtres vivants pour éviter que l’homme ne les écrase. Ça conduit à des absurdités parce que c’est une vision beaucoup trop réductrice des interactions entre êtres vivants. La vie, c’est pas juste la course à l’échalote entre ennemis mortels. C’est ce que nous enseigne l’écologie.

La vision de l’homme est incluse dans cette vision de la vie. Elle n’est pas encore totalement dégagée de sa gangue parce qu’elle naît de la confrontation de la connaissance et de l’émerveillement avec les puissances de dévoration ; elle n’a pas été pensée en amont et hors sol. Mais la mission du naturaliste aujourd’hui c’est d’aller plus loin que ses compétences de médecin des milieux « naturels », c’est d’être aussi le prophète d’une vision du monde où, vraiment, on sauvera tout ça, parce qu’autrement, ce n’est plus possible.

Johannes Herrmann, ornithologue, contributeur dans la revue Limite et auteur du livre “La vie oubliée”

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