Le tapis rouge ou le coup de pied aux fesses ?

Le tapis rouge ou le coup de pied aux fesses ?
6 juillet 2016 Dorothée Paliard

Le tapis rouge ou le coup de pied aux fesses ?

Par Remy Mahoudeaux. Juillet 2016.

Il y a comme une espèce de frénésie, de folie mimétique dans l’empressement qu’ont les eurolâtres à vouloir compenser la « perte » probable du Royaume-Uni  par l’entrée d’un poids lourd, avec un gros marché intérieur si possible en croissance et des réserves de main-d’œuvre à bon marché : la Turquie. Cela évoque un troupeau de moutons de Panurge qui s’inventent collectivement des arbres qui grimperaient jusqu’au ciel, et qui fuiraient lorsque ces arbres s’effondrent. Hystérie des marchés, quand tu nous tiens …

Une pétition, une de plus (Chez CitizenGo), suggère de faire entendre que la Turquie n’a pas sa  place dans l’Union Européenne, et ce pour une raison louable : le négationnisme de son passé génocidaire. Mais est-ce la bonne façon d’approcher la question ?

La première raison, suffisante de mon point de vue, est géographique : la Turquie n’est pas en Europe, sauf pour une toute petite partie. La mer Egée, les Dardanelles, la mer de Marmara, le Bosphore, la mer  Noire, le Caucase sont des frontières vraiment naturelles, reflets d’une réalité souterraine mise en évidence par la différence des plaques tectoniques Eurasienne et Anatolienne. La Thrace orientale, située en Europe, ne représente que 3 % de la surface de l’État Turc. C’est bien peu, ce n’est pas assez.

Il est possible de gloser sans retenue sur les composantes d’une civilisation européenne, qui, si elle existe,  repose selon toute vraisemblance sur trois socles prépondérants : la philosophie grecque, le droit romain et les confessions chrétiennes qui sont issues du judaïsme. La Turquie a éradiqué elle-même en grande partie ce qu’elle avait reçu et incarné de cette civilisation : la souveraineté temporelle et spirituelle d’un calife, fût-il ottoman, s’accommode mal d’influences étrangères au seul Islam. Ne restent de cette civilisation que des vestiges sans vie, admirables certes, comme le théâtre d’Ephèse ou les églises troglodytes de Cappadoce. Exit cette appartenance, et seconde raison structurelle de trouver incongrue cette possible adhésion qui ferait de l’Union Européenne un oxymore.

A côté de ces deux raisons de barrer l’entrée de la Turquie dans l’UE, il en est d’autres, plus conjoncturelles.

Déjà évoqué plus haut, le négationnisme des génocides perpétrés en est une, mais le sang a coagulé il y a longtemps, même si c’est cynique de l’affirmer ainsi.

Un des prérequis pour l’adhésion d’un état à l’UE est qu’il soit démocratique. L’analyse des faits permet des doutes légitimes : liberté de la presse, politiques ethniques discriminantes, corruptions diverses. Mais cet argument est à double tranchant : avons-nous des leçons à donner en la matière ? Sommes-nous restés ou devenus  démocratiques ? Une anecdote permet d’en douter : un turc a créé le mode d’action repris par les sentinelles françaises puis italiennes, mais les seules françaises ont eu à subir la répression de l’arbitraire régalien.

Par contre, la complicité de la Turquie d’aujourd’hui dans l’émergence et les succès des islamistes engagés dans des guerres civiles en Irak et en Syrie pose un vrai problème. La Turquie a favorisé le pseudo-califat et les factions hostiles au régime encore officiel syrien et a profité de l’aubaine en permettant le trafic d’armes, le transit des combattants et le commerce du pétrole extrait des zones sous contrôle des factieux. Singulier allié au sein de l’OTAN que celui qui permet à ces barbares qui assassinent chez nous d’opérer. Singulière OTAN dont la cécité nie ce manque de loyauté, ce conflit d’intérêt entre une vision musclée de l’Oumma et des aspirations à suivre un modèle occidental.

Non, la Turquie n’a pas sa place dans l’Union Européenne d’aujourd’hui ou de demain pour des raisons structurelles, et il faudrait le dire de façon claire, ferme et définitive. Retarder son éventuelle entrée, tergiverser, botter en touche pour des raisons conjoncturelles a été une des lâchetés de l’establishment par le passé.

Faut-il faire le ménage au sein de l’OTAN pour se débarrasser d’un allié dont la fiabilité semble sujette à caution ? Si l’OTAN a un avenir, ce dont il est permis de douter pour de bonnes raisons qu’il serait hors sujet d’exposer ici, il serait paradoxal que le berger ne tente pas d’expulser le loup de cette bergerie.

Deux points pour conclure :

Avant, il y avait dans cette région le royaume du Pont à cause du Pont-Euxin, nom de la mer Noire. Mais la vocation d’un pont suppose une volonté de relier des hommes qui induit une éthique et une bienveillance. Je n’aurais pas la naïveté d’imaginer qu’un état puisse avoir autre chose que des intérêts, ni que la Turquie a l’indéniable vocation d’être le pont principal entre l’Europe et le Moyen-Orient, mais est-ce possible avec un double langage ?

Les Turcs ont été récemment frappés par le terrorisme, très durement. Cette diatribe pourrait être vue comme un coup de pied lâchement donné à un adversaire à terre. Ce n’est pas mon intention, et je prie pour les victimes et leurs familles, et pour ce beau pays et ses peuples. Mais dans un monde où le pathos sert trop souvent d’artifice de communication pour s’exonérer de l’effort de réfléchir, il faut ne pas se laisser manipuler par les idéologues des marchés qui seront prompts à brandir les slogans émotionnels pour parvenir à leurs fins.

 

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