Une gnose chrétienne ?

Une gnose chrétienne ?
11 mars 2015 Dorothée Paliard

Une gnose chrétienne ?

par Falk Van Gaver.

Le terme de « gnose » soulève bien des passions et prête à bien des confusions – entretenues par de nombreuses instrumentalisations. Cependant, de saint Paul à Benoît XVI, la Tradition de l’Eglise confirme la légitimité d’une authentique gnose chrétienne.

La « gnose », on le sait par ses sectateurs comme par ses détracteurs, est « éternelle » et « universelle », forcement hétérodoxe voire hérétique – bref, que ce soit pour s’en réjouir ou le déplorer, elle ne sonne pas très catholique, et de ce fait n’est guère en odeur de sainteté…[1] Mais, sachant que le Diable singe Dieu, si cette gnose-là n’était que l’usurpation de la gnose véritable, au christianisme tout à fait orthodoxe ? C’est ce qu’a défendu le professeur Jean Borella dans une magistrale étude parue il y a quelque années, Problèmes de gnose[2]. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait craindre de ce genre d’exercice, nulle pente glissante vers l’ésotérisme ou l’habituel « complexe anti-romain » : Jean Borella, lecteur critique et catholique de René Guenon, s’attache à la plus stricte orthodoxie, celle des Pères et des Docteurs et de la Tradition de l’Eglise, en se plaçant du reste essentiellement – mais pas exclusivement – sous la direction intellectuelle de l’immense saint Thomas d’Aquin. Son entreprise de définition de la gnose véritable contre ses déviations et déformations a de plus été légitimée par l’audience pontificale du mercredi 18 avril 2007 sur saint Clément d’Alexandrie, dans laquelle Benoît XVI avait déclaré que ce dernier a dessiné « un chemin d’initiation à la Révélation, la véritable gnose, qui est la connaissance de Jésus-Christ, à laquelle tout chrétien est appelé. » Quelle est cette gnose véritable, authentiquement catholique ? C’est ce que nous allons avec Jean Borella nous attacher à définir brièvement, laissant ici de coté l’étude des courants gnostiques hérétiques ou païens, sujet sur lequel nous renvoyons à l’abondante littérature qui leur a été consacrée[3]. Rappelons simplement que, suivant l’étymologie (hairesis signifie choix), l’hérésie consiste principalement à choisir, au sein de la vérité totale, quelques éléments que l’on érige ensuite en totalité et auxquels on ramène tout le reste.

Comme l’ont montré notamment dom Jacques Dupont et le père Louis Bouyer[4], la gnose est d’origine judéo-chrétienne. C’est d’abord la traduction grecque de la Bible, dite des Septante, qui consacre l’emploi du mot grec gnosis, qui signifie connaissance, pour traduire l’équivalent hébreu. C’est ainsi que la Bible parle de Dieu comme du « Dieu de la gnose »  (1 Samuel 2, 3) : c’est dans les écrits sapientiaux, notamment dans le Livre des Proverbes, que le mot gnosis est le plus employé. Ce faisant, le terme grec prend dans la tradition juive une signification religieuse qui l’identifie à la Sagesse, la Sophia, à la connaissance de Dieu, la « gnose de Dieu » dont parlera saint Paul (2 Corinthiens 4, 6 & 10, 5 ; Philippiens 3, 8). Car c’est principalement l’Apôtre qui, héritier de la tradition biblique et rabbinique, va consacrer la signification spirituelle du mot gnose comme connaissance divine, connaissance intérieure et salvifique de Dieu. Le terme de gnose appartient donc en propre au christianisme puisqu’il est employé en ce sens plénier pour la première fois par saint Paul, qui distingue notamment la glossolalie, le « parler en langues », indistinct et inarticulé, et le « parler soit en révélation, soit en gnose, soit en prophétie ou enseignement » qui transmet la doctrine et édifie la communauté (1 Corinthiens 14, 16-19). Et c’est également chez lui que se trouve la première dénonciation de la fausse gnose, invitant à fuir « les contradictions de la gnose au faux nom » (1 Timothée 6, 20).

Saint Irénée de Lyon, dans son Contre les hérésies dont Eusèbe de Césarée et saint Jean Damascène ont entre autres conservé le titre original (Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur), entreprend lui aussi de dénoncer la « gnose au faux nom ». Clément d’Alexandrie, lui aussi, combat les hérétiques pour enseigner la « gnose véritable », celle qui vient du Christ par la tradition apostolique, et que l’étude de l’Ecriture et la vie sacramentelle actualisent en nous : « Si nous appelons sagesse le Christ lui-même et son opération par les prophètes, par laquelle il est possible de s’instruire de la tradition gnostique, comme lui-même à son achèvement en a instruit les saints apôtres, la gnose serait donc la sagesse, science et compréhension de ce qui est, de ce qui sera, de ce qui a été, solide et sure, en tant que transmise et révélée par le Fils de Dieu. »[5] De même, Origène nous parle de cette « gnose de Dieu » par laquelle Moïse a pénétré dans la ténèbre divine, et conteste l’utilisation du terme par les hérétiques : « Certains se proclament gnostiques à la façon dont les épicuriens se targuent d’être philosophes. »[6] On trouve l’emploi orthodoxe du nom gnose chez d’autres, comme chez Evagre le Pontique ou dans l’Epitre à Diognète. Ce sont là des raisons historiques suffisantes pour parler d’une gnose chrétienne.

En quoi la Révélation chrétienne est-elle une gnose, voire la gnose ? « Voici ce qu’est la vie éternelle : qu’ils te connaissent, Toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » (Jean 17, 3) La connaissance de Dieu qui est vie, et vie éternelle, voilà la seule et vraie gnose, au contraire de la « gnose pseudonyme », au nom menteur. C’est la foi qui sauve, la foi en Jésus-Christ et au pouvoir salvateur de « Son Nom » (Jean 20, 31). « L’heure vient ou ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père. […] Mais l’heure vient, et c’est maintenant, ou les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car tels sont les adorateurs que le Père désire. » (Jean 4, 23) Mais, contrairement à ce qu’enseigneront les hérésies gnostiques, marcionite ou valentinienne par exemple, qui refusent avec l’Ancien Testament et la Création et l’Incarnation, le Christ n’est pas venu abolir la Loi mais l’accomplir, la grâce n’annule pas la nature mais l’assume et la sauve. Le Christ va jusqu’à « se faire péché » nous dit saint Paul (2 Corinthiens 5, 21) : voila qui en finit avec tout docétisme. Et le Christ lui-même a consacré le terme : « Malheur à vous, Docteurs de la Loi, parce que vous avez ôté la clef de la gnose ; vous-mêmes vous n’etes pas entrés ; et ceux qui entraient vous les avez chassés. » (Luc 11, 52)

S’ils ont rencontré « gnosis » et ses variantes dans les textes grecs – bibliques, philosophiques, théologiques…-, les Latins l’ont traduit la plupart du temps par « scientia » et quelquefois par « cognitio », si bien que le mot « gnose » ne se rencontre que très tardivement en français. Mais ses premières occurrences sont significatives. Fénelon rédige vers 1694 Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie que réfute vers 1697 Bossuet dans sa Tradition des nouveaux mystiques. Si leur disputatio est en accord sur un point, c’est qu’il existe un usage légitime du mot gnose : la gnose de saint Clément, écrit l’Aigle de Meaux, « c’est la ‘science du salut’ dont parlent les Ecritures ; la ‘connaissance’ dont parle saint Paul, la ‘science du seigneur’ dont Isaïe avait prédit que toute la terre serait remplie du temps du Messie. Le gnostique n’est donc autre chose qu’un chrétien digne de ce nom, qui a tourné la vie chrétienne en habitude ; c’est, en d’autres termes, cet homme spirituel et intelligent, qui est la lumière en Notre Seigneur, ce chrétien infailliblement contemplatif […] Je ne vois point qu’il faille entendre d’autre finesse, ni, sous le nom de gnose, un autre mystère que le grand mystère du christianisme, bien connu par la foi, bien entendu par les parfaits, à cause du don d’intelligence, sincèrement pratiqué et tourné en habitude. » Bref, saint Clément d’Alexandrie s’est efforcé de promouvoir, sous le nom de « vraie gnose », le christianisme complet. Le célèbre Dictionnaire de Trévoux (1704-1771), rédigé par des jésuites, nous en parle ainsi à l’article « Gnosimaques » (nom d’hérétiques « combattant la gnose », donc « antignostiques ») : « On entend communément par gnose la science, et les interprètes de saint Jean Damascène (seul à nous parler de ces hérétiques) traduisent ainsi ce mot. Je crois qu’il a un sens plus particulier, qu’il signifiait dans les premiers siècles de l’Eglise à peu près ce que nous appelons spiritualité. » Et voici ce qu’on lit dans le Dictionnaire universel des Hérésies, des Erreurs et des Schismes de l’Abbé Guyot (1847) : « Les sectaires déguisèrent leurs larcins et l’origine étrangère de leur théologie sous le nom de gnose, gnosis, mot par lequel les apôtres avaient désigné la science de la Religion. »

Le sens orthodoxe du mot « gnose » a été validé par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi dans un document du 21 décembre 1980 intitulé Lettre aux Evêques de l’Eglise catholique sur quelques aspects de la méditation chrétienne, qui oppose la gnose « illumination ou connaissance supérieure de l’Esprit, qui donc n’est pas « un bien propre à l’âme mais un don », à la « pseudo-gnose » qui en est une « déviation ». La gnose y est définie comme progression « dans la connaissance et dans le témoignage des mystères de la foi au moyen de la profonde intelligence […] des choses spirituelles. » La véritable gnose du Christ consiste, dans le cadre de la tradition apostolique, en l’interprétation des Ecritures et l’approfondissement des dogmes, en la perfection de la vie spirituelle et l’accomplissement de la grâce eucharistique. Intérieure puisqu’elle est l’œuvre du Saint-Esprit, la vraie gnose est cependant proposée immédiatement à tout le monde par la proclamation évangélique. Elle est une métaphysique d’accueil de la transcendance qui s’accomplit dans la réception du Verbe incarné – du Pain vivant descendu du ciel. Comme le dit le père Bouyer : « D’une connaissance de type rationnel s’interrogeant sur l’existence et la nature de Dieu, on est passé à une connaissance de foi. »[7] La gnose est connaissance de foi : connaissance de, dans et par la foi. La gnose se situe a l’articulation de la raison et de la foi, « fides quaerens intellectum » ou plutôt « intellectus quaerens fidem », elle est intelligence de la foi, philosophie de la Révélation : saint Augustin enjoint ainsi d’« écarter ceux qui ne sont ni philosophes en religion, ni religieux en philosophie »[8], et Jean Scot Erigène déclare : « La vraie philosophie est la vraie religion, et la vraie religion est la vraie philosophie. »[9] Défendant notamment le lien intrinsèque entre sacrement, dogme et gnose, Jean Borella résume : « Elle n’est, la gnose véritable, ni théorie abstraite, conceptualité vaniteuse et qui se contente illusoirement de ses propres formulations, ni mysticisme confus, facilement retranché dans l’incommunicable. » Bref, elle appartient, avec l’oraison, la lectio divina, la méditation, la contemplation…, au puissant fleuve de la mystique chrétienne, qui désire « scruter jusqu’aux profondeurs de Dieu » (1 Corinthiens 2, 10).

Veritas in caritate, caritas in veritate – en suivant encore Benoît XVI, Jean Borella a livré une magnifique refonte de La Charité profanée[10], sous le titre Amour et Vérité[11], qui explore la relation ontologique de la vertu théologale avec la vérité divine : la gnose chrétienne est charité puisque connaissance du Dieu qui est Amour,

Le même Jean Borella a par ailleurs écrit un excellent Lumières de la théologie mystique[12] sur l’oeuvre de Denys l’Aréopagite et à son héritage spirituel qui a marqué toute la chrétienté médiévale. Benoît XVI avait d’ailleurs consacré une de ses catéchèses du mercredi à cette figure majeure de la théologie qui a su « mettre la sagesse grecque au service de l’Evangile » (Audience du mercredi 14 mai 2008). A l’invitation même du « Pape émérite », écoutons donc, pour conclure en sagesse notre brève présentation de l’authentique gnose chrétienne, l’illustre théologien pseudonyme : « Je ne voudrais pas faire de polémiques ; je parle simplement de la vérité, je cherche la vérité. »[13]


(Cet article est paru précédemment dans La Nef)

[1] Ainsi, aussi intéressante soit l’oeuvre d’Eric Voegelin (1901-1985), nous ne pouvons souscrire à la définition trop large de la gnose que propose le politologue chrétien, qui l’identifie finalement à l’idéologie et au refus du réel : qui trop embrasse mal étreint. Voir Eric Voegelin, Science, politique et gnose, Bayard, 2004

[2] Jean Borella, Problèmes de gnose, L’Harmattan/Theoria, 2007, 402 p., 32 E

[3] Notamment Jean Doresse, La Gnose, Histoire des religions, t. 2, Encyclopédie de la Pléiade, 1972 ; Henri-Charles Puech, En quête de la gnose, Gallimard, 1978 ; Simone Pétrement, Le Dieu séparé. Les origines du gnosticisme, Cerf/Patrimoines, 1984 ; Michel Tardieu & Jean-Daniel Dubois, Introduction a la littérature gnostique, Cerf, 1986

[4] Dom Jacques Dupont, Gnosis. La connaissance religieuse dans les Epitres de saint Paul, Gabalda, 1949 ; Louis Bouyer, Gnosis. La connaissance de Dieu dans l’Ecriture, Cerf, 1988

[5] Stromates 6, 61, 1

[6] Contre Celse, 5, 6

[7] “Gnosis : le sens orthodoxe de l’expression jusqu’aux Pères”, Journal of Theological Studies, 4, 1953

[8] De la vraie religion, 7, 12

[9] De la prédestination, 1, 1

[10] Éditions du Cèdre, 1979

[11] Amour et Vérité. La voie chrétienne de la charité, L’Harmattan / Theoria, 2011, 382 p., 34 euros

[12] Jean Borella, Lumières de la théologie mystique, L’Age d’Homme/Delphica, 2002

[13] Septième Épitre

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