Nuit Debout contre les Veilleurs.

Nuit Debout contre les Veilleurs.
14 juin 2016 Dorothée Paliard

Nuit Debout contre les Veilleurs.

Retrouvez ici l’intégralité du texte lu par Thibaud de La Hosseraye aux Veilleurs la semaine dernière, lors de la veillée qui s’est transformée en échauffourées avec Nuit Debout.

« Amis Veilleurs,

Nous ne devons nous faire aucune illusion : ce qui est aujourd’hui combattu par la « loi travail », notamment en son article 2, c’est la conception de l’homme et de l’organisation de la société que nous appelons République, qui se trouve être née en France et à l’égard de laquelle nous avons donc une responsabilité particulière. La cible des libéralistes européistes, comme c’était déjà le cas avec le projet de Constitution européenne en 2005, c’est explicitement la remise en cause du fameux « modèle social français » hérité du programme du Conseil National de la Résistance et mis en œuvre par le général de Gaulle à la Libération.

Notre « modèle français », c’est-à-dire, tout simplement, républicain, est sans doute unique au monde par l’exigence de la finalité en fonction de laquelle il s’organise. Cette exigence se distingue comme étant prioritairement sociale, c’est-à-dire par une attention particulière à la dignité de l’homme. Au moins depuis 1789 en effet –mais dont on n’est que trop tenté, encore aujourd’hui, de sous-estimer la très longue maturation qui en a préparé l’irruption (bien plutôt que la « rupture »)–, nous nous sommes donné la fraternité comme principe de solidarisation nationale. De fait, il y a en France, depuis des siècles, une priorité sociale particulièrement affirmée d’où découle la spécificité de notre projet républicain. Ce qu’il y a de spécifique dans l’idée française de République, c’est la conjonction de la liberté et de l’égalité au service de l’établissement d’une fraternité, c’est l’exigence du plus de fraternité dans le plus de liberté et d’égalité.

En France, l’exigence de la liberté ne peut être absolutisée au détriment de l’égalité et de la fraternité, et c’est pourquoi la France est la tête de pont de la résistance à l’idéologie libéraliste. Or pour les élites mondialisées, tous les moyens sont bons d’en finir avec tout ce qui résiste, avec l’idée même de résistance. La France est la première visée en raison de son exigence d’une puissance publique forte au service d’une ambition sociale particulièrement affirmée, c’est-à-dire en tant que porteuse d’un projet social et politique résolument incompatible avec le projet libéraliste d’une privatisation de l’économie et d’un contrôle supranational des richesses.

Je montrerai sur quelle conception de la propriété se fonde, en France, l’idée de République, et, de là, en quoi cette idée de République nous impose aujourd’hui de résister à un certain nombre de lois.

L’homme qui a du mérite, c’est celui qui ne proportionne pas puérilement son effort à une récompense. C’est librement qu’il donne le meilleur de lui-même. Il n’est suspendu à une carotte ; il n’est pas à vendre. Contrairement à ce que suggère la thème puéril de la « rémunération au mérite», il n’y a guère de résultat dont je puisse m’attribuer une si pleine responsabilité qu’il me soit permis d’en revendiquer un quelconque mérite.

Car enfin qu’ai-je, que je n’aie reçu ? Comme le dit l’un de mes auteurs de prédilection, la conscience de ce que mon travail doit au travail de tous, au travail de tous ceux qui m’ont formé, de tous ceux qui m’ont précédé, de tous ceux qui m’ont accompagné, ne peut que me conduire à une remise en cause de toute velléité d’appropriation d’aucun mérite attaché à mon seul travail. Les plus méritants sont justement ceux qui ont le moins besoin de récompense : ce qu’ils estimeraient leur mérite se verrait assez payé de cette estime. Ils savent qu’en ayant fait de leur mieux, ils n’ont fait que leur devoir. C’est d’être trouvés méritant qui est leur récompense. Ils sont déjà gratifiés par la reconnaissance sociale qu’ils en retirent.

Comprenons-nous bien. Lorsque je dis que je profite du travail réalisé par mes prédécesseurs, mes professeurs et mes collègues, je ne dis pas pour autant que rien ne soit de moi, dans ce que je produis. Je dis juste que j’ignore quoi. Raison pour laquelle le travail de chacun est essentiellement l’affaire de tous.

Et, dans la mesure où mon travail n’est jamais exclusivement individuel, et ses fruits jamais dus à mon seul mérite, il ne saurait me donner aucun droit d’appropriation individuelle d’aucune part de ce qu’il aura pu produire, ni aucune rémunération supplémentaire. C’est en ce sens qu’une part inaliénable de propriété collective se justifie, comme condition de toute propriété individuelle.

Une telle appréhension du droit de propriété ne se comprend qu’à la lumière du sens nouveau que la République, héritière en cela du christianisme, donne à la jouissance de la propriété. Cette jouissance n’a justement rien à voir avec celle d’une possession privative, exclusive de sa jouissance par d’autres. Si la propriété privée n’est pas opposable à la propriété publique, c’est que, bien plutôt que d’enfermer dans l’exclusivisme de la possession, sa jouissance est tout entière ouverte à celle du partage qui se réalise dans la propriété publique ou, pour mieux dire, commune, celle de ce qui ne peut que se partager sans se diviser, ni donc se posséder. Non plus qu’on ne possède un paysage, ni la richesse d’une perle de sueur ou de rosée. Non plus qu’on ne possède ni ne maîtrise l’incommunicabilité du beau. Non plus que ne se divise en se partageant nulle jouissance, plutôt qu’elle ne se multiplie.

C’est à cette communauté de jouissance qu’est destinée à disposer la propriété privée. Ma jouissance, si elle était privative, demeurerait affectée de ce qu’un seul ne puisse en jouir. Sa privation me priverait, ne serait-ce que comme une restriction à la communicabilité de ma jouissance. Car il y a aussi une jouissance de ne pas posséder, qui est ce qu’on appelle, communément, l’amour. Les possédants ne s’imaginent pas que, pris au vertige de la splendeur de tel paysage ou de telle œuvre humaine, puisse manquer à ma joie de n’avoir personne en compagnie de qui la partager. Ils n’ont pas idée du miracle de ce partage entre tous qui, de lui seul, augmente la part de chacun.

 

Eh bien de même que toute propriété privée demeure grevée d’une hypothèque sociale, on ne possède pas son corps comme on possèderait un instrument, un objet, qui ne serait pas moi. L’instrumentalisation actuelle du corps humain, sa réduction à un simple matériau, se fonde sur une conception de la propriété privée qui laisse croire que l’on pourrait, en droit, en faire ce que l’on veut. Ce qui est faux, monstrueusement faux, et cela alors même que, dans les faits, je peux effectivement en faire ce que je veux, me scarifier, me détruire, me transformer à ma guise, me prostituer, louer mon ventre. Mais le droit n’est pas le fait. Et la République, c’est d’abord le règne du Droit.

En République, on ne fait pas ce que l’on veut, ni de soi, ni des autres. Et cela veut notamment dire que, en République, on doit défendre le travailleur lui-même contre la tentation de se vendre ! Ce n’est pas parce que des femmes voudraient être réduites à des matrices ou à des machines à jouir qu’il faut l’accepter et le légaliser. Tout comme ce n’est pas parce que certains voudraient se faire mes esclaves qu’il me faudrait l’accepter. Il ne faut pas oublier que l’un des arguments des partisans de l’esclavage était le consentement même de certains esclaves, qui pouvaient parfaitement y trouver leur intérêt, ne serait-ce que par simple plaisir masochiste. Mais la République l’interdit, que ça nous plaise ou non. La République, ça ne plaît pas à tout le monde, la République, c’est discriminant !

En République, non seulement on n’a pas le droit de se laisser réduire en esclavage, mais on n’a pas le droit de laisser les autres le faire. Ce n’est pas parce que je ne suis pas directement concerné par une législation que je ne suis pas fondé à m’y opposer vigoureusement.

C’est capital : qu’il y ait consentement entre adultes ne suffit pas à tout autoriser. La fonction du droit est de défendre les personnes contre elles-mêmes, et d’abord contre leur propre consentement à être victime. Le droit défend d’ailleurs toujours uniquement les personnes contre elles-mêmes. Car le consentement ne préjuge en rien des conditions de liberté du consentement. S’il y a un droit, c’est justement parce que notre liberté a toujours la possibilité de se contredire. Le droit dit ce qu’il considère, à un moment donné, comme un bien et comme un mal pour une personne libre. Il interdit tout ce qui altère la liberté des personnes, et cela qu’elles le veuillent ou non. Autrement dit, il n’y a pas de droit subjectif.

Et c’est la raison pour laquelle, en République, la fraction du peuple momentanément majoritaire n’a pas le droit de faire passer n’importe quelles lois. Elle n’a pas le droit de considérer un homme comme une bête. En République, la loi n’a pas tous les droits, qu’elle soit une loi sociétale ou une loi travail. Cette subordination de loi au Droit, l’article 5 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 le précise clairement lorsqu’il mentionne que « la Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société ».

Or aujourd’hui, en France, tant de l’intérieur comme de l’extérieur (l’Union européenne), on s’emploie à ruiner la République pour en prouver l’impossibilité. Notre République sociale se voit méthodiquement sabotée par ceux-là mêmes qui osent nous en dénoncer l’inadaptation.

Rappelons-le : au regard de l’exigence républicaine qui est celle de la France, est « juste » une société qui, d’une part, respecte les libertés formelles, qui, d’autre part, fournit à chacun les conditions matérielles suffisantes pour jouir effectivement de ces libertés, et qui, enfin, assure aux plus démunis de ses membres les conditions d’accès au meilleur adapté à leur indigence. Tel est l’incroyable défi de l’idéal français et républicain dans un monde auquel il a toujours semblé insensé, voire intolérablement perturbateur.

Nous ne pouvons accepter un système économique dans lequel la propriété privée d’une soixantaine de personnes  prive des conditions minimales d’existence des milliards d’autres. Un système économique dans lequel 62 personnes peuvent accumuler autant de richesses que le reste de la population mondiale, c’est un système inique et mortifère. C’est un système qui marche sur la tête. Et quand quelque chose marche sur la tête, c’est alors qu’il faut une révolution pour le remettre à l’endroit.

Depuis des années, vous, Veilleurs, avez compris que les questions sociétales et les questions sociales relevaient d’un même basculement de société, auquel ne peuvent que résister ceux chez qui les idées de République et d’état de droit signifient encore quelque chose. Jean-Claude Michéa le martèle depuis 15 ans : la libéralisation des mœurs et la libéralisation économique participent d’une même logique, à savoir l’extension indéfinie du règne du marché. La suppression de toutes les barrières, morales, étatiques et économiques, concourent à rendre chacun plus vulnérable, plus perméable aux injonctions du marché. Plus les individus seront démunis, isolés, déliés de tout enracinement dans une culture, dans une famille, dans une religion, dans une nation, plus ils seront manipulables par les professionnels de la publicité et du marketing.

Quand on accepte la marchandisation du corps humain dans les cas de GPA, alors on perd les raisons que l’on a de s’opposer à la marchandisation des travailleurs, à leur mise en concurrence à l’échelle internationale. Notre premier devoir, c’est celui de la cohérence. »

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