Robert Redeker : « L’environnement se moque de l’identité, pas le paysage »

Robert Redeker : « L’environnement se moque de l’identité, pas le paysage »
9 février 2018 Dorothée Paliard

Robert Redeker : « L’environnement se moque de l’identité, pas le paysage »

Robert Redeker colloque culture française

Le colloque sur la culture française, organisé par l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus Toulon, s’est tenu, salle comble, samedi 3 février à Toulon. Parmi les invités, Robert Redeker nous a parlé du patrimoine paysager français.

« Les paysages français, dans leur diversité, sont étroitement liés, comme toute notre culture nationale, à la civilisation française, ou mieux : à la France comme civilisation. Aujourd’hui, il y a une crise du paysage, comme il y a une crise de la langue, comme il y a une crise de toutes les réalités humaines liées à la notion d’héritage (l’école par exemple).

Le paysage n’est pas un simple décor, un cadre de carte postale ou de théâtre, d’opérette, dans lequel nos vies se dérouleraient. Il n’est pas un arrière-plan neutre et indifférent, qui n’aurait aucun sens intrinsèque, qui resterait muet, qui n’aurait rien à dire, dont on pourrait changer sans changer soi-même. C’est pourtant ainsi que, de plus en plus, notre modernité tardive le conçoit. Modernité technique, qui annule le paysage, qui croit que l’on peut faire ce que l’on veut du paysage, le remodeler à son aise afin de le rendre plus rentable. Modernité technocratique qui le découpe en dépit de l’histoire, qui, dans son vocabulaire, substitue les territoires abstraits et interchangeables, éthérés, aux terroirs. Il arrive alors aux paysages ce qui arrive aux hommes : ils ne sont considérés que comme des entités sans héritage, des entités abstraites sans racines, isolables du contexte dans lequel elles existent.

Le paysage n’est pas plus un décor que la langue n’est un simple moyen d’informer ou de communiquer. Il n’est d’ailleurs pas anodin que ce soient les écrivains, souvent, qui nous rendent sensibles à l’héritage porté par les paysages. Quelques noms suffisent : Nerval, Chateaubriand, Barrès, Gracq, Giono. Dans la poésie, et la poésie en prose, de Nerval au sein du paysage par la magie de la langue ressuscite le passé.

« De même qu’il dissout la culture dans le divertissement, ce nouvel individualisme dilue le paysage dans l’environnement »

La seconde partie du siècle précédent s’est achevée sur le résultat suivant : nous sommes passés de l’individualisme bourgeois, qui triomphe au moment de la Révolution française, que Balzac dissèque dans ses romans, qui est un individualisme de propriétaires, et de rentiers, à un individualisme postmoderne, digital, nomade. L’individu bourgeois est à la fois abstrait et possédant, amarré à ses biens, ancré dans une classe dotée d’une histoire. Dans la bourgeoisie, on avait des manières, qui plongeaient leurs racines dans les profondeurs du temps, dans la jalousie envers l’aristocratie ; l’on s’appuyait sur ces manières pour se distinguer des autres classes de la société. La culture est partie prenante de cette distinction ; elle est un élément central du dispositif bourgeois. Les manières sont la patine du temps. A l’ère de l’individualisme digital, le nôtre, au contraire, rien, sinon le degré de consommation, ne distingue les dominants des dominés, les gagnants et les perdants de l’économie. La même vulgarité s’étend du haut au bas de l’échelle de la fortune – qui n’est plus une échelle sociale. La culture ne compte plus. Ce nouvel individualisme surgit après la culture, dont il proclame la mort non en la détruisant mais en la diluant dans l’indistinct. De même qu’il dissout la culture dans le divertissement, ce nouvel individualisme dilue le paysage dans l’environnement.

Paysage et environnement

La distinction entre paysage et environnement est essentielle. L’environnement est ce qui tourne autour de l’individu, le moi moderne. La science de l’environnement, c’est l’écologie. Le paysage est ce dans quoi l’individu s’enracine. La science du paysage, c’est l’histoire-géographie. Le paysage dit l’histoire, le travail ; l’environnement ne dit que la nature. Dans l’environnement, l’individu est central, tout est spatial, les racines et l’histoire ne comptent pas. Le paysage n’est compréhensible, appréciable, beau, que parce que le passé est présent en lui – revenant insistant -, continue de vivre en lui, l’irrigue. Exactement comme la langue, le paysage structure l’identité à partir de l’histoire, tandis que l’histoire n’a aucune importance, ou une importance simplement décorative, récréative pour le regard, relativement à l’environnement. L’environnement, pour peupler tous les discours technocratiques et écologiques, est arraché au paysage : on garde l’environnement, on jette le paysage. L’environnement se moque de l’identité, pas le paysage.

« La science de l’environnement, c’est l’écologie. Le paysage est ce dans quoi l’individu s’enracine. La science du paysage, c’est l’histoire-géographie »

Il faut remarquer que ce nouvel individualisme n’est pas de classe, comme le fut l’individualisme bourgeois, mais qu’il a pour ambition de modeler tous les êtres humains. Il est l’individualisme nomade. L’individualisme des hommes toujours en trajet et toujours connectés. Radical, il est en même temps universel en ce qu’il prétend transformer tous les hommes en nomades – en nomades connectés high-tech pour les riches, en migrants pour les pauvres. La crise du paysage est liée à ce nouvel individualisme. Car c’est un individualisme détaché de tout contexte, – c’est un individualisme de la liberté absolue, du choix échappant à toute détermination. C’est un individualisme qui n’est pas attaché à des lieux. Qui préfère l’environnement aux lieux enracinés : les paysages. C’est l’individu au présent, nous dit-on. C’est l’individu sans histoire, peut-on dire aussi, l’« inhéritier », pour reprendre le mot de Renaud Camus ; un individu dont l’imaginaire ne plonge ses racines dans aucun héritage. Mais, individu sans histoire, cet individu hypermoderne est aussi l’individu sans géographie.

Ce nouvel individu ne peut envisager le paysage dans sa dimension profondément historique. Le paysage ne peut pas vivre, ne vit pas en lui. Dans Ennemonde, Jean Giono nous dit qu’il ne parvient à décrire les paysans de Provence « qu’entourés de leurs paysages »[1]. Le paysan auquel pense Giono est, dans son rapport au paysage, tout le contraire de cet individu hypermoderne. De ce paysan, nous pouvons dire deux choses : d’une part il est inscrit dans le paysage, d’autre part le paysage vit en lui. Il porte le paysage en lui. Il sait que le paysage est le produit du travail de dizaines de générations de paysans. Le paysage fait partie de sa chair. Le paysage, quand il est bien compris, c’est de la chair. La chair de la nation. De la chair à la fois humaine et historique. L’homme contemporain l’oublie, ou bien n’y pense pas. Il regarde le paysage comme quelque chose de statique et mort, alors qu’il est vivant et historique. On n’habite pas le paysage, le paysage nous habite.

Vivre le paysage signifie : s’incorporer (intérioriser en tant que corps) et être incorporé (être avalé par le paysage). Cette notion d’incorporation nous aide à toucher du doigt le sens de la célèbre et souvent mal comprise formule de Barrès, « la terre et les morts ». A travers le paysage, nous incorporons l’histoire de notre pays tout autant que et nous nous incorporons à elle. Exactement comme à travers la langue – le bien parler et la lecture des poètes. Vivre le paysage, c’est la même chose que vivre la langue : se lier à la continuité de la nation, son passé vivant, par une sorte de cordon ombilical. A travers ce cordon, la nation nourrit ses enfants de sa sève historique.

« Le paysage est une œuvre collective aux artistes anonymes, qui n’ont jamais eu de nom, ou dont le nom se confond avec le peuple de France »

Le paysage est l’œuvre – il faut souligner la dimension artistique de ce mot – du travail, de la sueur, de la peine, des efforts, de la mort de la vie, de la faim, de l’âpre lutte pour le pain quotidien, pour la survie, pour résister à la mort, de vingt siècles de paysannerie. Il est l’œuvre de la France rurale, qui n’a commencé de disparaître vraiment, à haute vitesse, qu’à partir des années 50. Œuvre ! Généralement on emploie ce mot pour désigner pêle-mêle des tableaux, des poèmes, des statues, des romans, des productions de l’imagination créatrice. En fait, le paysage est, sous l’angle de l’œuvre, plutôt comparable aux églises et aux cathédrales. Il n’est pas une œuvre d’art au sens où l’arbitraire et le caprice, c’est-à-dire la subjectivité d’une personne, seraient à leur source. Il est une œuvre vivante. Une œuvre collective aux artistes anonymes, qui n’ont jamais eu de nom, ou dont le nom se confond avec le peuple de France. Le paysage est comparable à la cathédrale de Chartres. Dirai-je qu’il est une cathédrale, la nef qui abrite un peuple pour la traversée du temps ? Plus juste encore : il est une œuvre féconde, qui met en travail la fécondité de la terre.  Œuvre ayant la beauté d’une œuvre d’art, mais différente car il est une œuvre de travail, une œuvre en travail (qui accouche), une œuvre qui est travail, une œuvre anonyme.

Regarder le paysage, c’est l’envisager.

Envisager n’est pas simplement voir, ni même regarder. Le paysage est un visage. Or, qu’est-ce qu’un visage ? D’abord, c’est l’unique, le singulier – le principe des indiscernables, énoncé par Leibniz dans sa Monadologie[2], s’applique ; il n’y a jamais eu au monde deux visages strictement identiques. Le visage ? Les visages, plutôt… « La France se nomme diversité »[3] a écrit Fernand Braudel, pour parler, justement, des paysages. Le paysage : les multiples aspects du visage de la France. Ensuite, le visage dit l’apparition. L’être singulier, irremplaçable, se donne à voir à travers le visage : il apparaît aux autres. La France nous apparaît à travers ses paysages. Autrement dit, ce qui nous apparaît lorsque nous envisageons l’un quelconque de nos paysages, est beaucoup plus large que ce morceau de paysage situé dans le temps et dans l’espace : c’est la France dans sa totalité, son étendue, et sa durée. C’est la France que nous percevons. La France irremplaçable. La France quasi comme une personne – Jules Michelet, tout le monde s’en souvient, a été le premier à envisager, dans son travail d’historien, la France comme une personne.  Ce n’est pas qu’une simple métaphore.

Le paysage « est » histoire. J’insiste sur le verbe « être ». Je ne dis pas : il a une histoire, énoncé vrai par ailleurs, mais : il « est » histoire ; non le verbe avoir, mais le verbe être. Le paysage n’est pas seulement l’ensemble des lieux dans lesquels l’histoire s’est déroulée, son contenant spatial ; il est, en un sens différent, l’histoire lui-aussi, c’est-à-dire la durée, inscrite dans la géographie. Paul Vidal de la Blache, le géographe, au début du XXème siècle, a complété Michelet, l’historien, dont l’œuvre datait du siècle précédent, en disant que la France est une personne géographique. Le paysage c’est l’inscription du temps historique et humain – ou, plus justement de la durée, autrement dit du temps vécu – dans l’espace.

Tout mon propos signifie ceci : le paysage n’est pas indifférent à notre identité. Il ne s’agit pas de considérer l’identité comme une essence fixe ou immuable, extérieure au temps ; ce sont deux concepts différents. L’essence est repliée sur elle-même, l’identité se développe et se modifie dans la dynamique de l’histoire, par le moyen d’une relation aux différences. L’identité s’enrichit de l’histoire. Il en suit ceci : dans d’autres paysages, nous serions, chacun d’entre nous, des êtres différents. Et le peuple français serait, peut-être, un peuple un peu différent. Il serait différent s’il avait ménagé son paysage différemment. Pourquoi ? Parce que le paysage nous raconte l’histoire, et par là influence notre vie intérieure, la modèle largement. L’âme des peuples est liée à leurs paysages.  Chateaubriand sans doute eût été un autre homme, du point de vue de son imaginaire, et son œuvre eût été différente, s’il n’avait pas été fortement impressionné par les paysages de Bretagne, autour de Combourg, de son enfance et de son adolescence.

Le temps historique n’est pas un temps neutre, le pur concept de temps des physiciens. C’est un temps rempli d’une coloration humaine. C’est un temps déterminé qui n’est pas partagé de la même façon par d’autres peuples, c’est donc un temps singulier. Un temps propre à la France. Chaque peuple a son propre temps. Le temps allemand – je ne parle pas, ici, bien sûr, du temps mathématique, astronomique, mais de la durée collective vécue – n’est pas tout à fait la même chose que le temps français, même si la modernité cherche à tout uniformiser. Et que dire du temps espagnol, de la perception espagnole du temps ?  C’est de ce temps singulier, de cette façon singulière d’être dans le temps, de le vivre, de transformer le temps en durée, que le paysage porte les marques, nous livre l’héritage. Bien entendu, le paysage agit : il nous inclut dans ce temps, dans cette histoire, il nous insère en elle. Il nous intègre à elle. Il nous intègre à l’histoire de France, il nous assimile à elle.

Envisager le paysage peut s’éclairer de la métaphore spirite, au fond. L’écriture de l’histoire est résurrection, estimait – encore lui ! – Michelet. Le paysage est la survie terrestre, matérielle, des morts. A travers le paysage, ils vivent toujours. Ceux-ci – surtout la foule anonyme, immense, des travailleurs de la terre, dont les noms restent dans les registres paroissiaux depuis le XVIème siècle – nous parlent à travers les paysages.

La société liquide

Le rapport au paysage pose la question de l’héritage. La génération des baby-boomers a voulu que d’héritage il n’y ait pas. D’abord, pas d’héritage culturel. Ensuite : pas d’héritage national. Pour quelles raisons ? L’ingratitude : tout héritage oblige. Il suppose une reconnaissance et une fidélité, ou, au moins, il contraint à se conduire selon un cap de non-infidélité. De plus, parce qu’être un héritier implique que l’on ne doit pas tout à soi-même, que l’on n’est pas un pur commencement. Que l’on n’est pas fils de ses propres œuvres. Or, dans cette ambition d’être un commencement se concentre l’idée que l’individu contemporain se fait de lui-même ; il ne se veut inséré dans rien, il se souhaite aux attaches très faibles et aux fidélités à géométrie variable. Il veut être juge de ses fidélités, juge de ses attachements, il exige de pouvoir les briser selon son caprice ou son vouloir. Enfin parce qu’hériter implique le devoir de transmettre le legs que l’on a reçu. Toutes ces conditions, qui sont celles de l’héritage, déplaisent à l’idéologie progressiste contemporaine. Les Français savent-ils hériter ? Veulent-ils être des héritiers, ce qui implique des devoirs, une responsabilité, autrement dit avoir à répondre de ce que l’on a fait du passé devant l’avenir ? Dans cette réponse devant l’avenir tient la responsabilité de tout héritier. Nous sommes plutôt dans une époque appliquée à dissoudre le passé – nous vivons dans un temps que Zygmunt Baumann appelle « le présent liquide », marque de « la société liquide ». Liquide : rien de stable. Le fleuve est l’image de l’oubli : « on ne se rebaigne jamais deux fois dans le même fleuve » a dit, aux aurores de la philosophie grecque, Héraclite. Ce qui signifie : il n’y a que du présent. Liquide. Liquider. Liquide égale fluide. La fluidité est à la mode. Pour fluidifier il faut liquider tout ce qui résiste, tout reste de solidité. Pour que la circulation automobile et ferroviaire, la circulation des marchandises et des hommes, devienne le plus fluide qu’il se peut, absolument fluide, il faut liquider les paysages, les liquéfier, les rendre liquides – opération que les autorités nomment : aménagement du territoire. N’existant qu’au présent, une société liquide relâche son rapport aux paysages.

« On ne peut être un homme, c’est-à-dire un humain stabilisé là où il n’y a plus de paysage, dans ces villes qui de plus en plus prennent la figure de paysages de guerre en temps de paix »

La malédiction lancée contre l’héritage l’a d’abord été dans la sphère économique. C’était une malédiction – au sens propre : dire c’est mal, et souhaiter le mal pour supprimer le mal – d’abord étroitement circonscrite. Dans les années 70 et 80 du siècle passé, elle s’est élargie à la sphère symbolique et culturelle. L’utilisation par Pierre Bourdieu du concept de « capital » fut la passerelle conduisant de la condamnation du seul héritage économique, que l’on trouvait chez Marx et ses épigones, à celle de toutes les autres formes d’héritage. Dont, forcément, l’école. Bourdieu a été une sorte de contrebandier exportant des notions économiques de Marx dans d’autres régions de la pratique humaine, en leur conservant la même charge explosive. Selon lui, la culture est un capital symbolique au service de l’oppression. L’appeler du nom honni de « capital » est la condamner.

Les hommes nouveaux seraient des nomades sans racines, sans passé, vus comme des atomes absolus, circulant au sein de décors eux-mêmes déracinés, sans cesse chamboulés, qui ne sont envisagés que dans la dimension du présent. Ces hommes nouveaux, désaffiliés de toute fidélité, seront semblables aux joueurs de football passant sans vergogne parfois dans la même saison, d’un club à l’autre. A la place du paysage : des parcs, Eurodisney, ou, en mieux, en France, Gallodisney. Toute la France devenant Gallodisney ! Deux tendances, également dangereuses, règnent actuellement : d’un côté, nous constatons la réduction du paysage au seul présent, de l’autre nous déplorons sa gallo-disnéyisation touristique. A côté de son enfermement dans des parcs, musées à ciel ouvert, le paysage est, dans de vastes aires des pays développés, devenu instable, sans arrêt bouleversé sinon supprimé au profit d’entrepôts, d’hypermarchés, de rocades et de bretelles d’autoroutes, de périphériques – or, on ne peut être un homme, c’est-à-dire un humain stabilisé là où il n’y a plus de paysage, dans ces villes qui de plus en plus prennent la figure de paysages de guerre en temps de paix.

La crise du visage de la France

Qu’appelle-t-on une crise ? Crise signifie d’abord, en suivant le fil étymologique : séparation, coupure, division. Le politologue parlera de crise de régime, le marxiste de crise du capitalisme, l’ecclésiologie de crise de l’église. Charles Péguy parle de la crise de l’école comme crise de société. La psychologie parle de crise de l’adolescence. Dans cette acception, la crise dit une douleur d’un passage que la suite va rédimer, d’une agonie, d’une mort. De façon générale, la crise sépare un présent d’un passé, ou bien sépare une science d’elle-même, de l’intelligence de ses conditions de possibilité. La modalité de cette séparation est l’oubli. La nature de la crise, c’est l’oubli. Une science oublie ce qu’elle est, elle se contente de son opérationnalité, d’être opérationnelle : c’est la crise, qui, telle une crise cardiaque fatale, peut être mortelle. Il y a d’abord une crise du visage de la France, les paysages. Par cette crise, nous sommes coupés de ce que porte ce paysage, l’histoire, la durée, les morts. La crise du paysage est l’oubli de l’histoire, l’oubli du peuple, l’oubli de la nation.

Deux phénomènes frappent quand on parcourt notre pays : l’uniformisation de ces paysages, leur destruction. Dans le petit pays où j’habite, le Lauragais, sous prétexte de désenclavement, un sénateur-maire a fait construire un village des marques, en pleine campagne, en pleine splendeur. Dans une lumière que François d’Assise aurait aimée. Vous connaissez peut-être le tableau de Paul Sibra, « « Frère François prêchant aux oiseaux ». Le Lauragais, sa lumière, forment le décor de ce tableau. C’était la beauté du pays du pastel, du pays de Cocagne. Une foule d’autres équipements sont venus se greffer sur cette verrue, immense parking, grandes routes, trafic automobile grandissant, échangeurs routiers, et j’en passe. La liquidation dont je parlais tout à l’heure. Il y avait là un moulin, isolé, fier, hautain, le moulin de Nailloux, inutile, orgueilleux de son passé, orgueilleux et réfractaire comme un faidit, ces chevaliers du Midi qui refusaient de se soumettre à ceux du Nord, qui n’acceptèrent pas la défaite, orgueilleux don Quichotte, ce chasseur de moulins ; désormais il est pris dans un maillage d’équipements routiers et commerciaux. Partout le paysage est rongé par des lotissements, des entrepôts, des zones commerciales.

L’enlaidissement de notre pays est un des phénomènes géographiques les plus attristants et les plus frappants de ces dernières décennies. Un proverbe veut que les yeux soient le miroir de l’âme. Dans un livre résolument magnifique, Daniel Herrero a vu dans les styles de jeu au rugby l’âme des peuples[4]. C’est encore beaucoup plus vrai des paysages. Nonobstant ceci : les styles de jeu reflètent, ou plutôt reflétaient, les paysages.

« Au sein du processus de destruction des paysages, se niche un projet anthropologique, que l’on retrouvera aussi au travail dans la destruction de la langue et celle de l’école : celui d’un homme oublieux, prisonnier de l’instant, ne connaissant pas la gratitude, déraciné (chacun se souvient que selon Simone Weil le besoin de racines est le besoin spirituel le plus important), se déshéritant lui-même »

Les morts sont partout dans le paysage.  Nous marchons sur eux, bien sûr, ils sont sous la terre, ils ont fondu dans la terre, se sont amalgamés à la matière terrestre ; et, également, ils sont partout mêlés au paysage, qu’ils ont traversé, qu’ils ont travaillé, qu’ils ont sculpté, avec qui ils se sont illustrés. Marcher sur eux, sur eux devenus la terre. Sous nos pas il y a, donc, les morts, les dizaines de millions de morts ; ils sont la semence du paysage. Ce sont eux, quand ils vivaient encore, qu’ils l’ont forgé, ce paysage. Communication signifie dette. Les morts – qui hantent le paysage – ne cessent de nous rappeler à notre dette, lorsque nous communiquons avec eux. Notre dette est gratitude, elle est la reconnaissance d’un héritage.  La dette, la gratitude, l’héritage – c’est donc que l’enjeu de la question du paysage, que nous thématisons sous la forme d’une communication avec les morts, est celle de la fidélité. Au sein du processus de destruction des paysages, se niche un projet anthropologique, que l’on retrouvera aussi au travail dans la destruction de la langue et celle de l’école : celui d’un homme oublieux, prisonnier de l’instant, ne connaissant pas la gratitude, déraciné (chacun se souvient que selon Simone Weil le besoin de racines est le besoin spirituel le plus important), se déshéritant lui-même ! Ecoutons Fernand Braudel : « il y avait probablement vers le second millénaire avant le christ, quatre ou cinq millions d’habitants dans l’Hexagone. Ce qui voudrait dire qu’ils sont l’essentiel de l’histoire de France et que ceux qui viendront s’installer chez nous – Romains et tous ceux qu’on appelle Barbares – ne sont pas véritablement nombreux par rapport aux Gaulois. La véritable histoire, l’histoire biologique, l’histoire profonde, c’est l’histoire bien avant le Christ, bien avant le premier ou le second millénaire »[5] Ce sont ces morts qui sont notre sol, qui sont mêlés à nos paysages.

Le visage est aussi ce qui vous regarde. A travers le paysage, la France du passé – qui fut surtout, jusqu’aux années 50 du dernier siècle, rurale – essaie encore de nous regarder. Mais elle ne peut plus. Elle n’y arrive plus. Nous pouvons encore contempler ce visage de la France dans la littérature, la peinture, le cinéma ; mais détruit, ou en voie de destruction, mondialisé, parqué, il ne nous regarde plus.  Notre génération restera devant les siècles futurs comme celle qui aura rendu aveugles les paysages de France, légués par des siècles et des siècles de labeur paysan.  La profondeur des siècles n’a plus de regard pour nous.

Paysage : nous marchons sur les morts.

Le paysage vous attache à la longue durée, comme la langue. Nous le recevons, comme elle, en héritage. Nous n’en sommes pas les créateurs. Dans la langue la prononciation et l’orthographe sont toujours des fenêtres ouvertes sur le passé. Des fenêtres par où le passé entre et revient, nous prend par la main pour faire chaîne avec lui. Nos paysages aussi sont de pareilles fenêtres.

La crise du paysage est une crise qui sépare la France d’avec elle-même. D’avec sa durée, d’avec son histoire, d’avec ses morts – d’avec son visage.

Le paysage est le recueil de l’histoire, l’un des visages de l’identité de la nation. Il réclame fidélité. »

Robert Redeker

[1] Jean Giono, Enemonde et antres caractères (1968), p.8

[2] GWF Leibniz, La Monadologie (1714), Paris, Gallimard, « Folio », 2004, p.211.

[3] Fernand Braudel, L’Identité de la France, Pari, Arthaud-Flammarion, 1986, p.27.

[4] Daniel Herrero, L’Esprit du jeu. L’âme des peuples, Paris, Le Rocher, 1999.

[5] Fernand Braudel, Une leçon d’histoire, Paris, Arthaud-Flammarion, 1986, p.205

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