Vivre et penser comme des robots ?

Vivre et penser comme des robots ?
22 septembre 2015 Dorothée Paliard

Vivre et penser comme des robots ?

 

Par Falk Van Gaver.

Plutôt que par le matérialisme, c’est par l’immatérialisme que se caractérise la modernité : un effort d’abstraction de la réalité, de compréhension, de décomposition et de recomposition abstraite de la réalité, qui aboutit, dans le monde 2.0, à réaliser techniquement le principe immatérialiste de l’évêque anglican et philosophe irlandais George Berkeley (1685-1753) selon lequel être, c’est être perçu ou percevoir : esse est percipi aut percipere.

Le cartésianisme avait déjà séparé radicalement l’esprit du corps, réduisant l’esprit à une substance pensante immatérielle et le corps à une matière elle-même réduite à l’étendue, c’est-à-dire à une propriété purement abstraite, mathématique – double mouvement d’abstraction, de séparation et de désincarnation du corps et de l’esprit qui se vérifie dans toute la modernité, immatérialisme abstrait qui boucle la boucle lorsque certains ingénieurs et technoprophètes comme Raymond Kurzweil prévoient de pouvoir bientôt transférer directement les données du cerveau sur un disque dur (et inversement) – la séparation abstraite de l’esprit et de la matière aboutissant dans un faux paradoxe à leur réunion sur le mode de la recréation technologique.

Une fois que Descartes a réduit la matière à l’étendue, c’est-à-dire au nombre, le monde moderne est celui d’un immatérialisme réalisé, concrétisé, d’une abstraction matérialisée qui reconstruit et reconfigure une part exponentiellement croissante de la réalité à son image et à sa ressemblance, c’est-à-dire à son chiffre.

C’est non seulement cette constitution d’une doublure numérique du monde, mais cette numérisation en cours de toute réalité, soumettant  à travers le pouvoir de l’algorithme l’humain à l’inhumain et l’animé à l’inanimé, qu’explore avec rigueur et profondeur le philosophe français Eric Sadin dans un livre important.

Depuis Bachelard, ce ne sont pas seulement les instruments d’expérimentation scientifique qui sont des « théories matérialisées », mais la théorie matérialisée a quitté les laboratoires pour envahir le monde – lequel de nos artefacts, aujourd’hui, n’est-il pas, non seulement une théorie matérialisée, mais une théorisation – c’est-à-dire une dénaturalisation et une artificialisation – de toute matière, de tout corps naturel ?

Si tout objet artificiel, toute technique est une abstraction matérialisée, une idée concrétisée, la technicisation exponentielle du monde et de la vie correspond alors à leur abstraction, dématérialisation, immatérialisation croissante.

C’est désormais le monde naturel et l’homme naturel que prétend reconstruire la technoscience transhumaniste – quitte à les détruire en passant. Appliquant à la lettre le principe même du capitalisme selon son chantre Schumpeter : la « destruction créatrice » – ou « vous serez comme des dieux. »

La condition numérique de l’humanité, excroissance monstrueuse de sa condition technique puis mécanique, est alors une condition par essence inhumaine – celle de la vie soumise aux chiffres.

« Nos outils nous façonnent » : selon l’anthropologue et psychologue américaine Sherry Turkle, spécialiste mondialement reconnue des nouvelles technologies, qui a livré récemment une somme résultant de quinze ans d’enquêtes de terrain, l’humanité numérisée est mûre pour le « moment robotique » de son histoire : déjà machinisée, c’est-à-dire déshumanisée, par le caractère électronique des relations par écrans interposés – relations qui sont, il faut le souligner, tout autant voire davantage des relations avec et entre des machines qu’avec et entre des humains -, l’humanité est prête à aligner non seulement son intelligence mais sa vie affective sur l’intelligence et l’affection artificielles des robots/ordinateurs – bref, non seulement à vivre et penser avec des robots, mais vivre et penser comme des robots.


Eric Sadin, La vie algorithmique. Critique de la raison numérique, L’échappée, 2015, 280 p., 17€

Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines, L’échappée, 2015, 530 p., 22€

Cet article est la version longue d’une chronique parue dans La Nef N. 273 de septembre 2015.

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