Clotilde, infirmière : “Les applaudissements c’est gentil mais toute l’année on galère”

Clotilde, infirmière : “Les applaudissements c’est gentil mais toute l’année on galère”
4 mai 2020 Dorothée Paliard

Clotilde, infirmière : “Les applaudissements c’est gentil mais toute l’année on galère”

infirmière coronavirus

Alors que le confinement se prolonge et que les morts sont de moins en moins nombreux chaque jour, les soignants continuent d’être au front.

 

Bonjour Clotilde, vous êtes infirmière dans un hôpital public en région Rhône-Alpes et vous soignez des malades du Covid 19. Racontez-nous votre quotidien.

Le service est confiné. Nous avons beaucoup de protocoles pour protéger les patients et nous protéger. Quand j’arrive dans le service, par l’ascenseur, je viens du sous-sol où je me suis déjà changée. Il y a une espèce de sas. Une fois dans celui-ci, j’accroche sur mes oreilles un masque puis je rentre dans le service. Les protocoles ont varié au fur et à mesure de la crise sanitaire car nous sommes en rupture régulièrement. On est censés changer de masque toutes les 4 heures mais là on le garde le plus longtemps possible.

Au niveau des blouses, on porte une blouse normale et par-dessus, une surblouse : une espèce de saros bleu ou vert. Au début on devait le jeter directement après la journée mais aujourd’hui, comme on est en rupture, on le met à la lingerie le soir afin qu’il y en ait toujours. Au-dessus du saros, on met un tablier blanc qui est actuellement en rupture. Donc dans mon hôpital, les membres de l’administration se sont chargés de créer des tabliers avec des poubelles tout en respectant le protocole d’hygiène.

Au début du Covid, entre chaque patient, entre chaque chambre, on devait changer le saros à manches longues et le tablier, on enlevait les gants et le tablier, mais en raison du manque de matériel après trois semaines de Covid, ils nous ont dit d’arrêter de changer nos saros qu’on gardait donc de chambre en chambre, et dans le couloir, et d’enlever, en sortant des chambres, seulement nos tabliers blancs.

Au niveau de l’organisation du service Covid, le fonctionnement du binôme infirmier aide-soignant, c’est par exemple, lorsque l’un fait la toilette, s’il manque quelque chose c’est l’autre qui reste derrière la porte et qui va chercher les affaires qui manquent dans la chambre pour limiter les aller-retours dans la chambre et donc limiter aussi la propagation du virus.

Pour les repas, on apporte tout sur un plateau en général. Mais avec le covid les bols et les couverts restent en chambre, on remplit un récipient dans lequel on met un produit à vaisselle et les patients, s’ils le peuvent, font leur vaisselle eux-mêmes avec des lingettes qu’on leur donne. Si les patients ne peuvent pas le faire tout seul, on lave leurs couverts à leur place.

On doit limiter nos passages en chambre donc quand on va voir nos patients à 8 h, on y va pour tout donc cela prend beaucoup plus de temps. En revanche, quand on passe un antibiotique à 8 h, on n’enlève la perfusion et on ne rince le cathéter qu’à midi lorsqu’on y retourne alors qu’en temps habituel on rince tout de suite.

Quels sont les types de patients que vous avez dans un service Covid ?

Nous avons tous les types de patients. Des patients qui ont plusieurs pathologies, qui peuvent avoir de l’insuffisance rénale chronique, de l’hypertension artérielle, des antécédents cardiaques ou encore du diabète. On a aussi des patients qui n’avaient pas d’antécédents et des patients jeunes. Le plus souvent, ce sont quand même des personnes de plus de 60 ans avec des antécédents.

Qu’est-ce qu’il y a de plus difficile que d’habitude durant cette crise ?

Le plus compliqué, ce sont les visites interdites, surtout pour les patients qui vont mal ou sont en fin de vie. Cela se ressent encore plus au niveau des patients dépendants qui ne peuvent même pas communiquer par téléphone. Pour les autres, même s’il y a toujours le téléphone, c’est assez limité comme moyen de communiquer avec la famille ou les amis.

D’habitude, je travaille dans un service de pneumologie. Les décès, la souffrance il y en a tout le temps. Nous, les soignants, sommes là pour soulager la douleur. Et derrière il y a les familles qui leur remontent le moral, les aident à affronter leur maladie. Avec le Covid, les patients sont privés du soutien des proches.

Est-ce que les applaudissements de 20 h vous touchent ?

Cela me touche car je sais que c’est la solidarité nationale mais pour moi, un service covid c’est moins difficile que ce que je vis toute l’année dans un service de pneumologie, très difficile au niveau de la charge de travail et de la charge émotionnelle. D’habitude, quand j’arrive, j’ai des chimios et des antibiothérapies à brancher, mille demandes, mille urgences, alors que là, il y a des urgences de temps en temps mais c’est beaucoup moins lourd que ce que j’ai l’habitude de voir. Donc les applaudissements c’est gentil mais toute l’année on galère. On manque de matériel et de personnel. Les gens ne réalisent pas à quel point l’hôpital n’a pas de moyens et du coup, ils applaudissent tous en ce moment car il n’y a que nous qui bossons, que nous sommes au front et que du coup on risque de l’attraper, de le transmettre à nos proches. Mais en fait, toute l’année il y a d’autres problèmes et ces problèmes sont parfois beaucoup plus lourds. Régulièrement on sort à 17h sans avoir avalé un déjeuner. On a souvent l’impression d’avoir mal soigné parce qu’on n’a pas assez de temps et que ce n’est pas satisfaisant. J’aimerais savoir combien de personnes qui ont applaudi à 20h pendant le confinement vont marcher dans la rue avec nous réclamer plus de moyens quand la crise sanitaire sera terminée.

Quelles étaient vos angoisses à l’annonce du confinement ?

Quand j’ai su que j’allais rester dans ma ville et que tous mes amis et ma famille l’avaient quitté, j’ai eu peur. Rentrer seule dans mon petit appartement et passer mes week-ends abandonnée de tous, sans pouvoir sortir, sans avoir la possibilité de se changer les idées en flânant dans les boutiques, c’est déprimant. Malgré la vie sociale à l’hôpital. Mais heureusement j’avais une amie qui était restée. Je suis allée chez elle. Après, j’ai contracté le virus et j’ai dû me confiner chez moi. Mais j’avais une collègue infirmière dans le même cas et elle est venue habiter chez moi pour protéger son conjoint. Puis ensuite, j’ai une amie qui rentrait de Londres. Elle ne pouvait pas rentrer chez elle pour des raisons familiales. Du coup elle est venue se confiner avec moi et là elle est toujours chez moi.

Comment vivez-vous votre première expérience d’infirmière en pleine crise sanitaire ?

J’ai commencé à travailler en novembre. J’ai eu 4 mois pour apprendre mon métier d’infirmière donc ça n’a pas été trop violent. Mais je suis vraiment contente d’avoir vécu ça en tant que professionnelle. J’aurais plus mal vécu les choses si j’avais regardé cela de loin dans l’impuissance.

Propos recueillis par Marie Théobald

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