Si je meurs, je veux qu’on m’enterre…

Si je meurs, je veux qu’on m’enterre…
14 septembre 2015 Dorothée Paliard

Si je meurs, je veux qu’on m’enterre…

Par le père Louis-Marie Guitton.

Petit éloge de la mise en terre

Qu’on m’enterre tout court, avec ou sans bon vin ! Cela fait déjà longtemps que l’on répète dans l’Eglise : la crémation n’est pas interdite par la religion catholique, à condition qu’elle ne soit pas réalisée pour des motifs incompatibles avec la foi en la résurrection de la chair. La plupart du temps, les raisons invoquées en sa faveur n’ont effectivement pas grand-chose à voir avec la religion : peur de se réveiller dans un cercueil, manque de place dans les villes, coût de l’inhumation, impossibilité pour la famille de rendre visite au cimetière, dispersion des cendres dans un endroit sympathique… Sans parler des motifs écologiques (contestables au vu de l’énergie qu’il faut produire pour brûler un corps). Autant dire que, pour la majorité des fidèles, c’est une pratique non seulement permise, mais reconnue. Elle s’approcherait même d’un « droit fondamental », quand on constate les réactions passionnées provoquées par l’émission de quelques réserves à cet égard. Aux nombreux rappels du respect de l’Eglise pour les demandes d’incinération ne correspondent pas les catéchèses sur le sens chrétien du corps et de l’enterrement.

Si la revendication déborde depuis longtemps les cercles crématistes anticléricaux, qu’il me soit permis ici de m’étonner de l’engouement chez les catholiques pour cette pratique si peu chrétienne. Comme curé de la paroisse sainte Jeanne d’Arc, je pense être conscient du caractère relatif cette question (brûler le cadavre n’altère pas l’âme et n’empêche pas la toute-puissance de Dieu de le recréer), mais je ne puis me résoudre à la banalisation de ce qui devrait demeurer une exception.

D’abord parce que nous sommes les seuls croyants au sein des grandes religions monothéistes à épouser l’air du temps dans ce domaine. Nul juif, musulman ou orthodoxe parmi les clients des crematorium : la grande majorité en est constituée par des catholiques et quelques protestants. Les religions en général, et monothéistes en particulier, entourent la mort de rites auxquels on ne touche qu’avec beaucoup d’hésitation. A nul autre moment de la vie du croyant le mystère est aussi palpable, la foi en un au-delà plus sensible et manifeste.

Tout se passe comme si la sécularisation touchait les catholiques de façon plus directe que les autres : ils sont d’ailleurs les seuls à se déclarer si facilement athées ou agnostiques. Même s’ils ne croient pas, les autres se disent d’abord juifs ou musulmans. Chacun a ses rites funéraires immuables : ils sont sacrés et doivent être soigneusement observés. La crémation a souvent été considérée comme un usage païen. La tradition judéo-chrétienne préfère l’inhumation et elle condamne l’incinération suivie de la dispersion des cendres

Faut-il le rappeler, les Saintes Femmes viennent au tombeau de Jésus au petit matin de Pâques avec plusieurs kilos de parfums et de myrrhe pour l’embaumement. Les chrétiens, comme les Juifs, apportent un soin particulier au corps de leurs défunts. Ils préfèrent l’inhumation, car Jésus a été enseveli et son corps a reposé trois jours dans le tombeau avant la résurrection. Ils célèbrent les Saints Mystères sur la tombe des martyrs et scellent des reliques dans leurs autels. Après les avoir oints une dernière fois avant la mort, ils bénissent, encensent, aspergent et illuminent le corps de leurs défunts puis le placent dans une tombe.

Les divers rites de la célébration des funérailles, puis de l’inhumation, doivent permettre de proclamer la dignité et la transcendance de la personne humaine dans sa vie et dans sa mort. Ils doivent permettre d’affirmer la foi en l’origine divine de la vie humaine et aussi pouvoir exprimer la foi en la résurrection du Christ.

Les chrétiens ne vivent pas avec les morts, mais ont des « cimetières », c’est-à-dire des « dortoirs » qui expriment l’idée de sommeil avant le réveil de la résurrection de la chair…  Terres chrétiennes (avant d’être municipales) les cimetières sont des lieux de prière, de recueillement et de mémoire; ils marquent la séparation avec les vivants et aident à faire le deuil. Auparavant, les catholiques ont veillé avec respect le corps de leur défunt, ils ont prié autour de lui, dans la foi en la vie éternelle et l’espérance de la résurrection de la chair.

La crémation pose la question de l’identité de la personne, comme être à la fois corporel et spirituel, de même que celle de notre relation au corps. Semblant le mépriser, elle est d’une grande violence. N’est-ce pas nier l’épaisseur de notre humanité que de le considérer ainsi comme un fardeau qu’il faut rapidement faire disparaître, oubliant presque qu’il est une partie constitutive de notre personne ? C’est une manière brutale de renier ce qu’il nous a permis de vivre, son rapport au temps et à l’espace, un corps soudain sans histoire et qui disparaît sans laisser de traces. Violence faite également à l’entourage et à la famille, qui subit une épreuve supplémentaire, contrainte de « brûler » les étapes d’un deuil jamais facile à vivre. Non, vraiment, mon corps, « temple de l’Esprit Saint » et qui reçoit les arrhes de la résurrection à chaque communion eucharistique, n’est pas fait pour être consumé, broyé (au sens littéral, car la crémation ne brûle pas tout…) et finir dans une urne (au mieux).

Il vaut la peine de remarquer que le texte romain qui « libéralise » cette pratique ne l’encourage pas du tout ; bien au contraire, il la déconseille. Simplement, comme à l’accoutumée, une tolérance s’est transformée en autorisation, une exception en une alternative équivalente. L’ambiguïté demeure: autoriser sans vraiment approuver, tolérer tout en affirmant que « l’esprit de l’Eglise est étranger à la crémation » et qu’il est préférable d’enterrer les morts, cela n’aide pas vraiment au discernement… Comme trop souvent, la catéchèse nécessaire -urgente- sur ce sujet n’a pas été mise en place.

Si je meurs, je veux donc qu’on m’enterre comme les moines en pleine terre dans un linceul, que mon corps soit comme une graine tombée en terre et qui donnera du fruit en son temps. Notre « sœur la mort corporelle » a elle aussi besoin d’une nouvelle évangélisation. Rendons lui dans les rites de l’enterrement son temps et son espace; redonnons-lui son aspect familial et domestique en la vivant en communauté ; acceptons ce temps long de l’inhumation dans le Christ qui nous ouvre à la vie éternelle.

  • Article intéressant. Mais vraiment dommage qu’il confonde corps et dépouille. En effet, on ne devrait parler de corps que s’il est animé, habité par l’âme.
    Or, l’âme d’un mort à quitté son corps. Ce qui reste, c’est sa dépouille.
    On peut aussi dire cadavre, mais ça a moins de sens.

  • Thierry

    La malédiction des cimetières est d’avoir été séparés des églises, et des vivants. Les enclos paroissiaux symbolisent bien le repos, l’attente avant la Résurrection, et n’empêchent pas la compagnie quotidienne des vivants. Par ailleurs, la législation française interdit malheureusement l’inhumation en pleine terre mais c’est une belle perspective.

    • Erwan

      La malédiction est surtout pour moi que les jeunes maintenant laissent ou font mourir leurs anciens loin d’eux…
      Ainsi la mort et la chaine des générations n’ont plus aucun sens.
      Pauvre monde post-moderne…

  • Erwan

    Inhumé le vendredi avant le début du shabbat et n’étant plus dans son tombeau le dimanche au petit petit matin, il faudra que le Père Guitton nous dise par quel miracle le corps du Christ aurait pu y reposer 3 jours ???

    Si il se rappelait ses cours d’arithmétique de primaire, et notamment les problèmes d’intervalles, il saurait que cela ne peut faire que 2 jours au maximum.
    Il ne faut pas confondre « résurrection le 3ème jour » et durée de repos au saint sépulcre.

    • Geoffroy Huyghues-Despointes

      Premier jour vendredi, deuxième jour samedi, troisième jour dimanche.
      cela fait donc bien le troisième jour queJésus ressuscité

      • Erwan

        Merci du tuyau (un peu crevé…), mais nous étions d’accord sur la résurrection : Christus resurrexit tertia die, secundum scripturas.

        Mon propos n’était pas de contester la résurrection le troisième jour, mais de dire que justement de ce fait, et compte tenu de ce que nous disent les évangiles, Le corps du Christ a passé moi

        • Geoffroy Huyghues-Despointes

          OK merci, je n’ai jamais été bon en math… au delà de trois…
          Fraternellement
          Geoffroy

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