Une tradition française chrétienne d’intelligence… vers un renouveau

Une tradition française chrétienne d’intelligence… vers un renouveau
15 décembre 2015 Dorothée Paliard

Une tradition française chrétienne d’intelligence… vers un renouveau

Par Marion Duvauchel. Décembre 2015.

 Le premier livre de la Bible que nous appelons Genèse, s’appelle en réalité « Bereshit » c’est-à-dire « Au Principe (de toutes choses) ». Après le récit de la création, il y a d’autres récits sous le nom de « Toledot », ce qui signifie « généalogie ». C’est souligner toute l’importance de ces chaînes de tradition fondées sur la « génération », c’est-à-dire sur la succession des paternités et des filiations.

Par analogie, on peut dire qu’il existe des généalogies spirituelles ou intellectuelles, en France comme ailleurs. Certaines se sont éteintes, parce qu’elles ont rencontré trop d’obstacles (les guerres, l’hostilité croissante envers le monde chrétien) ou parce qu’elles ont suivi un autre cours, ou parce qu’elles se sont enrichies d’éléments nouveaux qui les ont transformées.

Mais parfois, elles suivent un cours souterrain, attendant un contexte plus favorable, pour ressurgir avec une force nouvelle.

L’une de ces chaînes de transmission commence avec Pierre de Bérulle, le Fondateur de l’Oratoire. La spiritualité de ce courant se fonde sur une position de « sympathie » , parce que l’homme participe des peines et des joies des autres hommes, et que l’espérance surnaturelle qui est celle du chrétien n’est pas exclusive de l’espérance temporelle ni des aspirations multiples qui soutiennent cette espérance : celles de conditions d’existence meilleures, de relations fraternelles dont tout homme a faim et soif, et qui sont l’autre visage de la justice.

Le courant de l’Oratoire est aussi intellectuel en tant qu’il participe de l’effort d’intelligence et de rigueur, fondé sur le fait qu’en évangélisant les personnes on évangélise les cultures, et qu’en évangélisant une culture, on atteint l’intelligence des hommes, autrement dit leur cœur, centre de toute volonté libre.

Dans cette tradition, on trouve des saints : Jean Eudes ou Louis Grignon de Montfort ; de grands orateurs, comme Bossuet, encore présent dans nos manuels de littérature, mais aussi Acharie, Cordemoy ; et de grands penseurs comme Pascal ou Saint François de Sales.

Le XVIIIème siècle au rationalisme dévastateur  va araser une grande partie de la pensée chrétienne. Toute la pensée occidentale va se « séculariser » c’est-à-dire se déchristianiser.

Et ce grand courant de pensée va disparaître.

L’orientalisme savant va jouer dans ce processus un rôle majeur.

Il se structure en France autour de l’étude des mondes islamisés (la Perse, la Turquie et le monde arabe), et de l’univers littéraire apporté par la « Bibliothèque orientale » de Barthélemy d’Herbelot, enrichie des Mille et une nuits traduits par Galland. En Allemagne, c’est l’Inde et ses textes sacrés, védiques et avestiques, qui vont fasciner les esprits. Les gnoses vont envahir le paysage spirituel et intellectuel, sans être examinées comme telles.

L’exégèse biblique, marquée par l’hellénisme et confrontée au rationalisme va se maintenir en se réduisant peu à peu à la critique historique, qui lui confère un certain cachet scientifique, mais lui fait perdre toute puissance d’illumination de l’intelligence. Les exégètes allemands vont plaquer sur les textes les catégories qui sont les leurs et répercuter les myopies du savoir orientaliste à chacune des grandes étapes de sa  constitution.

Dès le XIXème siècle, l’orientalisme s’est détourné de la sphère sémitique liée au texte fondateur de sa culture, la Bible (Ancien et Nouveau testaments), et ne s’intéresse plus qu’aux cultures et aux littératures liées au monde islamisé ou à l’Inde et à ses dépendances.

Le laïcisme va venir renforcer cette tendance lourde et largement contribuer au grand refoulement des Ecritures, hors de la sphère d’une science utile à l’homme.

Ce grand refoulement est soutenu par un hellénisme aveugle qui va postuler que les Evangiles ont été écrits en grec.

Toute une bibliothèque va désormais rester inconnue de notre « orbis litteratum »,  et même refoulée : la bibliothèque araméo-syriaque.

Avec elle, c’est tout un pan de notre histoire qui est occulté avec toute la littérature liée aux Chrétiens de l’Orient qui aurait sans doute totalement disparu de notre univers culturel sans un réveil inattendu et providentiel dont nous nous reconnaissons tributaires, et même dont nous nous reconnaissons les héritiers.

Le grand précurseur est le père M.-J. Lagrange, fondateur de l’École Biblique et Archéologique de Jérusalem († 1938).  Il étudie seul le syriaque, l’arabe et même l’assyrien. A Vienne, dans un couvent, il étudie la philologie, prend des cours d’arabe, d’égyptien hiéroglyphique et hiératique. Le travail d’analyse historico-critique, il le fait dans paradigme des langues – et donc des cultures – sémitiques.

Trois hommes vont poursuivre ce travail original, chacun selon son charisme et ses dons spécifiques : le Cardinal Tisserant, le père Monier, et le père Marcel Jousse qui initie une anthropologie qui étudie le rapport du geste avec les mécanismes de la connaissance, de la mémoire et de l’expression orale.

Les premiers, ils vont s’interroger sur les présupposés de la recherche d’alors qui leur propose  un travail hors du réel linguistique de la Terre de Jésus et une méthode insatisfaisante.

Le Cardinal Daniélou appartient lui aussi à ce courant de pensée, et ses études sur les origines du christianisme témoignent du projet de mieux connaître ce qui s’est passé en Palestine au temps de Jésus et discerner la part de l’anthropologie et de la théologie en l’homme.

La voie commence à s’ouvrir pour la pénétration d’une idée nouvelle : la langue araméenne maintient la trace d’une tradition orale de la foi liée à sa source multiséculaire.

Mais comment faire admettre l’importance, la nature, le statut et la spécificité de cette tradition orale issue de cette langue ? Comment faire admettre, après « le Christ hébreu », défendu par Claude Tresmontant, le « Christ araméen », parlant araméen, transmettant en araméen, et une chaîne apostolique fondée sur le témoignage des douze, et pas seulement sur la prédication de saint Paul en Méditerranée.

La réaction des grandes institutions comme l’Institut catholique de Paris sera le refus et la censure. Ce sont des orientalistes non universitaires, et donc plus libres des pressions et des savoirs convenus qui vont prendre le relais.

Parmi eux Pierre Perrier, ses amis syriaques et chaldéens, et une poignée de chrétiens qui ont suivi des lignes de recherches et d’expérimentations ouvertes par ces précurseurs.

Depuis plus de cinquante ans, Pierre Perrier travaille à faire connaître l’Eglise primitive, apostolique, ses structures, ses modes de transmission, son organisation et son histoire parfois chaotique, fruit de persécutions continuelles.

L’intuition de Marcel Jousse, il va l’établir définitivement dans la somme que constitue Karozoutha, (fruit d’une collaboration de sept ans avec Mgr Alichorant) et la vérifier expérimentalement, relayé par d’autres, qui se sont agrégés peu à peu, selon ces deux directions de travail : celui de la pensée ou de l’expérimentation.

Des chercheurs comme M. Urvoy examinent l’histoire des religions en dehors de tout préjugés idéologiques. D’autres comme E M Gallez ont examiné la constitution de l’islam. Marion Duvauchel analyse la constitution des savoirs savants liés à l’orientalisme. Jean-François Froger a construit avec Robert Lutz, une anthropologie mathématique originale et révolutionnaire.

L’épuisement et la stérilité des pensées idéologiques du 20ème siècle ont fait surgir un renouveau de la pensée autour de la rationalité hébréo-chrétienne, dans de multiples directions qui organisent la renaissance d’une Ecole française d’anthropologie et d’histoire religieuse, et en expriment la fécondité.

Le samedi 5 décembre, à Paris, M. Pierre Perrier a présenté son dernier livre sur le collier de la Miséricorde. Il a dans le même temps, informé la presse de l’existence de cette Ecole.

En se donnant une visibilité, les hommes et les femmes qui se reconnaissent dans cette tradition chrétienne d’intelligence, offrent aussi la possibilité à de jeunes universitaires, à des chrétiens capables de travailler sur des questions nouvelles, de s’agréger dans un courant qui se veut rigoureux et fidèle.

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