Où va le monde ? Et nous, Français, que choisir ?

Où va le monde ? Et nous, Français, que choisir ?
5 octobre 2016 Dorothée Paliard

Où va le monde ? Et nous, Français, que choisir ?

Par Henri Hude. Octobre 2017

Besoin de synthèse. Garder ou non l’Empire ? C’est la question en Amérique. Dans cet article, je voudrais proposer une brève synthèse. Sans synthèse, impossible de faire des choix rationnels[1].

Plaçons-nous d’abord en esprit à Washington, là où se trouve encore le principal centre de pouvoir dans le monde. C’est essentiel, si nous voulons pouvoir décider bien pour la France.

Nul ne peut prévoir le résultat du processus électoral actuellement en cours aux États-Unis, aussi imprévisible que l’était celui du Brexit au Royaume Uni. Ce qui est certain, c’est qu’un vrai choix semble sinon proposé aux électeurs américains, du moins indirectement impliqué par tout le débat en cours. Voici la question qui leur est posée : faut-il garder ou non l’empire américain ? Concrètement : faut-il, avant qu’il ne soit peut-être trop tard, redevenir une nation normale, la plus puissante mais non la seule hyper-puissante ? Ou faut-il jouer le tout pour le tout et employer au besoin la manière forte pour rétablir un leadership global en fort recul, et qu’on aurait décidé de ne pas lâcher ? Obama a choisi de ne pas choisir. Donald Trump représente la première option et Hillary Clinton la seconde. Ce qui est en jeu, ce ne sont donc rien moins que la paix et la guerre.

Démocratie en Amérique ?

La question, c’est donc aussi la démocratie en Amérique. Un grand Empire ne peut guère être gouverné démocratiquement. Nul ne sait si un président Trump aurait les moyens politiques d’imposer son point de vue, mais celui de la présidente Clinton, candidate des néo-conservateurs, serait impérial et tout sauf démocratique.

Les USA vivent une très grave crise de la représentation. Les appareils des grands partis semblaient oligarchiquement contrôlés, et la démocratie n’être plus qu’un nom. Le peuple chercha donc un véritable représentant et forcément le chercha sous la seule forme aisément disponible en de telles circonstances, celle du pouvoir personnel d’un chef répondant à ses attentes. A cause d’une démesure oligarchique qui a déséquilibré leur régime mixte, les US vivent donc dans un temps où la réaffirmation de la démocratie passe paradoxalement par l’affirmation d’un fort principe « monarchique », ou plutôt monocratique, face à des oligarchies de plus en plus réduites et comprimant les droits économiques et politiques des classes moyennes. Le choix est même entre une oligarchie de plus en plus dure manipulant la démocratie, et une sorte de pouvoir personnel peu soucieux de droit, hostile aux élites et aux institutions – ce que les classiques Grecs appelaient une tyrannie et que nos spécialistes aiment appeler une semi-dictature populiste. Le coût pour les USA en termes d’image et de rayonnement serait évidemment considérable.

Larguer l’Empire ? Et changer les règles du jeu économique ?

Le renoncement à l’empire permettrait de colossales réductions des budgets militaires, dont l’impact sur la sécurité globale serait imprévisible. Ces économies pourraient permettre une redistribution des parts du gâteau, aujourd’hui accaparé par le trop fameux « 1% », et un réinvestissement massif dans la reconstruction des infrastructures, de l’industrie, de la formation et des classes moyennes. On peut aussi penser qu’en donnant une crédibilité à la réduction de l’hyper-endettement des US, et en leur redonnant une base industrielle massive, ces économies et ces investissements permettraient d’éviter l’effondrement à terme du dollar. Ils mettraient fin aussi à une fuite impérialiste en avant, dont la continuation va finir par comporter un risque de guerre mondiale.

La politique de repli, et de reconstruction intérieure, implique aussi pour les USA, donc pour le monde, un changement des règles néo-libérales que Washington a de plus en plus imposées au monde depuis  des décennies. Une réduction logique de la liberté des échanges, y compris des échanges de main d’œuvre (c’est-à-dire concrètement de l’émigration/immigration), ne peut manquer de déconcerter ceux qui ont obéi à Washington en libéralisant et qui devront savoir comment s’adapter. Elle comporte elle aussi un coût important en termes d’image, comme si les USA devaient passer par une période où ils cumuleraient l’impopularité inévitable de la puissance longtemps impériale, et l’impopularité du Nord refoulant le Sud. Cette politique peut se justifier par des arguments d’ordre rationnel, mais elle ne peut guère se réaliser sans exploiter des passions : le ressentiment des WASPs[2]. La politique d’immigration massive ouverte au Sud, simple corrélat de la politique néolibérale, et aussi leur propre malthusianisme démographique, les ont dilués (depuis les deux tiers de la masse jusqu’à un peu moins de la moitié) et sont en train de modifier l’identité collective des États-Unis. Une politique néo-nationale devrait passer par une période où l’open society se renfermerait derrière un grand mur. Cette politique ne saurait manquer d’avoir un retentissement énorme sur la perception de l’Amérique dans le monde, faisant d’elle non seulement une sorte de semi-tyrannie personnelle, mais aussi une société fermée sur elle-même, composée d’anciens riches déclassés et de vieux devenus xénophobes.

La très encombrante alliance islamiste.

Donald Trump a déclaré que le président Obama avait créé l’État islamique. C’est un raccourci trop bref, et de toute façon, le mal ne daterait pas d’Obama. La politique impériale est forcément pour Washington une politique pro-islamiste, tout simplement parce que l’islamisme est la seule alliance de revers[3] possible et nécessaire pour tout projet américain de domination globale – projet que beaucoup, aux USA ou en Europe, jugeraient bénéfique et ne qualifieraient pas de domination. Mais la guerre contre cet islamisme, qu’il faut bien brider quand il est moins utile qu’inutile, justifie de serrer les rangs et de serrer la vis aux libertés publiques à l’intérieur du pays, tout en détournant l’attention populaire de la crise de la représentation et de la crise de la classe moyenne, donc de la démocratie.

L’efficacité de l’intervention russe en Syrie a mis en échec cette stratégie. Elle a démontré que Washington et Ankara avaient joué double jeu avec l’EI. Ne commentons pas les développements récents de la situation en Turquie. La donnée essentielle et durable, c’est que si Washington voulait avoir les mains libres pour lutter vraiment contre un islamisme à l’émergence duquel il a tant contribué[4], Washington devrait accepter une politique de repli, mais négociée et concertée avec les autres partenaires, afin d’éviter dans tous les domaines des ruptures catastrophiques d’équilibre.

Pour être précis et complet quant à l’essentiel sur ce sujet, il faut rappeler deux ensembles de faits :

  • 1° une contradiction structure malgré tout la relation US au monde musulman : globalement, l’islam est pour Washington une alliance de revers ; toutefois, face au rival chinois, l’alliance ou la neutralité de l’Inde sont indispensables, et donc le Pakistan islamiste et ennemi irréconciliables de l’Inde, est un embarras. Le contrôle de l’Afghanistan est le meilleur moyen de tenir le Pakistan, pour des raisons de rivalités ethniques internes au Pakistan. Il faut donc aussi empêcher toute collusion entre Riyad et Islamabad.
  • 2° Des factions du gouvernement américain voudraient « larguer » l’alliance islamiste. Le rapprochement relatif avec l’Iran, la décision d’exploiter le gaz de schiste pour ne plus dépendre énergétiquement du Moyen-Orient,  la guerre des prix des hydrocarbures entre la maison de Saoud et les US, l’autorisation accordée aux victimes du 11 Septembre 2001 de poursuivre Ryad en justice, la tardive décision de porter des coups militaires importants au « califat » – tout cela montre que les US hésitent et cherchent en partie une autre solution.

Celle-ci va devenir inévitable, si l’affaiblissement du contrôle de l’opinion occidentale par les médias ne permet plus de masquer le double jeu face à l’islamisme. Mais quelle situation géopolitique nouvelle peut émerger, si l’alliance vient à être effectivement rompue ? Cette situation serait-elle gérable et par quels moyens ? Les réponses vont varier, selon que Washington accepterait un repli franc, ou un demi-repli ayant pour fonction de laisser au chaos futur le soin de faire regretter son pouvoir passé.

Où iraient le monde musulman et le mouvement islamiste en cas de rupture de l’alliance entre les US et l’islamisme ? Et comment, sans risquer de désorganiser les approvisionnements pétroliers dans le monde, laisser tomber une monarchie politiquement archaïque, et qui ne peut survivre qu’en faisant à coup de milliards la promotion du fanatisme ? Comment éviter que le wahhabisme affolé, livré à lui-même et devenant objet de réprobation universelle, y compris dans les pays musulmans, ne fasse des folies ? La réponse à ces questions reste largement imprévisible, surtout en Europe, plus proche des terres historiquement de tradition musulmane. En tout cas, on ne voit pas comment les US pourraient renoncer à l’empire sans cesser de jouer avec le feu islamiste, et pourraient réduire le terrorisme islamiste sans cesser d’en avoir secrètement besoin.

A dire vrai, Washington a placé le peuple des USA dans une situation où il semble avoir le choix entre deux options perdantes. Cette situation cause les pires ennuis à leurs alliés européens. Il faudra du génie politique aux futurs dirigeants américains, quels qu’ils soient, pour mettre fin à l’impérialisme en douceur sans provoquer des ruptures catastrophiques dans le monde et d’abord chez eux.

Une règle pour déterminer la politique française

J’estime que la meilleure façon de savoir quoi faire en France et plus largement en Europe, est de méditer sur ces problèmes des États-Unis, d’en faire la transposition ou application chez nous, et d’en tirer les conséquences que la raison recommande.

La conquête islamiste devenant clairement une chimère et une impasse, quel avenir spirituel pour un islam en partie libéré de la politique grâce à cet échec ? Quelles réactions suicidaires dans un parti djihadiste désormais désespéré ? Comment empêcher certains en Europe de vouloir gagner les élections et tenter de cimenter une cohésion nouvelle en excitant les passions antimusulmanes libérées et utilisées par la politique de repli, après qu’elles aient été créées par la politique d’empire et la soi-disant guerre contre le terrorisme ?

La France et les autre pays européens devront savoir apporter leur concours à une politique de repli impérial sans débandade, ni rupture chaotique des équilibres. Ils devront aussi savoir refuser leur concours à une politique de réaffirmation « napoléonienne » de l’empire[5].

Dans un cadre en partie contraint par une politique US de repli, qui semble à moyen terme un scénario plus probable qu’une guerre impérialiste montant aux extrêmes, l’enjeu va être pour la France de rester un pays humaniste, au meilleur sens de ce mot, qui enveloppe tout le meilleur de sa civilisation classique, chrétienne et philosophique. Ce que cela signifie, c’est ne pas glisser dans la plupart des directions qui semblent aller avec le repli, mais savoir tracer au contraire une route originale, fidèle à ces traditions : ne pas perdre le sens de la culture d’universalité, et, tout en retrouvant la valeur de la nation et le sens profond de l’autorité, ne pas tomber dans un nationalisme étroit, ni dans les facilités de l’autoritarisme. Garder ou retrouver une vision mondiale au service de la paix et d’une saine liberté, tout en promouvant avec audace un nouveau modèle économique et politique plus juste pour des nations libres et civilisées. Et, pour stabiliser tout cela, nouer de justes alliances.

Cet article est d’abord paru sur le blog d’Henri Hude.


[1] L’action adaptée demande une connaissance adéquate. Une connaissance pratique adéquate enveloppe et suppose d’abord une vue d’ensemble, synthétique et structurée, mais ni simpliste, ni partisane. Une telle synthèse permet seule une juste interprétation des situations d’échelle plus réduite.

[2] Blancs Anglo-Saxons protestants.

[3] De même, les Turcs ou les émirats musulmans d’Asie centrale ont été pour la monarchie française, jusque sous Louis XVI, des moyens de gêner le rival, l’empire d’Autriche, et la Russie, le plus souvent son allié.

[4] Philippe Sidos, La guerre soviétique en Afghanistan, Economica, 2016.

[5] La question est de savoir jusqu’où les US sont prêts à aller pour faire pression sur l’Europe. Le développement de la crise bancaire en Allemagne devrait en partie répondre à cette question.

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux