Une étrange expérience au Rojava

Une étrange expérience au Rojava
3 février 2015 OSP

Une étrange expérience au Rojava

Par Luc Richard.

Qui aurait cru qu’au milieu du chaos guerrier qui ébranle le proche orient, une utopie communaliste se référant, entre autres, à des penseurs socialistes ou chrétiens français se bat pour exister ? L’écrivain Bruno Deniel-Laurent raconte ce qu’il a vu dans cette région qu’il connaît bien. Son récit est édifiant.

Alors que les médias se sont focalisés sur les combats autour de la ville de Kobané, défendue par les combattants kurdes et assiégée par les djihadistes sur-armés de l’État islamique, très peu ont rapporté ce qu’il se joue sur ces lambeaux de territoires coincé entre Turquie et Syrie.

Bruno Deniel-Laurent explique que « si les combattants kurdes résistent avec un tel acharnement […] c’est aussi parce qu’ils se perçoivent comme l’avant-garde d’une « révolution démocratique » – post-étatiste, multiethnique, laïque, écologiste, féministe – dont ils proposent d’étendre le modèle à l’ensemble des peuples de la région. » Dans le territoire « auto-administré » du Rojava, dont fait partie Kobané, la majorité de la population est kurde, mais on trouve aussi une importante minorité chrétienne assyrienne – dont la langue maternelle reste l’araméen – de nombreux Arabes sunnites, des Arméniens, des Turkmènes, des Tchétchènes, des Yézidis et même quelques juifs. La force de cette confédération autonome est qu’elle transcende les clivages religieux, confessionnels et ethniques.

Si elle s’oppose les armes à la main à Daesh, qui redoute particulièrement ses détachements féminins de combattantes kurdes, elle oppose un contre-modèle de société aux islamistes, une utopie politique et sociale qui galvanise ses combattants. Et ce modèle, on s’en doute, n’est pas celui des démocraties libérales de marché dont l’horizon consumériste est tellement exaltant que des millers de jeunes de nos « quartiers » préfèrent encore rejoindre avec armes et bagages l’utopie meurtrière d’Al Baghdadi.

Ainsi ont été adopté les 96 points de la « Charte du contrat social de l’auto-administration démocratique du Rojava » qui accorde une large place aux composantes féminines et aux minorités ethniques et religieuses de la région. Bruno Deniel-Laurent rapporte que « dans les locaux de la nouvelle université Mezopotamya de Qamishli, il est possible de rencontrer des groupes d’étudiant(e)s devisant avec passion sur les aspects les plus bigarrés de la révolution « communaliste » du Rojava, s’extasiant sur le concept de démocratie directe ou évoquant les figures de Max Weber, Pierre-Joseph Proudhon ou Simone Weil, tandis que planent les pulsations rythmiques du musicien soufi Ali Akbar Moradi et qu’à la télévision des clips rutilants célèbrent la gloire des combattants kurdes des Unités de protection du peuple kurde (YPG) et des Unités populaires de défense des femmes (YPJ). »

Nul doute que, avec un tel programme, ils ne vont pas s’attirer le soutien des États de la région. Pas plus que celui de la France de François Hollande qui, alignée sur les positions turques, a validé le concept de zone tampon au nord de la Syrie. Cela reviendrait à livrer ces territoires à la Turquie islamo-conservatrice d’Erdogan, plus prompt à mettre immédiatement fin à l’expérience autonomiste du Rojava qu’à combattre l’État islamique.

Lire le reportage de Bruno Deniel Laurent dans Le Monde.

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux