Le Mai 68 conservateur

Le Mai 68 conservateur
5 janvier 2015 OSP
Le mai 68 conservateur

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Le Mai 68 conservateur

 Par Falk Van Gaver

Officiellement aconfessionnel et apolitique, le mouvement d’opposition au projet de loi de « mariage pour tous » cristallisé dans la Manif pour tous fut essentiellement, sauf sur ses marges, catholique et de droite. Dimension politique et confessionnelle que le politologue Gaël Brustier est loin de minorer : « Personne n’avait voulu ou pu voir que, de la France la plus catholique, d’un monde que l’on pensait éteint, s’élèverait le grondement d’une rébellion sociale de cette force. »

Ni la gauche ni la droite électorales n’avait prévu l’apparition de ce « mouvement social de droite » qui a largement échappé à tous les partis politiques et les a débordés sans se laisser récupérer. L’essentiel du débat sur la loi s’est déroulé hors de l’enceinte parlementaire, qui est devenue la chambre d’écho des mouvements d’opinions, puis de rue. Que la loi relative au « mariage pour tous » ait finalement été votée n’en fait ni une victoire politique, ni une apothéose sociétale. Elle a plutôt montré de manière criante le décalage entre l’opinion populaire et les partis politiques, Front National compris. Elle a surtout été l’occasion d’un revivalisme catholique inouï, du réveil d’un « catholicisme zombie » trop vite enterré. Comme le déclarait Mgr Dominique Rey le 8 juillet 2013 dans un message intitulé Après « le mariage pour tous » : « Ce qui a fait la force de cet élan, c’est précisément qu’il a su ne pas faire de la contestation d’un projet de loi un calcul politicien ou une défense d’intérêts particuliers. »

En réduisant LMPT à une « France moisie », en contestant en permanence le nombre et la qualité des manifestants – « Ils viennent avec leur huit gosses ! »-, la gauche s’est coupée du peuple, de la rue, et du réel : pendant qu’elle s’enferme dans l’hémicycle, les opposants investissent l’espace public. En amont, l’Eglise s’est organisée, la « France la plus catholique » s’est mobilisée : le mouvement anti « mariage pour tous » marque bien le retour des catholiques en politique, signe de la vitalité d’une minorité active que l’on appelle, faute de mieux, d’après l’expression populaire dans ces milieux, « tradismatique » – née de la convergence des courants traditionalistes et charismatiques. Les diocèses pionniers dans cette progression sont aussi les plus engagés dans l’engagement contre la loi Taubira , comme celui de Fréjus-Toulon avec son Observatoire sociopolitique : « C’est dans tous les cas, cet évêché qui a servi de laboratoire entre les deux tendances les plus actives du catholicisme français. »

Pour Gaël Brustier, la réduction médiatique du mouvement à l’intégrisme et l’extrémisme n’est qu’une manœuvre politique qui ne rend pas justice à la réelle nouveauté sociologique de LMPT : « Ne pas céder à la tentation d’une reductio ad Lefebvrum qui répliquerait à celle d’une reductio ad Maurrassum, telle est la clé pour saisir ce qui s’est joué en France en 2012-2013. Eviter de grimer les évolutions du monde catholique en une montée de l’intégrisme ne relève pas que du métier d’observation ou du devoir de justice. A ne pas se donner les moyens d’analyser en profondeur les ressorts d’un tel événement, c’est la compréhension même des mouvements de fond de la société française dont on se prive. » Civitas a fait tout du long bande à part, et si des militants droitistes ont certes participé aux nombreuses actions, les mouvements d’extrême-droite ont été plutôt à la traîne de cette manifestation politique inédite.

Au contraire, pour Gaël Brustier, « LMPT est bien l’enfant de son temps », « LMPT est l’enfant paradoxal et non reconnu de Vatican II et de Mai 68 ». Loin d’être un « Tea Party à la française » ou une « révolution conservatrice » façon Margaret Thatcher dont pourraient rêver certains de nos libéraux locaux, cet impressionnant regain du militantisme de droite « grassroots » signe plutôt le déplacement des lignes de force idéologiques et notamment l’émergence publique de thématiques jusqu’alors marginales ou souterraines dans les droites encore plus que dans l’Eglise – notamment celle de « l’écologie humaine » ou de « l’écologie intégrale », jusqu’alors confinées aux mouvements pro-vie et aux écologistes chrétiens : « Au contraire des associations contre le réchauffement climatique ou pour la sauvegarde des océans, LMPT relie l’écologie à la fonction de la naissance et de la mort, au statut de l’enfant, à la définition de la santé. En insistant à interroger de front l’agriculture intensive et la contraception chimique, la contestation établit une vision conservatrice cohérente qui s’établit en proximité des questions que n’importe quel Français est susceptible de se poser au fil de sa vie la plus quotidienne. »

La nouveauté, c’est la prise de conscience de la cohérence profonde entre conservatisme authentique et écologie radicale, et en conséquence la rupture, ou au moins la prise de distance latente, vis-à-vis du libéralisme économique et politique droitier dont la congruence anthropologique avec le libéralisme moral et sociétal gaucher est de plus en plus manifeste – qu’on appelle ou non ce dernier « libertarisme » n’y changeant rien. Ce conservatisme social à dimension populaire, donc antilibéral comme antisociétal, a pu s’exprimer dans des slogans spontanés tels que : « On veut du boulot, pas du mariage homo ! » ou « Nous sommes le peuple ! » Le « printemps conservateur » serait également un printemps « non-conformiste », ses intellectuels renouant avec une tradition antilibérale de droite, celle des non-conformistes et personnalistes des années trente, incarnée au tournant des années deux mille par la revue Immédiatement dont Gaël Brustier souligne l’engagement de nombreux anciens dans le mouvement anti « mariage pour tous ».

Mais c’est surtout une nouvelle génération militante qui émerge comme spontanément, plus postmoderne qu’antimoderne, et dont les très jeunes figures de proue sont notamment des normaliens et agrégés. Ainsi de Gaultier Bès et des Veilleurs, qui jugent le progressisme révolutionnaire et le capitalisme consumériste coresponsables du relativisme hédoniste et cynique triomphant, résumé dans des formules chocs comme : « Quand la famille-foyer explose, la famille-marché s’impose. » S’ils sont les plus radicaux de la « Génération Manif pour tous », ils sont sans doute les moins extrémistes : « Ces partisans de la non-violence sont indéniablement pacifiques. Ces apologètes de la décroissance sont incontestablement désintéressés. »

Plus classiques, voire banales, les tentatives, généralement vouées, si ce n’est à l’échec, du moins à la dilution, de renouveau des grands partis, comme celle de Sens commun, cercle d’influence autoproclamé dont l’ambition est résumée ainsi par sa cofondatrice Madeleine Bazin de Jessey : « Si l’UMP est opportuniste, soyons sa meilleure opportunité ! » A droite, umpisme et sarkozysme sont les deux mamelles de l’entrisme, nihil novi sub sole. A l’opposé d’un Gaultier Bès qui déclare : « Les Veilleurs sont radicalement en–dehors des partis. » L’attitude la plus naïve, ni la plus réaliste, n’est pas forcément celle que l’on croit telle.

Mais au-delà qu’une divergence tactique, c’est d’une fracture idéologique qu’il s’agit.

Ainsi, comme le dit Gaël Brustier, on retombe encore « sur le hiatus à droite, toujours récurrent et jamais surmonté, entre libéralisme et conservatisme ». Reste à ce « conservatisme nouveau » à préciser la signification de son refus du néolibéralisme sur le plan de l’économie, à l’instar de la mouvance communautarienne américaine, des « chesterbellociens » ou des « radicaux-orthodoxes » britanniques, loin de l’idéologie hédoniste sécuritaire d’un certain populisme « libéral-libertaire » manière Pim Fortuyn.

« De ce point de vue, nous dit Gaël Brustier, l’apparition d’un anarchisme chrétien n’est pas une curiosité paradoxale, mais doit s’entendre comme une réponse frontale à la nouvelle configuration sociale de la France qui tient de la propagation plus générale, en Europe, de la « société des individus ». (…) Cette critique de la société étatique va de pair avec une attaque contre la société libérale. Serait-ce donc cela, l’anarchisme chrétien, un double front du refus au profit d’un idéal communautaire ? »

Quoi qu’il en soit, au-delà d’une simple saute d’humeur du « peuple de droite » ou d’une résurgence de la « droite extraparlementaire », « ce mouvement social, largement sous-estimé, parfois hâtivement méprisé, a révélé une autre France et, probablement, une autre Europe que celles présumées et attendues. C’est une force politique neuve que l’on a vu émerger, un conservatisme nouveau qui peut, demain, faire plus qu’influer sur le devenir de la droite parlementaire : du pays, du continent. » Nous sommes quelques-uns à l’espérer.

Falk van Gaver

 

Gaël Brustier, Le Mai 68 conservateur. Que restera-t-il de la Manif pour tous ?, Cerf, 2014, 232 p., 18€

 

(Article paru dans La Nef N. 266 de Janvier 2015)

  • Un conservatisme nouveau, radical, social(iste), écologiste, antilibéral…

  • J’aurais dû parler en « note critique » de la minoration
    dans le livre de Brustier de la présence minoritaire mais décisive dans LMPT de personnes et tendances de
    gauche, catholiques ou non – les Poissons Roses, entre autres.

    J’ai voulu donner une
    présentation fidèle du livre et appuyer sur un aspect qui m’intéresse
    particulièrement : la liaison-tension « libéralisme/conservatisme » et
    l’émergence d’un nouveau conservatisme de tendance écologisante et
    socialisante, en démarquage du « libéral-conservatisme » habituel de la
    droite catholique.

    C’est vrai que je manquais de
    place, et que j’ai écrit cet article dans La Nef, journal plutôt catholique traditionnel, donc orienté vers
    les centres d’intérêts de son lectorat supposé, plutôt pris dans la
    tension évoquée ci-dessus – et non sans lien avec l’enquête sur le
    libéralisme en cours de publication dans ce mensuel et à l’OSP.

    Il
    faudrait même faire en réaction au livre de Brustier un article d’égale
    longueur – voire un bref livre – sur ce seul sujet, sur la « gauche »
    de/dans LMPT : Henrik Lindell ? un(e) jeune journaliste de La Vie ? un
    Poisson Rose ?

    « LMPT : n’oublions pas la gauche ! »

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