Une critique écologiste du libéralisme

Une critique écologiste du libéralisme
22 janvier 2015 OSP
Frédéric Dufoing

Une critique écologiste du libéralisme

Une critique écologiste du libéralisme

 

Par Frédéric Dufoing, Philosophe, politologue, directeur de la revue Jibrile.

 

Le libéralisme est d’autant plus difficile à cerner que nombre de ses acquis (valeurs, principes juridiques, institutions et mêmes mythes) sont revendiqués par de nombreuses doctrines et idéologies concurrentes et que son histoire – qui remonte bien avant l’existence même du mot « libéralisme » – en a continuellement fait varier la définition. D’autre part, il renvoie à des réalités presque opposées selon qu’on l’utilise en Europe continentale ou dans le monde anglo-saxon (il y désigne plutôt ce que nous appelons la sociale-démocratie).

On se contentera donc ici de rappeler les principaux traits du libéralisme européen[1] afin de souligner quelques unes des critiques qu’en peuvent faire les écologistes.

Tout d’abord, le libéralisme défend un certain nombre de valeurs comme la liberté (économique, religieuse et civique), la responsabilité individuelle (chacun est responsable de ses choix, les assume et ne peut donc blâmer la collectivité), le mérite (les distinctions sociales doivent être le résultat de l’effort de chaque individu), la sacralité de la propriété privée (celle-ci formant une sorte de périmètre matériel de souveraineté, de sécurité et le liberté propre à chaque individu), le contractualisme, l’idée d’une logique de marché présidant aux échanges, les monopolisant (permettant ceux-ci du seul point de vue de l’intérêt individuel exprimé par les ajustements de prix), l’organisation de la société par le droit écrit (la constitution), la laïcité, le productivisme et le travaillisme (le but de l’humanité est de produire de manière exponentielle des biens matériels ou des services, le travail étant le principal vecteur d’identité sociale) et le progrès (l’idée d’une évolution, d’un perfectionnement de l’humanité unilinéaire par cumul du savoirs). Il manifeste la victoire écrasante de la morale utilitariste sur les morales de la vertu ou déontologiques.

De fait, il lutte contre l’emprise de l’Etat en acceptant pourtant l’idée que l’Etat est l’unique garant du droit dans la société, qu’il a le fameux monopole de la violence légitime. Contre l’Eglise, mais aussi contre les organisations corporatives ou toute autre forme de caste et de pouvoirs intermédiaires, le libéralisme postule l’existence d’une société civile distincte de l’Etat, dont les éléments constitutifs sont des individus abstraits, égaux, « statutairement nus » devant le grand ordonnancement du droit, et dont le domaine d’activités, de propriétés et d’intérêts personnels doit être à la fois hors de l’influence de l’Etat et garanti par lui. C’est là sa principale ambivalence.

Ensuite, il considère qu’un individu de la société civile se double d’un citoyen qui peut écarter ses intérêts personnels pour concevoir un intérêt général (la somme ou le compromis des intérêts particuliers) et participer au pouvoir de l’Etat par élection et représentation, c’est-à-dire par la substitution d’une élite révocable et vacataire à l’ensemble de la population ou à un monarque. Aussi le libéralisme porte-t-il le refus de la démocratie directe pratiquée au niveau local ou dans les communautés paysannes depuis le moyen-âge[2].

Enfin il promeut une société civile active afin de limiter l’inévitable intervention de l’Etat et, on l’a vu, une logique d’échange homogène basée sur un calcul d’intérêts ou, du moins, marginalisant toutes les autres, lesquelles impliqueraient soit des statuts, soit des contraintes extérieures, soit des principes supérieurs aux lois instituées, soit, enfin, l’intervention ostentatoire de l’Etat.

Ce rapide passage en revue de la logique libérale et de son portefeuille idéologique amène nécessairement quelques réflexions pour un écologiste[3] qui défend une valorisation du petit (la taille des structures politiques doit être limitée), du direct (le rapport avec les autres hommes et la natures doivent être les moins médiés et les moins institutionnalisés possibles, et la participation maximale, constante), de l’humble (la sobriété, la frugalité, la critique de l’hubris), du lent (qui implique un retour à la tradition comme processus, et non comme contenu), de l’hétérogène (culturel, politique, biologique, morale), du raisonnable contre le rationnel, d’un holisme épistémologique dérivé de questionnements moraux sur la survie de l’espèce humaine et enfin la réintégration de la nature comme sujet, comme enjeu de pouvoir, comme donnée première et condition de possibilité de la communauté humaine.

Premièrement, on l’a vu, le libéralisme est ambivalent voire contradictoire concernant le rôle de l’Etat : il est né avec la prétention de lui donner des limites, mais il en fait pourtant la source unique du droit et de la coercition, voire des valeurs morales (les pans de société fonctionnant sur d’autres valeurs qu’utilitaristes n’y ayant plus leur place). S’il prétend rejeter l’Etat hors des échanges économiques, il a plus que jamais besoin de lui pour empêcher les monopoles, assurer l’ordre sur le marché du travail, voire assumer le rôle de pare-chocs fiscal dans le domaine financier. L’Etat des libéraux (comme celui des socialistes) homogénéise la société pour la livrer à la seule logique du marché, évacuant toute forme d’hétérogénéité axiologique (l’oubli de la nature en faveur de la pure volonté humaine, réduite à la seule recherche des intérêts), culturelle (la nation puis la consommation contre les traditions locales) et sociale (l’éradication des communautés et des pouvoirs intermédiaires).

Deuxièmement, si l’on doit au libéralisme de nombreux principes démocratiques essentiels (notamment judiciaires), sa défense de la représentation comme source principale de souveraineté va à l’encontre de l’idée même de démocratie. En effet, la représentation à la fois professionnalise l’action politique (créant ainsi une nouvelle aristocratie d’experts) et transforme le débat politique en un jeu basé sur une pluralité artificielle où s’affrontent les vulgates issues des partis politiques; le débat et les problématiques elles-mêmes s’appauvrissent pour se réduire, par exemple dans le domaine économique, à une alternance de politiques économiques de l’offre et de la demande visant un seul objectif, oublieux de toute réalité matérielle, morale ou esthétique : la croissance économique.

Troisièmement, le dispositif formé par sa défense aveugle de la propriété privée, son productivisme fanatique, son utilitarisme moral et sa croyance dans l’universalité des échanges basés sur les intérêts le rend indifférent à deux aspects essentiels et dangereux de la (post-)modernité : les limites physiques de l’usage de la nature et les conséquences de la technique sur les modes de vie, la vie intérieure et la liberté. Car, le libéralisme n’a pas perçu que la menace sur la liberté venait moins de l’institutionnalisation de la puissance que s’approprie l’Etat que dans les moyens usités, quel que soit l’utilisateur. Ellul, Anders et Illich l’on suffisamment montré[4] : la technique est la question du siècle, et ce n’est pas la séparation des pouvoirs, des mécanismes de représentation et le « doux » commerce qui vont y répondre… Le libéralisme légitime et transforme l’hubris individuelle en un projet collectif d’hubris sociétale, comme le montrait son texte fondateur, La Fable des abeilles de Mandeville.

Quatrièmement, le contractualisme défendu par les libéraux pose un problème éthique qui est dors et déjà un problème politique de premier plan : celui du statut du corps humain et de ce que l’on peut appeler la nature humaine. Nonobstant les interdits manifestés par quelques règles d’ordre public, au sein d’un ordre social libéral, tout est potentiellement négociable, de sa force de travail à son propre corps en passant par la location d’un utérus, la vente d’une séquence adn ou, pourquoi pas, d’une quelconque information chimique neuronale; tout est potentiellement faisable si la volonté des individus concernés par la transaction n’est pas menacée. Partant, chaque individu peut faire ce qu’il veut de lui-même, s’aliéner en prétendant être le créateur de sa propre personne : c’est la porte grande ouverte à l’eugénisme (comme résultat de l’agrégation des choix individuels, comme on le voit avec l’élimination progressive des trisomiques[5]), aux biotechnologies déshumanisantes et au transhumanisme, c’est-à-dire à tout ce que dénonce la littérature dystopique depuis plus d’un siècle.

 

  1. Dufoing

 

[1]   Voir les excellentes synthèses de P. Manent Histoire intellectuelle du libéralisme, Pluriel, Hachette Paris, 1997, Les Libéraux, Tel, Gallimard, Paris 2001, le petit ouvrage de F. Vergara, Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, La Découverte, Paris, 1992 et surtout Laurent A. et Valentin V., Les Penseurs libéraux, Les Belles lettres, Paris, 2012

[2]   Voir Dupui-Déri F., Démocratie. Histoire politique d’un mot aux Etats-Unis et en France, Lux, Québec, 2013

[3]   Voir notre ouvrage L’Ecologie radicale, Illico, Infolio, 2012

[4]    « D’Epicure à Anders : les nouveaux maîtres du soupçon », Jibrile, n°6, 2006, http://www.revuejibrile.com/JIBRILE/PDF/EPICURE-ANDERS.pdf

[5]   Voir à ce propos le très beau livre de Bruno Deniel-Laurent, Eloge des phénomènes. Trisomie : un eugénisme d’Etat, Max Milo, Paris, 2014

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