Résistons au « marxisme blanc »

Résistons au « marxisme blanc »
9 mai 2015 Dorothée Paliard

Résistons au « marxisme blanc »

Par Jean-Claude Guillebaud.

Cet article fait partie de notre série sur le libéralisme, produite en partenariat avec La Nef.

En matière d’économie, quelle est donc la nouvelle « vérité d’Évangile » ?

Depuis l’effondrement final du communisme – d’abord en 1989, puis en août 1991 avec l’échec du « putsch » conservateur de Moscou –, nous sommes, dit-on, définitivement sortis de la croyance idéologique. La société ouverte et l’économie de marché sont présentées comme une victoire, non seulement de la liberté mais aussi de la simple raison et de l’agnosticisme idéologique. On affirme avoir évacué le subjectif au profit du vérifiable. L’économie est redevenue l’affaire des gens sérieux. Le descriptif a triomphé du dogme, le réel a pris sa revanche sur sa « reconstruction » fantasmatique. Nous voilà enfin réunis dans le « cercle de la raison » et principalement occupés à ce que Montesquieu appelait le doux commerce.

Le discours économique dominant, celui du libéralisme, est imprégné de cette certitude. Il a pour lui la force de l’évidence. Il ressortit au savoir et non plus à la croyance. Il va de soi. Il prétend être justifié par ses résultats quantifiables, ses succès, ses indices de croissance, etc. Il fonctionne pour de bon, là même où les idéologies du XXe siècle échouaient pathétiquement. Les derniers débats encore envisageables concernent les méthodes et les techniques de gestion. Ils portent sur le savoir faire macro-économique, à l’exclusion de toute interrogation sur le système lui-même. Ainsi se présente à nous cette nouvelle ère de l’histoire humaine que Francis Fukuyama proposait d’appeler la « fin de l’Histoire ». De Shanghai à Chicago et de Madrid à Moscou ou Téhéran, on peut bien être dans la rivalité de puissance, on ne peut plus être dans le désaccord idéologique fondamental. Les « lois » intangibles de l’économie de marché recueillent, répète-t-on, l’assentiment de tous. Et parmi elles, une variante et une seule du capitalisme, l’école néoclassique américaine, celle de Milton Friedman et des théoriciens de Chicago. On est donc entré en certitude comme on entre en religion. Il n’y a plus quatre (ou cinq) approches possibles de l’économie de marché, il n’y a qu’une vérité néolibérale.

Voilà, très sommairement résumée, la doxa du XXIe siècle, certitude majestueuse à laquelle seuls les rêveurs, les menteurs, les terroristes, les ignorants ou les Nord-coréens refuseraient encore de rendre les armes. La plupart des affrontements politiciens, le jeu périodique des alternances gouvernementales dans nos pays : tout cela paraît se dérouler sous le surplomb de cette vérité à la fois révélée et démontrée. Bien sûr, nous débattons et nous polémiquons, parfois avec rudesse, mais c’est toujours à l’ombre de cette fausse transcendance qui serait, dit-on, aussi peu contestable que pouvait l’être, au XVe siècle la toute-puissance de Dieu ou, au temps d’Homère, l’existence avérée des centaures. Sauf pour les rares hérétiques et, bien entendu, les fous.

À regarder les choses d’un peu plus près, la prétendue « évidence » surplombante n’en est pas vraiment une. Ou, plus exactement, elle ne relève ni du savoir, ni de la preuve, ni même de la Révélation. Elle constitue, en elle-même, un effet de croyance d’autant plus ambigu qu’il s’ignore. Ou se nie. Osons même dire que cette « évidence », à force de s’être affermie, n’est plus très différente d’une religion séculière, avec ses articles de foi, ses liturgies et ses ferveurs, sa langue d’Église, sa providence, sa catéchèse, son clergé, ses intégrismes et ses hérésies. Faire ce rapprochement, ce n’est certes pas contester l’efficacité de l’économie de marché (qui est bien réelle) ; ni faire appel à l’on ne sait quelle nostalgie bureaucratique ou collectiviste. C’est simplement nommer les choses pour ce qu’elles sont et attribuer à un discours et à une pratique leur vrai statut épistémologique.

C’est rappeler que sous la trop fameuse « force de l’évidence » se dissimulent des croyances qui méritent d’être respectées mais aussi soupesées, discutées, appréciées, jugées, répudiées comme n’importe quelles autres croyances. Sur le terrain de l’économie aussi, le travestissement d’une croyance en « savoir » est toujours une violence faite au libre examen et à l’intelligence.

Plus encore. À mesure que nous nous éloignons de la chute du communisme, plus le discours libéral – cette nouvelle « idéologie du monde » – asseoit son empire, plus semble décidément opératoire, au sujet des croyances qu’il recèle, une réflexion d’essence théologique. Les catégories conceptuelles et les modes de raisonnements propres à la théologie se révèlent fort utiles à défaut d’être suffisants. Ils fournissent des modes d’analyse rôdés au cours des siècles. En un mot, il n’y a pas seulement de la croyance, il y a bien du religieux au sens  métaphorique du terme dans le nouvel esprit du capitalisme.

Au premier stade de l’analyse, on relève d’abord une stupéfiante ressemblance entre la croyance libérale d’aujourd’hui et la vulgate marxiste d’hier dont elle a triomphé. Cela paraît surprenant, mais c’est ainsi. Par l’effet d’une sorte de transfert inavoué, le libéralisme a repris à son compte – en modifiant à peine leur formulation – les principaux articles de foi (les plus controuvés) du communisme réel. Il est devenu une sorte de marxisme blanc. Prenons trois exemples. Il y en a bien d’autres.

Le premier d’entre eux, c’est l’économisme, c’est-à-dire l’idée que l’économique prime sur la politique, à telle enseigne que la logique du marché l’emporte au final sur celle de la démocratie. Dans la rhétorique marxiste, on disait que « les infrastructures commandent au superstructures ». Les néolibéraux, en considérant l’économie de marché comme « le » principe organisateur du social, ne disent pas autre chose.  L’économisme libéral porte en lui cette même hérésie réductionniste, cette même croyance tenace, bien qu’elle soit régulièrement démentie par l’Histoire. Cette importance abusive accordée à l’économie, faut-il le rappeler, est non seulement une représentation collective assez récente, mais c’est aussi une aberration. Toute société humaine résulte d’un équilibre entre des principes et des logiques contradictoires, un équilibre sans cesse remis en question et provisoirement retrouvé. Le rêve d’unicité explicative est, en lui-même, une renonciation à penser la complexité humaine. L’économisme réducteur n’est jamais qu’une figure de la bêtise.

La deuxième croyance, c’est la prétention à la scientificité. L’économie, dit-on, est une science. Ceux qui la contestent sont dans la déraison. Quant au marché, il est présenté comme un processus aussi « naturel » que le mouvement des astres ou celui des marées, alors qu’il s’agit d’un processus « social » qui a besoin du substrat d’une société humaine pour exister et fonctionner. Un substrati qu’il est incapable de créer lui-même. Voilà qui nous renvoie une fois encore à la vulgate marxiste qui parlait de « socialisme scientifique » ou de « vérité » du marxisme. Les économistes libéraux qui cèdent à ce travers savent-ils qu’ils s’expriment, au fond, comme le faisait Lénine lorsqu’il affirmait : « La théorie de Marx est toute-puissante parce qu’elle est vraie » ?

Derrière cette prétention à la scientificité se cache une intention – consciente ou inconsciente – de mettre au pas le sujet démocratique et la politique elle-même. La référence à un mécanisme « naturel », à une loi scientifique revient à congédier peu ou prou la volonté humaine et la capacité d’agir sur le cours des choses. Voilà une autre façon de désarmer, voire de disqualifier la démocratie que Marx disait « bourgeoise » ou « formelle ». Le vocabulaire a changé mais la logique est analogue.

Troisième croyance jumelle : celle qui consiste à reporter inlassablement au lendemain les résultats bénéfiques, l’infatigable promesse eschatologique d’une société délivrée de la rareté et du malheur. À « l’avenir radieux » ou aux « lendemains qui chantent » annoncés jadis par les idéologues du marxisme, correspond aujourd’hui le bonheur promis par les tenants de la dérégulation et de la privatisation planétaire. La société libérale mondialisée est évoquée comme la future cité heureuse qui sera offerte aux individus quand ils seront délivrés de l’État parasite et du fisc. Cette croyance – naïve – affleure partout dans les discours néolibéraux, et quoiqu’ils se défendent de toute visée téléologique. Le néolibéralisme, sans se l’avouer à lui-même, réinvente ainsi le sens de l’Histoire hérité de Hegel.

En outre, raisonner de cette façon implique que l’on soit indifférent à l’égard des faits, ces réalités « têtues » qui ne cessent de démentir la croyance. Les communistes fervents, on s’en souvient, expliquaient les dysfonctionnements des démocraties populaires en répétant qu’elles n’étaient pas « assez » communistes. Les théoriciens du libéralisme répètent à peu près la même chose : si les résultats attendus des politiques de dérégulation et de privatisation ne sont pas au rendez-vous, c’est parce qu’on n’a pas assez dérégulé et privatisé. La symétrie des discours est frappante.

Après avoir combattu le « marxisme rouge », il nous faut apprendre à résister au « marxisme blanc ». Il n’est pas moins dangereux.

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux