Qu’est-ce que le libéralisme?

Qu’est-ce que le libéralisme?
21 novembre 2014 OSP
Statue de la Liberté frappée par la foudre

Qu’est-ce que le libéralisme?

Enquête en partenariat avec La Nef

EDITORIAL : Source : La Nef N°264 NOVEMBRE 2014

Par Jacques Sapir

 

Définir le libéralisme est une tâche ardue. Le terme désigne des choses dissemblables tant suivant les champs dans lesquels il s’applique (libéralisme économique, libéralisme politique et libéralisme sociétal) que suivant les pays. En France, et de manière générale en Europe continentale, il renvoie majoritairement au champ économique et qualifie – à tort ou à raison – une idéologie conservatrice, centrée sur les marchés, des personnes situées à droite sur l’échiquier politique ; aux Etats-Unis, le qualificatif de libéral sert plutôt à désigner ce que nous appellerions des progressistes. Retenons donc ici deux principes dont le philosophe, et homme politique américain, John Dewey considérait qu’ils définissaient le libéralisme : l’accomplissement par la libre activité des individus de leurs potentialités et le rôle de la raison scientifique dans notre compréhension du monde[1].

Abordé sous cet angle, le libéralisme s’affirme comme le descendant de la Renaissance et l’héritier des Lumières. Il implique la reconnaissance de la spécificité de la vie privée et de la liberté de conscience. Ces deux principes découlent de sociétés confrontées à la pluralité religieuse et qui ont connu de sanglantes guerres civiles. La reconnaissance de la spécificité d’une approche guidée par les principes de l’observation et de l’analyse scientifique de la nature qui, dans la Renaissance, se manifesta avec force dans le domaine de la médecine, n’est possible que si la question de la religion est cantonnée à la sphère privée. Jean Bodin, un contemporain de la fin des Guerres de Religion, l’a bien montré[2]. Cela n’interdit pas au savant d’être croyant, mais lui intime dans son activité de savant de ne pas se laisser guider par la religion. Liberté de conscience et distinction des sphères privées et publiques sont ici fondamentales.

 

Les contradictions du libéralisme.

 

Mais, le libéralisme est rapidement confronté à deux contradictions. La première vient de son lien avec l’individualisme méthodologique, et plus précisément avec l’atomisme. Le libéralisme est supposé nécessiter des individus indépendants. C’est la base de la théorie utilitariste qui est donc associée au libéralisme[3]. Mais, la démonstration des effets de contexte et des  effets de dotation, par les travaux de psychologie expérimentale remet en cause l’idée d’un individu construisant ses préférences en totale isolation avec le monde qui l’entoure[4]. Les actions collectives déterminent souvent, à l’insu de leurs auteurs, les actions individuelles. Le libéralisme est ainsi en contradiction entre l’idéologie et la démarche scientifique.

Le second problème tient à la fétichisation de la propriété individuelle. Celle-ci est considérée comme un prérequis à l’accomplissement par la libre activité des individus de leurs potentialités. Mais, la nature imprévisible des conséquences non-intentionnelles de l’usage de la propriété individuelle implique la nécessité de réglementations collectives contraignant cet usage, une nécessité qui s’accroît avec la montée de la densité sociale des sociétés modernes.[5] Il ne peut donc y avoir, de propriété que mixte, combinant les principes de la propriété individuelle et de la propriété collective. Or, le libéralisme ne peut penser cela.

De plus, contrairement à une idée issue des Lumières, et dont Condorcet se fit le héro[6], les probabilités ne guident pas le monde[7]. La question de l’incertitude radicale a conduit de nombreux auteurs, comme J-M. Keynes, à se séparer du libéralisme après l’avoir embrassé. Les contradictions évoquées ont ainsi conduit le libéralisme à se départir de ses principes originels et à dégénérer dès la seconde moitié du XIXe siècle.

 

La dégénérescence du libéralisme.

 

Une première dégénérescence est issue d’une interprétation purement économique du libéralisme. Elle est le fruit de l’extension de la pensée individualiste et utilitariste et a aboutit à l’école de pensée néoclassique, devenue le symbole de la pensée « libérale ». Cette école a voulu penser l’économie « pure ». Qu’il s’agisse de la tradition initiée par Léon Walras[8], de Böhm-Bawerk, ou de celle de Karl Menger, elle professe une méfiance considérable pour toute action collective, et celle de l’Etat en particulier. La notion de densité, pourtant centrale à l’analyse des sociétés modernes est rejetée. Cela aboutit logiquement à l’idéologie de Pareto[9], qui acte la fusion entre l’optimum économique et la désirabilité sociale. Mais, l’optimum au sens de Pareto assimile une solution technique avec une forme de la justice, un raisonnement qui aurait horrifié les fondateurs du libéralisme. Si l’on reconnait que les individus n’agissent jamais sans raisons, on soutient par contre que ces raisons ne sont pas distinguables dans la pratique des actions qu’elles ont entraînées[10]. La contrepartie de l’hypothèse de la rationalité au sens premier du terme est qu’une action dite rationnelle doit combiner efficacité opératoire et justification morale. Cette dernière ne saurait être confondue avec l’efficacité. De cette dégénérescence a découlé un impérialisme de l’économie sur l’ensemble des autres sciences sociales[11]. L’économiste, et prix Nobel, américain Gary Becker porta cette dégénérescence à son point extrême[12]. On mesure bien ici que sans freins apportés aux actions individuelles, sans logique collective faisant appel à d’autres domaines que l’économie, il ne peut y avoir d’accomplissement de leurs potentialités par les individus, ce qui est le fondement du libéralisme. Cette dégénérescence est à l’origine de la mauvaise réputation du libéralisme aujourd’hui.

Mais, le libéralisme est aussi devenue une idéologie qui nie ses propres principes et en particulier le libre développement du plus grand nombre. C’est le cas du neo-libéralisme qui prône la liberté complète des capitaux et des marchés financiers, mais aussi le libre-échange intégral. Ce neo-libéralisme a trouvé sa pierre philosophale dans un raisonnement qui ramène l’économie à un système entièrement probabiliste, le projet de la « nouvelle économie classique »[13]. C’est lui qui donne aujourd’hui cette figure haïssable du libéralisme, où le plus grand nombre est soumis à une volonté de la minorité qui camoufle ses appétits sous le masque de phénomènes prétendument naturels. Loin d’avoir promu l’intérêt général ou l’intérêt des plus pauvres[14], le libre-échange fut au contraire un moyen pour « tirer l’échelle » sur laquelle voulait monter les pays en développement[15]. La liberté des capitaux engendre le retour des crises qui sont alors assimilées à des faits de nature alors qu’elles ne sont que le produit de l’action de certains hommes. Le chômage qui en découle n’est en rien une catastrophe naturelle. Il est sur la main de nos dirigeants cette tache de sang qui, comme le dit Lady Macbeth sombrant dans la démence, « ne peut s’adoucir en dépit de tous les parfums de l’Arabie »[16].

 

Le libéralisme n’est pas une idée désincarnée. Si l’on ne peut qu’adhérer aux principes énoncés par John Dewey on ne peut que condamner la forme qu’il a prise actuellement.

 

[1] Dewey J., Après le Libéralisme, traduit par N. Ferron et présenté par G. Garreta, Flammarion, Paris, 2014, p. 100.

[2] Bodin J., Colloque entre sept sçavants qui sont de différents sentiments des secrets cachés des choses relevées, traduction anonyme du Colloquium Heptaplomeres de Jean Bodin, texte présenté et établi par François Berriot, avec la collaboration de K. Davies, J. Larmat et J. Roger, Genève, Droz, 1984, LXVIII-591.

[3] Emmanuelle De Champs (dir.) et Jean-
Pierre Cléro (dir.), Bentham et la France:
Fortune et infortunes de l’utilitarisme,
Voltaire Foundation, coll. « Studies on
Voltaire & the Eighteenth Century », 
2009, 330 p.

[4] Voir la recension de ces travaux dans Sapir J., Quelle économie pour le XXIè siécle, Paris, Odile Jacob, 2005, chap. 1 et 2.

[5] Durkheim E., Les règles de la méthode sociologique, Presses Universitaires de France, coll. Quadrige, Paris, 1999 (première édition, P.U.F., Paris, 1937).

[6] Baker K. M., Condorcet : from Natural Philosophy to Social Mathematics, Chicago, London, University of Chicago Press, 1975.

[7] Granger G-G., La Mathématique Sociale du Marquis de Condorcet, PUF, Paris, 1956

[8] Walras L., Éléménts d’économie politique pure ou théorie de la richesse sociale, Pichon et Durand-Auzias, Paris, 1900

[9] Pareto V., Mind and Society, Harcourt Brace, New York, 1935 (1916 pour l’édition d’origine en italien sous le titre Trattato di Sociologica Generale) et V. Pareto, Manuel d’économie politique, M. Giard, Paris, 1927, 2ème édition.

[10] Sapir J., Quelle économie pour le XXIè siécle, Paris, Odile Jacob, 2005.

[11] Berthoud G., « L’économie: un ordre généralisé? » in Pour une autre économie, Revue du MAUSS, n°3, 1994, Éditions la Découverte, Paris, pp. 42-59.

[12] Becker G.S., The Economic Approach to Human Behavior, University of Chicago Press,Chicago, 1976.

[13] Robert Lucas a écrit que là ou il y a incertitude le raisonnement économique n’a plus de valeur. Lucas R.E., Studies in Business Cycle, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1981, p. 224.

[14] Mkandawire T., « Thinking About Developmental States in Africa », Cambridge Journal of Economics, vol. 25, n° 2, 2001, p. 289-313.

[15] Chang H.-J. , Kicking away the Ladder: Policies and Institutions for Development in Historical Perspective, Londres, Anthem Press, 2002.

[16] Shakespeare W.,  Macbeth, acte 5, scène 1, « Here’s the smell of the blood still. All the perfumes of Arabia will not sweeten this little hand. »

La statue de la liberté devant la tour Eiffel

Débat sur le libéralisme

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