Recrute katekita !

Recrute katekita !
5 décembre 2014 OSP
Assemblée à la messe en Polynésie

Recrute katekita !

Recrute katekita !

 Par Falk Van Gaver

« Bien que confrontée à une perte chronique de clergé local et de personnel missionnaire en l’absence de renouvellement générationnel, la Polynésie française continue à apporter une réponse généreuse à l’Évangile au travers de l’implication toujours plus responsable de laïcs aux missions relevant de la catéchèse et des œuvres de charité. Le 27 juillet 2012, en l’église de Marie No Te Hau de Papeete a eu lieu la Messe d’investiture des nouveaux « katekita », hommes et femmes qui, au terme d’un parcours de formation appelé « École de la foi » reçoivent les ministères extraordinaires de la communion, du lectorat, de catéchiste et de chantre. »[1]

Depuis quelques mois, nous vivons en famille à Raiatea dans l’archipel des Îles-sous-le-Vent en Polynésie Française. S’il y a une paroisse avec trois lieux de culte catholique sur l’île, il n’y a pas de prêtre à demeure, seulement un diacre – qui doit desservir aussi l’île sœur de Tahaa qui compte deux églises.

Il s’agit du même genre de situation que j’ai vécu chez les Tibétains catholiques : des prêtres passent plusieurs fois par an pour les principales fêtes (au mieux), confessent et marient en série à ces occasions (et enterrent aussi, car les vieux les attendent pour mourir), consacrent de nombreuses hosties gardées dans les tabernacles qui servent à ça (d’où le pain azyme en Occident, alors que l’Orient chrétien – orthodoxe, catholique, etc. – consacre du pain levé qui ne peut se conserver et doit être consommé entièrement durant la liturgie). Et le reste de l’année, des ADAP (assemblée dominicale en l’absence de prêtre), dirigée au mieux par un diacre (qui est un clerc ordonné et non pas un laïc) ou par un catéchiste (qui sont chez les Tibétains catholiques les responsables des Églises et les équivalents des katekita polynésiens): prières, lectures, chants, communion…

ADAP… Un acronyme que l’on n’aime pas trop, synonyme de déclin de la foi, de « messe au rabais », de laïcisation de la liturgie, d’aplatissement du sacerdoce ministériel sur le sacerdoce commun des fidèles.[2] Mais cette vision négative, signe de recul de la vocation sacerdotale et de la pratique dominicale, bref signe de déchristianisation dans nos pays postchrétiens, dans nos vieilles chrétientés sécularisées, ne revêt pas du tout la même signification dans des chrétientés minoritaires et missionnaires : loin d’y être un signe de désévangélisation, ces assemblées sont au contraire des foyers d’évangélisation. Ne pourraient-elles pas jouer un rôle dans la nécessaire réévangélisation de notre continent ?

Il ne s’agit pas de promouvoir des sacrements au rabais, faute de mieux, mais une véritable assemblée dominicale en l’attente de prêtre. Le problème est s’il y a une désacralisation de la liturgie qui confine à la profanation. Mais malheureusement, la présence du prêtre n’offre pas toujours de garantie contre de tel excès…[3]

Beaucoup d’Églises missionnaires, par exemple en Chine ou en Polynésie, pallient le manque de prêtres en instituant justement des catéchistes qui remplissent toutes les fonctions ministérielles des anciens ordres mineurs pour seconder les prêtres et les diacres. Cette forme d’adaptation dynamique de l’évangélisation n’est-elle pas parfois en Europe freinée par une culture ecclésiale très cléricale ? Il ne s’agit pas de nier l’importance du prêtre, cet alter Christus, mais quand il n’y a plus assez de prêtres, nous sommes perdus ! Ne participons-nous pas souvent à une mentalité spectaculaire, passive et consommatrice, qui juge de la prestation offerte ?

Certes, les paroisses n’ont jamais manqué de bénévoles, de personnes dévouées, d’âmes pieuses et de dames patronnesses, mais quiconque a vécu, comme accompagné ou comme accompagnateur, quelques-unes des étapes de l’accueil en Église, du catéchuménat, de la préparation au mariage ou aux sacrements, connaît le désordre, l’opacité, le bricolage et l’improvisation qui règnent en ces domaines, même dans les diocèses les mieux – ou les moins mal – lotis. A la bonne volonté, nécessaire mais non suffisante, ne faudrait-il pas joindre la compétence et la visibilité, à travers la formation de laïcs non pas seulement en général mais en vue de l’institution de ministères extraordinaires – comme les katekita polynésiens ?

Les ordres mineurs : portier, lecteur, exorciste, acolyte ont été supprimés pour l’Église romaine par motu proprio de Paul VI en 1972 qui les remplace par des ministères extraordinaires – institués et non ordonnés -, mais maintenus par motu proprio de Benoît XVI en 2007 pour les communautés suivant la forme extraordinaire du rite romain, mais qui ne les envisagent que comme des étapes vers le sacerdoce. Les Églises catholiques orientales, en revanche, ont conservé leurs ordres mineurs – acolyte, chantre, sous-diacre – et maintenu l’importance du diacre permanent – il en faut normalement un pour chaque liturgie.[4]

Ne faudrait-il pas réfléchir, si ce n’est à restaurer les ordres mineurs, du moins à développer dans un sens liturgique les ministères institués des laïcs – distincts des ministères ordonnés des évêques, prêtres, diacres – qui permettent d’intégrer des laïcs bien formés à la liturgie – et d’éviter les lectures à la diable et la communion distribuée n’importe comment par n’importe qui, par exemple ?

Ne faudrait-il pas réfléchir aussi, dans un autre ordre qui est celui de l’ordre, pour que soit ordonné au moins un diacre permanent (qui peut être un homme marié) par paroisse, (ou même par clocher, notamment dans les « déserts sacerdotaux » ruraux), comme le permet l’Église romaine qui depuis Vatican II a restauré le diaconat permanent ?

Loin d’affadir la liturgie, ne pourrait-on pas même s’inspirer de l’Orient catholique pour ajouter aux ministères institués actuels – lecteur et acolyte – celui de chantre, qui recevrait une formation appropriée (de préférence de tradition grégorienne dans les Églises latines) ? Et celui, d’inspiration plus évangélique, de catéchiste, prioritaire pour l’évangélisation qui passe par la catéchisation non seulement des enfants et adolescents, mais des adultes, des convertis, des recommençants, des futurs mariés – et par l’annonce directe ?

Il ne s’agit ni de laïciser la liturgie ni de cléricaliser les laïcs, mais plutôt de liturgiser le laïcat, d’incorporer les laïcs à la liturgie, il s’agirait non pas d’une laïcisation du rite mais d’une ritualisation des laïcs, en n’oubliant pas que la liturgie, leitourgia, signifie service du peuple, et que le laïcat, laos, signifie le peuple, mais en tant que peuple de Dieu, formé par l’appel de Dieu dans la liturgie[5].

C’est en ayant un tel tissu ecclésial de diacres permanents, d’acolytes, lecteurs, chantres, catéchistes, etc., bien formés, que des vocations naîtront dans une vraie culture d’Église qui baignera les enfants et les adolescents depuis la naissance. Ce tissu liturgique, ce milieu chrétien ne remplacera jamais le prêtre, mais formera un terreau fertile et une semence de vocations. Ad majorem Dei Gloriam.

Falk van Gaver

[1] « Une Église vivante au milieu du Pacifique », Tahiti, Agence Fides, 31/07/2013

[2] « Alors que le sacerdoce commun des fidèles se réalise dans le déploiement de la grâce baptismale, vie de foi, d’espérance et de charité, vie selon l’Esprit, le sacerdoce ministériel est au service du sacerdoce commun, il est relatif au déploiement de la grâce baptismale de tous les chrétiens. » Instruction sur quelques questions concernant la collaboration des fidèles laïcs au ministère des prêtres, Cité du Vatican, 15/08/1997

[3] Cf. Falk van Gaver, « Veritatis splendor ? », La Nef N°254, Décembre 2013

[4] Code canon des Églises orientales, canon 327

[5] « Le substantif laos, dont dérive l’adjectif laïkos, signifie justement le peuple en tant que peuple de Dieu, d’un terme homérique repris par la traduction grecque de la Bible hébraïque (Septante). Le laïc, à la différence de l’individu, du sujet, du citoyen, est l’homme en tant qu’il est appelé par Dieu à faire partie de son peuple et qu’il revêt par là la dignité de celui qui se sait promis à une destinée éternelle. » Rémi Brague, La loi de Dieu, Gallimard, 2005

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