« Plus tard, tu comprendras »

« Plus tard, tu comprendras »
25 mars 2016 Dorothée Paliard

« Plus tard, tu comprendras »

Par Thierry Fournier. Mars 2016.

Qui n’a jamais dit à son enfant, « plus tard, tu comprendras » ? Les parents savent le temps qu’il faut pour accéder à la compréhension des choses.

Étonnamment, c’est aussi ce que déclara Jésus (1) à Pierre tandis qu’il lui lavait les pieds, la veille de sa Passion. Ce geste eut un tel retentissement pour les premiers chrétiens qu’il se trouve aujourd’hui au cœur de l’office du Jeudi Saint.

Pour l’homme moderne, voilà quelque chose d’incompréhensible, voire de très démodé. Il est vrai que, dans nos sociétés occidentalisées au climat tempéré, les pieds sont souvent emmitouflés dans des chaussures bien fermées. Ils ne se livrent pas au regard.

Mais dans le pays de Jésus, les choses sont très différentes. On porte des sandales. Les pieds ne sont pas épargnés par les plaies et la poussière des chemins. Il faut s’en occuper avec grand soin. Se laver les pieds lorsque l’on est reçu chez un hôte, c’est un peu comme se laver les mains aujourd’hui avant de passer à table.

Si, à l’époque, les compagnons de route de Jésus n’en comprirent pas la signification, c’est qu’ils ne pouvaient imaginer que celui qu’ils appelaient « Maître » puisse s’abaisser à eux.

« Vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. »

Au cœur de nos villes, mais à l’écart de nos vies, des hommes, des femmes, des enfants s’allongent l’hiver au bord des boulevards, sans chaussures et enroulés dans d’épaisses couvertures. À côté, on fuit vers son travail, ses affaires, ses ennuis, chacun les yeux baissés sur sa culpabilité. Parfois, un « serviteur » vient à s’arrêter. Il apporte un peu de réconfort, un repas ou même une adresse pour la nuit. Au temps de Jésus, ils existaient déjà ces pauvres errants sur les routes, infirmes ou lépreux.

Au milieu des fourmilières urbaines, ce n’est plus sur son prochain que l’homme vient à s’abaisser, mais sur lui-même.

L’information et les faits divers qui arrivent en instantané sur nos écrans connectés amènent à une hyper-conscience des dangers du monde.

Peur de la maladie, peur de perdre son travail, peur de manquer. Les peurs de civilisation nous éloignent de nos frères. L’autre est un suspect, un ennemi peut-être.

Moins on s’occupe spontanément des autres, et plus s’organise ce que l’on appelle le « service ». Les procédures sont venues remplacer la spontanéité du cœur. Les mots « bienvenue » et « confiance » sont au fronton des supermarchés du bonheur.

Quelle entreprise pourrait se passer d’un « chargé d’accueil » ? Le service était un don. Il est à présent un métier, une spécialité. Les protocoles de soin à la personne ont professionnalisé la relation, au point de la déshumaniser, avec des gestes devenus mécaniques et parfaits, vides de sens et d’affection sincère. S’occuper de son prochain est devenu un fardeau.

Demain les machines

Alors, l’homme cherche un remplaçant à l’homme. Il est en passe de le trouver. Bientôt, ce sont les robots domestiques qui s’abaisseront à nos pieds. Ils rempliront merveilleusement bien le service que les hommes ne savent plus se donner les uns aux autres.

Dans son célèbre film « A.I. » (2), le réalisateur Steven Spielberg nous plonge dans l’univers de l’intelligence artificielle. Les robots y sont plus sensibles et humains que les humains eux-mêmes. À la fin de l’humanité, ils survivront à l’homme et seront « le souvenir immuable de la race humaine, la preuve la plus durable de son génie », mais un génie qui se sera anéanti, faute d’avoir su aimer et servir son prochain.

Comme Pierre, nous restons ce petit enfant qui n’a pas encore compris l’enseignement de Jésus. Le comprendrons-nous jamais ?


Évangile de Jean 13 ; 1-15

Steven Spielberg, A.I. « Intelligence Artificielle », 2001

www.fournierdemeyere.fr

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux