Une radicalisation idéologique du libéralisme

Une radicalisation idéologique du libéralisme
17 mars 2014 webmaster

Une radicalisation idéologique du libéralisme

Par Falk van Gaver.

J’ai lu la tribune de Roland Hureaux parue dans les pages « Débats » du Figaro du jeudi 23 janvier 2014. Elle me paraît témoigner, non pas d’une profonde incompréhension, mais d’une compréhension profondément biaisée de la nature idéologique du pouvoir en place.

 

• Sous le titre « La radicalisation idéologique du socialisme », M. Hureaux commence ainsi sa tribune : « Qu’à l’issue de sa dernière conférence de presse, François Hollande puisse être tenu pour un « social-libéral », de gauche certes, mais ouvert au monde de l’entreprise et finalement assez inoffensif, témoigne d’une profonde incompréhension de la révolution qui est en train de s’accomplir aujourd’hui en France. »

Certes. Mais R. Hureaux se trompe profondément sur cette incompréhension, ajoutant une incompréhension à une autre – une incompréhension au carré si l’on veut. Ce n’est pas une révolution socialiste qui s’accomplit sous nos yeux. C’est une révolution libérale dans le socialisme, c’est une avancée de la révolution libérale sous le nom du socialisme, qui n’a du socialisme que le nom.

• R. Hureaux continue : « Si l’on s’en tient aux critères marxistes, pour qui rien n’importe que l’économique et le social, Hollande, qui ne remet en cause aucun des paramètres de la mondialisation libérale : appropriation privée du capital, libre-échange, libre circulation des capitaux, construction européenne, semble certes moins dangereux pour l’ordre établi que ne l’était le Mitterrand du programme commun nationalisant les grands moyens de production. Tout au plus les libéraux lui reprocheront-ils d’être impuissant à contrôler la dépense publique et donc la pression fiscale. Il n’est pas le seul. »

On ne sache effectivement pas que N. Sarkozy ait vraiment fait mieux en la matière. Mais tout est dit : F. Hollande n’a absolument rien qui puisse effrayer ni même effaroucher les marchés, rien du bolchévique au couteau entre les dents, rien même de socialiste, il ferait même pâle figure pour un social-démocrate : ce n’est qu’un « social-libéral » bon teint. Un « libéral de gauche ».

• « En vérité, ceux qui n’ont vu dans l’élection de Hollande qu’une alternance sans conséquences se sont trompés. Ils n’avaient pas compris que, en dépit de son assagissement économique, le Parti socialiste avait fait l’objet, au cours des dernières années, sur tous les autres sujets que l’économie, en particulier les questions culturelles et sociétales, d’une radicalisation sans précédent. »

Ce n’est justement pas une radicalisation socialiste, une radicalisation du socialisme dont il est question, mais une radicalisation du libéralisme, ce que montre justement le glissement gouvernemental qui ne s’occupe plus tant des questions sociales « traditionnelles » que de « questions de société », de problématiques « sociétales », bref, de « tous les autres sujets que l’économie ». Ce passage du « social » au « sociétal » signe et contresigne l’abandon, réalisé depuis longtemps, de tout socialisme par le Parti dit Socialiste.
Il s’agit bien d’ « une idéologie, au sens d’un système d’idées fausses et contre-nature inspirant ses décisions au pouvoir »,  et d’ « une idéologie différente du marxisme et peut-être à terme plus dangereuse », mais il ne s’agit pas d’un « nouveau socialisme libertaire », comme le définit R. Hureaux : il s’agit plutôt d’un « néolibéralisme sociétal ».
Tout d’abord, un authentique socialiste libertaire ou socialiste révolutionnaire ne se reconnaîtrait guère dans le gouvernement qu’attaque R. Hureaux. Sérieusement, la gauche libérale, parlementaire et gouvernementale n’a pas grand-chose en commun avec le socialisme ni le libertarisme, synonyme d’anarchisme.
 Qu’a de réellement socialiste le Parti Socialiste ? 
Qu’a de réellement libertaire, d’anarchiste, la gauche de gouvernement ? La gauche liberticide de M. Valls ?
La différence de la présidence de F. Hollande d’avec la présidence de N. Sarkozy, c’est qu’elle est encore plus libérale et atlantiste que la précédente. Et j’oubliais européiste. Bref, la même chose, en pire.
Le problème de ce gouvernement, ce n’est pas son « socialisme ». Qu’a de socialiste ce gouvernement ? Le problème de ce gouvernement, c’est son libéralisme. Comme celui du gouvernement précédent. Mais sans doute en pire.

• R. Hureaux nous dit encore : « La gauche classique, celle des deux derniers siècles, combattait le pouvoir excessif de l’Église tout en promouvant des réformes sociales. Mais elle laissait intacts l’histoire de France, l’instruction publique, la citoyenneté, la morale, la famille, le sens national, une justice fondée sur la distinction élémentaire du bien et du mal et naturellement la différence sexuelle tenue pour évidente. C’est tout cela qui est aujourd’hui mis en cause. »

Très juste. C’est que la « gauche classique » était sociale, et que la gauche actuelle est libérale, et même ultralibérale en matière morale.
Car ce qui s’exprime dans le « mariage pour tous », les débats autour de la PMA, de la GPA, de la « stérilité sociale », ou encore de l’euthanasie et du « suicide assisté », etc., c’est l’aboutissement logique de la conception libérale de l’homme et de la société, individualiste, contractualiste et positiviste. C’est l’expression de l’unité du libéralisme moral, philosophique, politique, juridique et économique.
C’est la logique non pas du droit commun ou du droit naturel mais de la reconnaissance des droits individuels avec en corollaire immédiat la marchandisation des corps, des enfants et de la reproduction – logique du « droit à l’enfant », des « droits reproductifs » sous contrôle de la « santé reproductive » c’est-à-dire in fine des administrations étatiques et para-étatiques.

• « Seule analogie avec le léninisme : Alain Besançon décrit la révolution de 1917 comme la prise de pouvoir par une petite minorité d’idéologues qui déclarent d’emblée la guerre au peuple russe. Nous avons toujours une minorité d’idéologues et, même si leurs moyens semblent pour le moment moins violents, cette minorité est bien entrée en guerre avec le peuple français (et européen). Il faut, comme l’avoue Peillon, l’arracher à tout conditionnement historique ou familial, il faut en détruire la mémoire, les croyances, l’identité et brouiller les esprits par des théories malfaisantes comme les nouvelles pédagogies ou la théorie du genre, aussi fausses et folles que l’était la biologie de Lyssenko. Toujours contre-nature, l’idéologie se crispe et, dès lors, menace la démocratie. »

L’analogie entre léninisme et libéralisme va bien plus loin que ne le pense R. Hureaux. K. Marx pensait que le capitalisme et l’État n’étaient que des étapes nécessaires de la révolution sociale. L’histoire semble avoir montré le contraire : le socialisme d’État n’a été qu’une étape de la révolution libérale.

• « Voilà donc une révolution, qui, à la différence de celles du passé, ne s’attaque pas seulement au pouvoir politique ou économique mais à l’héritage européen dans son ensemble et même au socle anthropologique commun à toutes les sociétés. »

On ne saurait mieux dire. Il s’agit bien de la radicalisation d’une révolution anthropologique initiée il y a trois siècles avec la philosophie des Lumières et l’économie politique.

• R. Hureaux pense que « la grille de lecture marxiste est tout à fait inadaptée à l’analyse de la situation actuelle ».

Peut-être a-t-il oublié ce texte de Karl Marx qui décrit précisément – pour le louer – le « rôle éminemment révolutionnaire » de la « bourgeoisie », alias la classe capitaliste et libérale :

« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses « supérieurs naturels », elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent. »

La « bourgeoisie » au pouvoir hier s’appelait Union pour un Mouvement Populaire. La « bourgeoisie » au pouvoir aujourd’hui s’appelle Parti Socialiste.

 

Cet article est la version longue d’une tribune parue dans Causeur le 28 janvier 2014.

 

Photo : Jean-Pierre Houël, Prise de la Bastille.

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