Savoir pour discerner

Savoir pour discerner
21 avril 2016 Dorothée Paliard

Savoir pour discerner

Par Philippe Conte, avril 2016.

Le récent pèlerinage en Syrie a permis aux participants de mieux comprendre les conditions de la cohabitation des communautés musulmane et chrétienne au Moyen-Orient. Ces modalités ont souvent été au cœur des témoignages des interlocuteurs Syriens et elles ont donné lieu a de nombreuses interrogations devant leur complexité. Il n’est donc pas inutile de rappeler quelques éléments de base qui permettront de mieux comprendre à la fois la situation au Moyen-Orient mais également en Europe.

Les pratiques musulmanes traditionnelles

Le premier point qu’il faut relever est celui de l’impossibilité de parler de « l’Islam ». Autant on peut à bon droit faire état d’une civilisation islamique qui est identifiable plus par une « couleur » identique que par des caractéristiques bien définies, autant prétendre que « l’Islam » impose tel ou tel précepte, telle ou telle règle, telle ou telle conduite, est une erreur profonde lourde de conséquences. Il faut donc, pour y voir un peu plus clair, identifier les différentes branches de l’Islam car ces distinctions ont un impact considérable encore aujourd’hui.

On a souvent évoqué la branche Alaouite car le président syrien Bachar al-Assad appartient à cette communauté. Elle est parfois regardée par les autres branches comme située aux marges de l’Islam. A titre d’exemple les Alouites commémorent de nombreuses fêtes chrétiennes : Noël, l’Épiphanie, Pâques ; ne voilent pas leurs femmes; croient en la métempsycose…

Il en va de même des Druzes qui comme les alaouites fondent leur vie religieuse sur l’initiation et ne prient pas dans les mosquées.

Toutefois, la division la plus importante historiquement et numériquement c’est la séparation sunnites versus chiites.

Pour expliquer les différences entre ces deux traditions il est coutumier de revenir aux querelles dynastiques qui ont émaillé les premières décennies de l’Islam. Il me semble plus profitable d’analyser rapidement les différences doctrinales. Pour ce faire il faut revenir à un texte célèbre et très commenté par les théologiens musulmans, le hadith Jibril.

« Un jour que nous étions assis auprès de l’envoyé de Dieu (qu’Allah prie sur lui et le salue) voici qu’apparut à nous un homme aux habits d’une blancheur éclatante, et aux cheveux d’une noirceur intense, sans trace visible de voyage sur lui, personne parmi nous ne le connaissait.

Il vint s’asseoir en face du prophète (qu’Allah prie sur lui et le salue) plaça ses genoux contre les siens et posant les paumes de ses mains sur ses deux cuisses, il lui dit : O Muhammad : informe moi au sujet de l’Islam. L’envoyé de Dieu (qu’Allah prie sur lui et le salue) lui répondit : l’Islam est que tu témoignes qu’il n’est de divinité si ce n’est Allah et que Muhammad est l’envoyé d’Allah ; que tu accomplisses la prière ; verses l’aumône, jeûnes le mois de Ramadan et effectues le pèlerinage vers la maison sacrée si tu en as la possibilité. Tu dis vrai ! dit l’homme. Nous fûmes saisis d’étonnement de le voir, interrogeant le Prophète, approuver.

Et l’homme de reprendre : Informe moi au sujet de la foi (al- îmân). « C’est, répliqua le prophète (sur lui la paix) de croire en Allah, en ses anges, en ses livres, en ses prophètes, au jour Dernier et de croire dans le destin imparti pour le bien et le mal ».

Tu dis vrai, répéta l’homme qui reprit en disant : informe moi au sujet de l’excellence (al-îhsân) « c’est répondit le prophète (sur lui la paix et le salut) que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, et si tu ne le vois pas, sache que Lui te voit. » (…)

Là- dessus l’homme s’en fût. Quant à moi je restai un moment. Ensuite le prophète (sur lui la paix) me demanda : O, Omar ! Sait tu qui interrogeait ? Je répondis : Allah et son envoyé en Savent plus. « C’est Gabriel dit le prophète (sur lui la paix) qui est venu vous enseigner votre religion(dîn). » »

Ce hadith « authentique » éclaire les trois (!) voies d’approfondissement de la religion : le fiqh (interprétation des règles de la charia), la ‘aqîda (chez les sunnites) ou Usūl al-Dīn (chez les shiites) qui est le « credo » (le contenu théologique de la foi) et le troisième axe qui est le Tasawwuf, la voie spirituelle.

Pour le fiqh, il existe 5 écoles principales d’interprétation quatre sunnites (Malékisme, Hanbalisme, Hanafisme, Chaféisme) et une shiite (Ja’farisme).

Le credo (point important) est différent entre sunnites et shiite. La ‘aqîda (sunnite)fixe six articles de foi : la croyance en Dieu, le seul et unique;.en ses anges; en ses Écritures envoyées par Dieu et particulièrement au Coran ; en ses prophètes et messagers envoyés par Dieu sans exception ; au jour du jugement et à la résurrection à ce jour ;.en la destinée, bonne ou mauvaise.

Alors que l’Usūl al-Dīn (shiite) n’en prescrit que cinq : l’unicité de Dieu ; la justice de Dieu ; la croyance en la transmission de Ses messages à l’humanité par des hommes, les prophètes ; la croyance dans la continuation de la guidance par des gardiens (Imam);et celle du jour du jugement dernier.

Il faut noter ici l’absence de la croyance absolue dans le coran matériel qui est à notre disposition et qui serait à interpréter littéralement. En effet le Shiisme considère généralement que certaines mentions de Ali (le gendre et cousin de Muhammad) ont été effacées du texte et d’autre part ils considèrent que le Coran à un sens explicite mais aussi un sens caché, ésotérique.

Enfin concernant le Tasawwuf (c’est à dire la voie spirituelle) il n’a été exploré que par le soufisme dans le sunnisme alors qu’il irrigue plus largement la religiosité shiite.

Quelques citations d’une « sainte » soufi : Rābe‛a, qui ne sont pas sans rappeler la petite Thérèse.

« Ô enfant d’Adam ! Tes yeux ne créent pas de passage pour percevoir la Vérité, de même que la parole ne donne pas accès à Lui. Le vrai travail est dans le cœur. Essaie de réveiller ton cœur, car quand le cœur se réveille, il a besoin d’un ami. »

« Ô ma joie, mon désir, Ô mon sanctuaire, mon compagnon, Ô provision de mon chemin, Ô mon but ultime ! Tu es mon esprit ; Tu es mon espérance ; Tu es mon ami, Sans Toi, Ô ma vie, mon amour, Je n’aurais jamais parcouru ces terres sans fin. »

« Ni la peur du feu de l’enfer ni l’espoir de la récompense du paradis n’attisent mon amour et ma vénération pour Dieu. Mon désir et mon amour sont l’unique base de ma dévotion envers Lui. »

Il est donc important de noter ces différences auxquelles il faut ajouter deux autres points. D’une part l’interdiction de la réinterprétation du texte coranique par le khalife Al Qadir en l’an 1019 ne concerne que le sunnisme. D’autre par la figure du martyr dans le shiisme (pas au sens du kamikaze, mais dans un sens assez proche du christianisme) car les douze imams reconnus ont été assassinés pour leur foi (avec une inclinaison particulière pour Hussein le petit-fils de Muhammad).

On voit ainsi que les conditions concrètes du dialogue tant du point de vue personnel que du point de vue institutionnel ne sauraient être uniformes ; c’est d’ailleurs un sentiment assez général chez les chrétiens orientaux particulièrement au Liban.

Les nouveaux courants

Pour en finir avec les différents courants, il faut parler de deux mouvements relativement récents : le wahhabisme et les frères musulmans. Tous deux sont apparus au contact de l’Occident dans des relations très ambiguës avec lui. Tous deux sont la racine idéologique des extrémistes dont nous voyons les méfaits en Syrie (Jabhat al-Nosra , DAESH, Ansar al-Sham, Jaysh al-Islam, …).

Le wahhabisme est né au 18e siècle au moment où la compagnie des Indes Orientales anglaise pénétrait dans la région. Il a souvent prospéré sous la protection anglaise (bataille de Sibila 29 mars 1929) ou américaine (pacte du Qinsy le 14 février 1945).

Reprenant de manière simpliste les enseignements de ibn Taymiyya (1263 – 1328) le fondateur Muhammad ibn Abdelwahhab veut « réformer » l’islam de son temps en revenant au texte pris dans son sens le plus littéral (ainsi Dieu est sensé avoir une main!). Et surtout considère ceux qui ont une autre interprétation du texte et des hadiths comme des associateurs et des mécréants dignes d’être combattus. C’est à proprement parler le « takfirisme » ! Les premiers exploits des wahhabites ne sont pas sans rappeler les exactions de DAESH. Ainsi en 1803 ils s’empare de Kerbala (alors dans l’empire ottoman) et massacre la population mâle. Ils agiront de même à Médine et à Taef. Un point mérite d’être relevé : ibn Abdelwahhab n’avait ni Licence (Ijaza), ni certification (Isnad). Il a été condamné à ce titre par tous les savants musulmans de son temps y compris son propre frère.

Ijaza : Autorisations et certifications délivrées par les Savants à leurs élèves une fois qu’ils ont parfaitement maîtrise la matière ou le livre qui leur a été enseigné.

Isnad : Il s’agit des chaînes de transmission reliant les élèves à leurs maîtres. Cette chaîne permet d’authentifier si la personne qui enseigne telle ou telle science l’a bien reçue d’un maître authentique l’ayant lui-même reçue d’un maître, etc.en remontant jusqu’aux compagnons.

Ces deux « passeports » sont en principe indispensables pour pouvoir enseigner la « science islamique ».

Cette innovation est aujourd’hui la quasi religion d’état en Arabie Saoudite et dans les autres monarchies du Golf. Grâce à sa simplicité et aux moyens fournis par les pétro-dollars, elle s’est répandu largement en Afghanistan, dans les autres régions d’Asie centrale (jusqu’au Turkestan chinois), en Afrique, dans le Caucase et jusque dans nos banlieues.

L’autre courant « les Frères Musulmans » fondé en Égypte, en a d’emblée eut une vision plus politique et plus sociale. L’association est fondée en 1928 par Hassan el-Banna avec six ouvriers de la Compagnie du Canal.

Ne rejetant aucun des moyens modernes de diffusion, journaux, associations caritatives, syndicats, partis. Durant le protectorat de facto de la Grande-Bretagne en Égypte, ils passent de 2000 à 200 000 militants ! Combattus par Nasser ils seront instrumentalisés par les États-Unis dans leur lutte contre le nationalisme arabe dans les années 50 et 60.

Au pouvoir brièvement en Égypte après les « printemps arabes », les « frères » dominent en Turquie, sont très présent au Qatar avec le très médiatique « cheikh » Youssef al-Qaradâwî, ainsi qu’en France avec l’UOIF.

Le mot d’ordre de l’organisation est : « Dieu est notre objectif. Le prophète Mahomet est notre chef. Le Coran est notre loi. La guerre juste, est notre voie ».

Point commun avec le fondateur du wahhabisme Hassan al Banna n’a ni Ijaza, ni Isnad !

Que conclure de tout cela ? Que tous les musulmans ne sont pas à confondre. A Qousseir comme à Maaloulah, les soldats du Hezbollah (organisation shiite) ont combattu pour rendre ces villages aux habitants chrétiens. Ils ont payé le prix du sang même si leur engagement contre les terroristes a bien sûr des aspects directement politiques. Ainsi l’Orient nous montre que les sociétés multiconfessionnelles peuvent fonctionner, mais que la chose est complexe, que les catégories sont mouvantes. Dans ce chemin difficile simplisme, angélisme et radicalisme sont les écueils à éviter.

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