L’«Illusion financière» de Gaël Giraud est dérangeant !

L’«Illusion financière» de Gaël Giraud est dérangeant !
29 juillet 2014 webmaster

L’«Illusion financière» de Gaël Giraud est dérangeant !

Par Philippe Conte.

   L’ouvrage de Gaël GIRAUD est dérangeant ! Dérangeant sans doute pour les tenants du système tel qu’il va, car il met en évidence une grande partie des mécanismes propres et intrinsèques dudit système ; comme les fondements «messianiques» de la société américaine idéale constituée de propriétaires à l’origine lointaine de la crise des subprimes ; comme le caractère structurellement inefficace d’un marché incomplet ; comme les phénomènes irrationnels type sun spots ; comme l’imprévisibilité des effets domino sur les collateralizeddebt obligation (CDO) ou des credits default swap (CDS). L’ensemble de ces facteurs de crises sont expliqués de façon fort didactique pour le plus grand profit du lecteur qui bénéficie ainsi de l’expérience de terrain de l’auteur comme de ses hautes compétences théoriques.

   Mais l’ouvrage est aussi dérangeant pour celui-qui espèrerait trouver des pistes de sortie d’un système fondamentalement générateur de crise et surtout d’un système dont les valeurs fondatrices sont à l’opposé du christianisme ! En effet, l’auteur ne propose que quelques mesures techniques (réglementation contra-cycliques des marchés financiers, séparation des métiers bancaires, diminution de la taille des banques,…) et de développer la gestion des «communs européens» suivant les principes posés par Elinor OSTROM ! Une économiste universitaire américaine qui ignore dans ses travaux les principes fixés par la doctrine sociale catholique ! Étrange choix pour un Père Jésuite ! Étrange choix pour un catholique qui penserait à juste titre qu’il y a plus de ressources dans l’encyclique « Quas Primas » que dans les concepts de la New Institutional Economics ! Bref, on a le sentiment que le cheval renâcle devant l’obstacle !

   Un bon exemple de ce refus est l’analyse de la situation des banques, pour lesquelles la mise en place de structures de péché est parfaitement expliquée :compte tenu du phénomène bien identifié par l’auteur de la délivrance de crédits bien au-delà des réserves réelles des banques, celles-ci sont en permanence en risque de bankrun. Il écrit : «Commençons par remarquer qu’une banque est parfaitement autorisée à prêter de la monnaie qu’elle n’a pas dans ses comptes, et que, par conséquent, elle crée dans l’instant même où elle la prête.» Puis l’auteur enchaîne : «Le pire qu’une banque puisse craindre, c’est que ses clients cèdent tous simultanément à la panique et retirent ensemble leurs fonds. Comme la dite banque aura inévitablement prêté d’avantage que ce qu’elle détient effectivement, elle sera immédiatement ruinée (…). Comment éviter un tel bankrun ? En continuant d’expliquer, en dépit parfois du bon sens, que tout va bien. (…) Cela signifie que ce qu’[un banquier] dit n’a pas de valeur informative : quel que soit l’état réel de son bilan, il ne pourra jamais dire que cela va mal sauf à courir le risque de provoquer sa propre faillite. Dès qu’ils prennent publiquement la parole, les banquiers sont donc pris dans une structure potentiellement mensongère. Pour le dire autrement, le métier d’un banquier n’est pas de parler en public.»

La Doctrine Sociale de l’Église «comporte par conséquent des principes de réflexion, mais aussi des normes de jugement et des directives d’action»

   Cette citation un peu longue permet de saisir la lacune principale de l’ouvrage (lacune que nous partageons hélas tous plus ou moins) c’est-à-dire la difficulté de solutions crédibles qui soient en même temps réellement alternatives. Les banquiers servent une structure de péché qui les pousse à mentir : il suffirait qu’ils se taisent !? Non ! Conformément au Compendium de la Doctrine Sociale de l’Église : «La solidarité doit être saisie avant tout dans sa valeur de principe social ordonnateur des institutions, en vertu duquel les structures de péché qui dominent les rapports entre les personnes et les peuples doivent être dépassées et transformées en structures de solidarité, à travers l’élaboration ou la modification opportune de lois, de règles du marché ou la création d’institutions» (§193). Autrement dit les banques doivent être remplacées par des institutions d’un autre type qui soient d’authentiques structures de solidarité.

   En conclusion, on pourrait peut-être dire qu’il faut accepter d’être ainsi « dérangé », que l’ouvrage de Gaël GIRAUD est marqué du sceau de la prudence qui est certes une vertu en politique ; que des solutions plus audacieuses auraient comme conséquence la fin tragique du malade qui mourrait guéri. Il faut toutefois rappeler que pour tout catholique cohérent l’enseignement du Magistère doit être premier comme source de la réflexion comme y encourageait la déclaration de Jean-Paul II à Puebla de Los Angeles le Dimanche 28 janvier 1979 lors de la IIIe conférence générale de l’épiscopat latino-américain : La Doctrine Sociale de l’Église «comporte par conséquent des principes de réflexion, mais aussi des normes de jugement et des directives d’action».

«Illusion financière» les éditions de l’atelier 2013.

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