Portrait du Christ en chien 

Portrait du Christ en chien 
4 février 2015 Dorothée Paliard

Portrait du Christ en chien 

 

Un chrétien est un chien, je n’en démordrai pas…

« Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. » (Ecclésiaste 9, 4)

Quel lien peut-il y avoir entre le christianisme et le cynisme, cette philosophie étrange qui proclame que « le sage fera le chien » ?

Mais d’abord, qui sont les cyniques, ces « philosophes canins » dont l’appellation porte une signification aujourd’hui quasi antinomique de la leur ?

Ce sont en premier Antisthène le « chien franc », Diogène le « chien céleste », Cratès « le cher bossu » et son « mariage de chien » avec Hipparchie – consommé en public -, Nicion la « mouche à chien ».

Ce sont aussi Ménippe de Gadara qui inspirera les Satires ménippées de Varron, et Oinomaos de Gadara – l’Abnimos de Gadara du Talmud, ami de Rabbi Meir – et son ouvrage Contre les oracles ou Les charlatans démasqués qui sera souvent repris par les Pères de l’Eglise – notamment Eusèbe de Césarée qui le cite largement en sa Préparation évangélique.

C’est Démétrius, l’ami vivant seminudus et nudus de Sénèque qui écrit de lui : Non praeceptor veri, sed testis est. « Il ne professe pas la vérité, mais en témoigne. »

Ce sont encore l’ami de Lucien, Démonax, et son ennemi Pérégrinus Proteus, chrétien, cynique, adepte des brahmanes de l’Inde.

C’est également Maxime Héron d’Alexandrie, le cynique tonsuré, ami puis ennemi de Grégoire de Nazianze auquel il vole un temps le siège convoité d’évêque de Constantinople.

C’est enfin Saloustios, le dernier cynique, qui revit la rigueur et la vigueur diogéniques…

Que professent-ils ? Et surtout, que pratiquent-ils ?

Le retour à la nature, phusis, et l’abandon de toute convention, nomos – d’où leur comportement de chiens, satisfaisant publiquement tous leurs besoins naturels – manger, uriner, déféquer, copuler, se masturber.

Dans la même logique, une ascèse rigoureuse, voire effrayante, et la décision d’une pauvreté radicale.

La « falsification de la monnaie », soit la dénonciation et la subversion de toutes les valeurs en cours par une vérité aboyante et mordante.

Un égalitarisme arrogant envers les puissants, affirmant l’égalité naturelle des hommes, des femmes, des esclaves…, un cosmopolitisme errant et un individualisme héroïque contre tous les pouvoirs.

Ils se laissent pousser la barbe et les cheveux hirsutes, ceignent la besace, empoignent le bâton, et portent le tribon, manteau court qui deviendra l’uniforme des philosophes.

 Ce sont, en quelque sorte, les premiers anarchistes, récusant tout pouvoir, même celui de la loi ; les premiers écologistes, prônant et pratiquant un ensauvagement immédiat ; les premiers communistes aussi, pour lesquels les biens de la nature sont à tous.

Quels liens avec le christianisme ? Et avant, quels liens avec le judaïsme ?

Avec Ménippe, Méléagre, Oinomaos, la ville judéo-grecque de Gadara (aujourd’hui Umm Qéis), à 7 kilomètres au sud-est du lac de Tibériade, où Jésus aborda « au pays des Gadaréniens »[1], est un haut-lieu de diffusion de la tradition cynique en milieux judéo-helléniques.

Certains auteurs voient dès l’Ecclésiaste sur le judaïsme hellénisé une influence de ces cyniques que l’on retrouve nommés comme tels dans le Talmud de Jérusalem.

Se développera même à partir de l’Amérique des années quatre-vingt la « Cynic hypothesis », hypothèse d’une influence cynique sur Jésus et son mouvement, et auparavant sur Jean-Baptiste et ses disciples, thèse qui sera radicalisée sans nuance par certains, comme Bernard Lang publie en 2010 en Allemagne Jesus der Hund. Leben und Lehre eines jüdischen Kynikers (Jésus le Chien. Vie et enseignement d’un cynique juif).

Si la proximité des phrases les plus radicales du Christ avec certaines saillies cyniques autorise une certaine analogie[2], il n’en reste pas moins qu’elles s’inscrivent dans une tradition prophétique juive bien attestée.

Cependant, cette analogie entre cynisme et christianisme n’est pas nouvelle, et sera même à l’œuvre dès les premiers siècles, car, comme le souligne une spécialiste du cynisme :

« Il n’est pas difficile de trouver des raisons susceptibles de légitimer une mise en relation de la philosophie cynique et de la religions chrétienne primitive. Cynisme et christianisme prônent des comportements similaires dictés par des principes moraux à première vue identiques comme le souci de l’authenticité, l’accord des actes et des paroles ou encore l’indifférence aux valeurs sociales, et tous deux préconisent la pratique d’une forme d’ascèse sur fond de pauvreté. Chacun à sa façon propose d’accomplir une révolution d’ordre moral et non d’ordre politique. Enfin les deux messages se prétendent universels et s’adressent à tous sans distinction de race, de genre ou de classe sociale. »[3]

Cyniques et chrétiens partagent le refus de l’idolâtrie. Mais, par-delà l’agnosticisme prêté aux cyniques qui les fera souvent confondre par les païens sous la même accusation d’athéisme que les chrétiens anti-polythéistes auxquels ils prêtent les excès des cyniques, il faut revenir au père du cynisme, Antisthène, pour voir exprimer un monothéisme rationnel :

« Selon la coutume il y a plusieurs dieux et selon la nature un seul. »

« Dieu n’est pas connu à partir d’une image, il n’est pas vu par l’œil, il ne ressemble à rien, et c’est justement pourquoi personne ne peut le saisir à partir d’une image. »

Une secte chrétienne ascétique fondée par Tatien, disciple de saint Justin, le philosophe martyr, est même jugée cynique par l’orthodoxie chrétienne :

D’autres, qui s’appellent encratites (du grec enkratès, continents), (…) qui s’abstiennent d’être vivants, qui ne boivent que de l’eau, qui s’opposent au mariage et qui s’attachent au reste de la vie de façon desséchée, sont jugés davantage comme des cyniques que comme des chrétiens. »[4]

S’ils répudient l’impudence et l’impudeur des cyniques, les Pères de l’Eglise seront parfois, non seulement tolérants, mais admiratifs à leur égard.

Ainsi Origène :

« Autrefois le philosophe grec qui aimait la frugalité et qu’on présentait comme un exemple de vie heureuse, dans l’idée que la parfaite pauvreté n’empêchait pas d’être heureux, se proclama lui-même cynique. »[5]

Augustin précise :

« La Cité de Dieu n’impose pas aux philosophes eux-mêmes, quand ils se font chrétiens, de changer leur tenue et leur manière de vivre, si elles n’ont rien de contraire à la religion, mais bien de renoncer à leurs fausses doctrines. Aussi ne s’inquiète-t-elle pas du tout de ce qui singularise (…) la vie des cyniques, pourvu qu’il ne s’y trouve rien de honteux et d’indécent. »[6]

Ainsi de Maxime Héron d’Alexandrie, le philosophe cynique et chrétien, un temps évêque de Constantinople.

Mais surtout, le « philosophe aux pieds nus », vivant dans son amphore (et non un tonneau, invention gauloise), ne trouve-t-il pas des disciples inédits dans les anachorètes vivants nus dans des arbres, des grottes ou des tombeaux?

Les moines – auxquels il faut rendre l’étymologie de monos, seul, solitaire, trop souvent gommée par notre habitude du cénobitisme, du monachisme communautaire – ne seraient-ils pas en quelque sorte les cyniques des l’Eglise antique ?

Les moines n’ont-ils pas souvent porté le vêtement des cyniques, ce pallium qui était l’équivalent latin du tribon, et pratiqué une ascèse aussi rigoriste que celle des cyniques ?

Sulpice Sévère atteste que Martin de Tours portait le pallium au 4e siècle, tout comme les moines qui vinrent lui rendre les derniers honneurs[7], et Jean Cassien donne une description des moines d’Egypte qui comporte un palliolum ou petit manteau :

« Ils portent par-dessus leurs vêtements un petit manteau fort étroit et fort grossier qui couvre le cou et les épaules, et qui témoigne de leur pauvreté et de leur humilité. Ils évitent ainsi la dépense et la vanité des beaux et grands manteaux qu’on porte dans le monde. »[8]

Même le proverbe « l’habit ne fait pas le moine » a son précédent cynique, pour différencier les vrais des faux cyniques parmi les hordes de philosophes mendiants qui hantaient les routes et les cités de l’Empire romain : ainsi, rappellent les auteurs contemporains, ce n’est pas le manteau qui fait le cynique, mais le cynique qui fait le manteau.

Les anachorètes ont adopté également le plat favori des cyniques, les lentilles, sur lesquelles ces derniers composaient des Eloges de la lentille et des Comparaisons des lentilles en purée et des lentilles entières.

Théodoret de Cyr décrit ainsi le moine Zénon, qui vécut quarante ans tout comme un ascète cynique : « Aussi bien, n’eut-il ni lit, ni lumière, ni foyer, ni marmite, ni fiole à huile, ni coffre, ni livre, ni quoi que ce soit ; mais il s’habillait de vieilles hardes et ses chaussures non plus n’en pouvaient mais… »[9]

Les excès des cyniques, ces « Socrates fous », pour reprendre le mot de Platon, ne trouvent-ils pas également et surtout leur écho dans la tradition orientale des « fols-en-Christ », dont un philosophe polonais contemporain a redessiné les contours comme ceux d’une « anthropologie négative »[10], et qui reprendront, pour leur part, tous les excès des cyniques – insulte, provocation, insolence, impudence, impudeur,  scandale, violence?

Au-delà des occurrences pauliniennes[11], le modèle de la « folie-en-Christ » est Syméon le fou, ce moine syrien du 6e siècle dont Léontios, l’évêque de Néapolis, écrivit la vie au 7e siècle. Après avoir vécu une trentaine d’année en ermite, Syméon se rend à Emèse pour « se moquer du monde » par une conduite en rupture avec les conventions : comme Diogène, il se nourrit de lupins et de viande crue, défèque en public, s’affiche avec des prostituées, feint la folie…

On ne sait si Syméon fut influencé par Diogène ou si Léontios s’inspira de la vie de Diogène pour rédiger celle de Syméon – toutefois l’influence cynique est indéniable, qui courra tout le long de cette tradition chrétienne orientale, grecque, russe des « fous en Christ », à la fois alter Christos et alter Diogenes, qui viendront tout au long des siècles perturber par une mise à nu radicale toutes les postures et tous les discours des nouveaux pharisiens : les chrétiens – clercs comme laïcs – installés, argentés, puissants, mondains…

Aujourd’hui, plus que jamais, pour secouer toutes nos paresses, dénoncer nos tiédeurs, nos lâchetés, nos complaisances, nos compromissions, nos hypocrisies, fustiger notre goût du confort, du pouvoir, de l’argent – on demande des cyniques !

 

 

Falk van Gaver

 

 

Marie-Odile Goulet-Calzé, Cynisme et christianisme dans l’Antiquité, Vrin, 2014, 250 p., 30€

 

Sur la question du cynisme chrétien, voir aussi Gilles Dorival, « Cyniques et chrétiens au temps des Pères grecs », dans Valeurs dans le stoïcisme. Du Portique à nos jours, Lille, Presses universitaires de Lille, 1993 (dir. Michel Soëtard), et, du même, « L’image des cyniques chez les Pères grecs », dans Le cynisme ancien et ses prolongements, Paris, PUF, 1993 (dir. Marie-Odile Goulet-Cazé et Richard Goulet)

[1] Matthieu 8, 28-34

[2] « Bienheureux, vous, les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous. »

«  Malheur à vous, les riches ! »

« Il est plus difficile à un riche d’entrer au Royaume de Dieu qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille ! »

 « Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids, mais le fils de l’homme n’a pas où poser sa tête. »

« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. »

 « Laisse les morts enterrer les morts. »

 « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. »

« Ne portez ni bourse, ni besace, ni sandales ni bâton. »

« Ne vous inquiétez pas pour votre vie. »

« Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux. »

« Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” ou bien : “Qu’allons-nous boire ?” ou encore : “Avec quoi nous habiller ?” »

« Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. »

etc.

[3] Marie-Odile Goulet-Calzé, Cynisme et christianisme dans l’Antiquité, Vrin, 2014

[4] Pseudo-Hippolyte, Elenchos VIII 20, 1.

[5] Origène, Contre Celse VI 28.

[6] Saint Augustin, Cité de Dieu XIX 1, 2-3

[7] Sulpice Sévère, Dialogues II 3, 2 ; Lettre à Bassula 3, 19.

[8] Jean Cassien, Institutions I « Du vêtement des religieux » :

[9] Théodoret de Cyr, Histoire Philotée XII 2, 10-14.

[10] Cezary Wodzinski, Saint Idiot. Projet d’anthropologie apophatique, La Différence, 2012.

[11] « Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance.

Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ;  ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu. » (1 Corinthiens 1, 25-28 )

 

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