Polémique autour d’une crèche

Polémique autour d’une crèche
4 janvier 2017 Dorothée Paliard

Polémique autour d’une crèche

Par Rémy Mahoudeaux. Janvier 2017.

Scandale : l’obstacle contre lequel l’homme bute et qui le fait choir. Les petites cahutes peuplées de figurines représentant la Sainte Famille, un âne et un bœuf, des bergers et leurs moutons, des mages et d’autres personnages plus folkloriques sont devenues ces pierres d’achoppement saisonnières. Leurs éventuelles places dans l’espace public font l’objet de joutes judiciaires, médiatiques, idéologiques parfois navrantes. Et de récupérations diverses largement commentées ailleurs.

 

Une crèche est venue elle aussi créer un scandale : celle de la Madeleine à Paris. Elle est due à Samuel Yal. Des tirages photographiques en noir et blanc de très diverses personnes célèbres (dont par exemple Joseph Staline, Oussama Ben Laden, Anne Franck, Gandhi, Sainte Thérèse de Lisieux, Charles de Foucault) tapissent le sol. Au centre, l’enfant Jésus, d’un blanc éclatant, dort dans un nid de paille faite de papier. Les autres personnages sont réduits à des mains blanches suspendues dans l’air : certaines prient, d’autres montrent l’Enfant-Dieu. Le cadre est noir, mais parsemé de points lumineux.

Les clichés de personnes ayant objectivement commis dans leur vie des atrocités choquent dans la crèche d’une des églises les plus visitée de Paris. Qu’y font-ils ? L’artiste en quête d’un coup médiatique qui ferait monter sa cote aurait-il succombé à la déplorable idolâtrie de la transgression  auto-justificatrice en imposant à ces saints le voisinage de « salauds » ? Lui seul peut répondre, nous ne pouvons que nous interroger.

Toutes les personnes de ces clichés sont ou étaient des frères et sœurs en humanité. Pour elles-toutes, Jésus, Dieu sauve, s’est incarné. Ce qui les différencie, ce n’est pas la nature de pécheur, mais le quantum de péchés : en somme il s’agit d’un problème de curseur. Celui qui échappe à cette logique comptable un brin étriquée, c’est l’Enfant-Dieu qui, déjà, les aime tous sans mesure. Sans mesure implique sans que l’on puisse comparer l’amour donné à chacun. Il ne tient qu’à chacun de nous de recevoir Sa paix en devenant nous-même des « hommes de bonne volonté ». Ainsi cette diversité des hommes et femmes (bourreaux, victimes, saints)  renvoie chacun à sa liberté personnelle face au péché, et à son acceptation ou son refus de se laisser sauver par l’Enfant-Dieu. Est-ce l’idée de l’artiste ? Est-ce un message opportun dans une crèche ? Pourquoi-pas ?

Autre hypothèse : le fait que ces clichés jonchent le sol est-il une résonance du « Il renverse les puissants de leur trône » du Magnificat ? Les célébrités sont plus souvent posées sur un piédestal, voire honorées d’un « culte » de leur vivant. Là elles peuvent être piétinées par ceux qui viennent adorer l’Enfant-Dieu. Mais n’est-il pas l’heure d’élever ceux qui sont restés humbles dans leur vie terrestre comme Sainte Mère Thérésa ou Anne Franck ? En fait, deux partis-pris de l’artiste interrogent sur ce casting : pourquoi se limiter à des personnes dont l’image est connue quand Dieu est venu pour sauver toute l’humanité, et pourquoi se cantonner à des personnes ayant vécu depuis l’invention de la photographie ?

Autre sujet : Noël est la fête de l’incarnation du Verbe de Dieu, celui qui a pris notre humanité en Se faisant être de chair. Elle est ici réduite à sa plus simple expression, la chair des hommes : des mains coupées de leurs corps absents. Pour ne pas distraire l’observateur du tapis de photos ? Ce n’est pourtant pas au moment où le Fils se fait chair que nous devrions « perdre » la notre.

Je ne suis pas plus critique d’art que juge ou confesseur des motivations et inspirations de l’artiste qui a monté cette crèche dérangeante. Oui, elle choque, elle est un scandale. Mais elle n’est pas la profanation contre laquelle certains voudraient peut-être s’ériger, juste une version personnelle et contestable. Comme un enfant avec sa soupe, nous pouvons choisir de dire « je n’aime pas » au lieu de « c’est pas bon ». Moi-même, je ne l’aime pas.  Elle est une (modeste) occasion de chute. Et aussi une opportunité de se relever avec l’aide du Dieu qui s’est incarné et dont l’effigie dort sur cette paille de papier.

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