Pourquoi la gauche se déchire sur la laïcité et l’islam

Pourquoi la gauche se déchire sur la laïcité et l’islam
13 mars 2015 OSP

Pourquoi la gauche se déchire sur la laïcité et l’islam

 

Deux faits récents mettent en lumière les contradictions intenables des élites française. Dans le contexte post-attentats de janvier, la promotion du multiculturalisme d’une part et la défense pointilleuse d’une stricte laïcité d’autre part promettent une belle explosion en vol du concept creux de « vivre ensemble ».

La sénatrice PRG Françoise Laborde vient en effet de déposer une proposition de loi visant à « étendre l’obligation de neutralité aux structures privées en charge de la petite enfance et à assurer le respect du principe de laïcité. » En pratique, tout établissement qui bénéficierait d’une aide financière publique devrait se soumettre à cette disposition, en l’inscrivant dans son règlement intérieur. Cette proposition de loi se fonde sur la jurisprudence Baby-Loup. La Cour de cassation a donné raison en juin 2014 à cette crèche associative qui avait licencié une salariée qui avait refusé d’enlever son voile comme le demandait le règlement intérieur. Peu de temps avant que Mme Laborde ne dépose sa proposition de loi, le secrétaire national à la laïcité du PS, Laurent Dutheil, demandait dans un texte le développement de l’enseignement privé confessionnel musulman, ainsi que l’incitation à l’édification de nouveaux lieux de culte. En bref, le PS, enivré par les sirènes du muliculturalisme et « l’esprit du 11 janvier » propose que l’État finance le culte musulman !

Les réactions, il fallait s’y attendre, ont fusé de toute part. À gauche, le PRG a dénoncé le texte de Laurent Dutheil : « En renonçant à défendre l’école publique le parti socialiste trahit la République.» Contre la proposition Laborde, les premières réactions ne sont pas venues de musulmans – alors que le texte vise sans le dire l’islam militant – mais de la Conférence des évêques de France. Celle-ci, par la voix de Mgr Pontier, a dénoncé fermement la proposition Laborde avec un argument inattendu… Celui-ci mine « notre modèle de laïcité » ! En effet, le texte, s’il réagit à l’affaire Baby-loup, ne cite aucune religion en particulier – neutralité oblige – et pourrait donc toucher les les nombreuses crèches, centres de vacance ou mouvements de scoutisme chrétiens, nébuleuse associative et privée sous contrat avec l’État et financé par ce dernier dans le respect de la loi. Il s’agit, pour Mgr Pontier, « d’une nouvelle attaque qui cherche non plus seulement à reléguer les religions dans la sphère privée mais dorénavant à les cacher en les faisant disparaître progressivement de tout lieu de vie sociale.»

Bien opportunément, ces deux textes viennent d’être enterrés par le gouvernement, au moins jusqu’aux élections départementales, sa principale préoccupation restant la poussé annoncée du Front national.

Que révèlent ces polémiques ? L’état de la civilisation que nos élites prétendent défendre. « Les divers gardiens de néant oublient l’essentiel : ils veillent sur un champ de ruines. »* En voulant libérer l’individu, on l’a asservi au marché. Ainsi Vincent Peillon, ex-ministre de l’Éducation nationale, déclarait en 2012 vouloir « arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel ». Des paroles qui vont dans le sens de la proposition Laborde. Les progressistes et les libéraux ont en commun de penser que seuls les déracinés peuvent accéder à la liberté. Mais ils sont démentis par les faits. Loin de libérer, une telle proposition aboutit a asservir la personne à la société de marché, atomisée, sans conscience historique, absorbée dans un présent perpétuel. Avec quelques conséquences désagréables, comme l’avait remarqué le philosophe américain Christopher Lasch : « le déracinement détruit tout, sauf le besoin de racines. »** Inutile de s’étonner des effets du double déracinement des enfants d’immigrés : « Coupés de leurs origines sans qu’on leur donne la possibilité de s’enraciner dans une civilisation qui se sabote elle-même, ils incarnent au plus haut degré le néo-humain sans attaches, sans références, celui que rêvent les idéologues de la post-modernité. Ce n’est donc pas en tant qu’étrangers à la France que les déracinés de banlieue posent problème, mais en tant qu’ils sont les parfaits produits de la nouvelle France, celle qui se renie elle-même. »***

Entre rappels à l’ordre laïc et exaltation de la diversité, libéraux et progressistes (qui au fond sont les mêmes) n’ont pas fini de s’écharper au nom du « vivre ensemble ».


* et *** Fares Gillon, « Le choc des non- civilisations », à lire sur l’excellent site Philitt.

** Christopher Lasch, Culture de masse ou culture populaire, éditions Climats.

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