Patrice de Plunkett : « L’écologie intégrale ouvre un boulevard à la nouvelle évangélisation ! »

Patrice de Plunkett : « L’écologie intégrale ouvre un boulevard à la nouvelle évangélisation ! »
27 mai 2015 Dorothée Paliard

Patrice de Plunkett : « L’écologie intégrale ouvre un boulevard à la nouvelle évangélisation ! »

Interview réalisée par Luc Richard.

Patrice de Plukett répond à nos questions sur son dernier essai : « Cathos, écolos, mêmes combats ? » (éditions Peuple libre). Ce petit livre percutant, publié dans une collection lancée par le groupe lyonnais les Altercathos, est à lire d’urgence avant la conférence sur le climat en décembre prochain. Il réaffirme la nécessaire cohérence du catholique d’aujourd’hui à participer aux combats pour la défense de la Création, contre l’engrenage de la déshumanisation et la tyrannie de l’argent.

OSP – En quoi est-il urgent pour les catholiques de relever le défi que pose l’écologie ?

Patrice de Plunkett Il est urgent de prendre au sérieux les appels de saint Jean-Paul II, de Benoît XVI, de François et des évêques français dans ce domaine, pour deux raisons :

1. L’écologie intégrale est propre à la vision chrétienne du monde. Le Créateur a confié la Création à la créature humaine, pour qu’il « la cultive et la garde ». Ce n’est pas l’homme qui donne valeur à la Création : celle-ci a une valeur en elle-même, puisque Dieu la crée et l’approuve (Genèse 1:31)… Dieu a constitué l’homme non pas propriétaire, mais responsable du reste de la Création : prêtre de la Création, il devra la présenter à Dieu au Jour dernier. Or nous savons depuis l’histoire de Caïn (Genèse 4:10-12) et depuis Isaïe (24:4-7), Joël (1:15-19), Amos (8:4-8) etc, que l’homme et le reste de la création sont solidaires. Nous savons, depuis la perspective cosmiquebouleversante de l’épître aux Romains (8:18-25), que la Création « tout entière » est eschatologiquement solidaire dela rédemption des « enfants de Dieu » dans le Christ. C’est notre vision chrétienne du cosmos, infiniment plus puissante et prometteuse que n’importe quel panthéisme ! D’où, par exemple, le cantique des créatures de François d’Assise, qui n’hésite pas à appeler « mes frères » les astres et les éléments, issus du Créateur comme nous… Ce« destin commun en Christ » de l’homme et du cosmos était compris et enseigné par de grands médiévaux, comme sainte Hildegarde de Bingen. Il fut perdu de vue aux temps modernes. Il se redécouvre aujourd’hui (dans l’urgence),sous la pression de la crise de l’environnement !

2. Cette crise est provoquée par une « structure de péché » : le modèle économique actuel, dénoncé par tous les papes et spécialement par François. Face à ça la responsabilité humaine est un défi, que relève l’écologie intégrale…Cette démarche couvre (inséparablement) la sauvegarde de la biosphère et celle de la condition humaine, qui dépendent mutuellement l’une de l’autre. De cette double sauvegarde dépend l’avenir de l’homme ! L’écologie n’est donc pas « un luxe, une mode, un ajout », comme disent les esprits faux : c’est une urgence et un devoir. Ce n’est pas non plus une « division superflue » : au contraire, c’est un terrain de rencontre entre gens de bonne volonté venus d’horizons différents. S’engager dans cette action commune aux croyants et aux incroyants, c’est d’ailleurs la vocation de la doctrine sociale de l’Eglise depuis ses origines.

OSP – Dès les premières pages de votre livre, vous donnez un exemple très frappant des menaces qui se profilent pour l’humanité à travers l’artificialisation du monde. Il s’agit de la montée en puissance de l’intelligence artificielle avec l’utilisation d’algorithmes pour résoudre les problèmes posés à l’entreprise. Quel rapport avec l’écologie ?

PP – Le remplacement du débat démocratique par l’algorithme, le règne universel des « solutions » imposées par ordinateur, la machine dominant l’humain, c’est le fait d’une économie qui traite l’homme et l’environnement comme des matériaux jetables. C’est ce dont l’écologie intégrale veut libérer le monde.

OSP – Dans votre livre, vous expliquez comment le mythe de la croissance est un piège. En cas de retour de la croissance, les experts parlent déjà de « croissance sans emplois ». Pour nous chrétiens, la décroissance est-elle une alternative à une machine économique qui commence à rejeter la partie de l’humanité qui lui devient inutile ?

PP – Le mot « décroissance » (aucun mot n’est parfait) évoque une émancipation. Il s’agit de nous libérer de ce Moloch qu’est le mythe de la Croissance, en train de dévorer non seulement les ressources naturelles et humaines, mais – chose paradoxale – l’économie elle-même.

Le mot « croissance » en lui-même aurait dû nous alarmer… Il désigne une augmentation illimitée et indéfinie des profits financiers : comme si quoi que ce soit sur cette planète pouvait être illimité. Se voulant illimitée, la croissance doit élargir indéfiniment ses sources : il y avait et il y a la production de masse, matrice du Grand Marché Planétaire avec tous les dégâts sociaux et culturels que ça implique. Il y a maintenant tout ce qu’on pourra ajouter au calcul du PIB, y compris la drogue et la prostitution (directive européenne). Il y aura tous les marchés de « nouvelles moeurs », dont nous allons dire un mot ensuite…

Mais le top absolu de la croissance, en réalité, c’est le casino financier global. Dans l’état actuel du modèle que l’on peut appeler « capitalisme tardif », ce n’est plus la Bourse qui finance les entreprises : ce sont les entreprises qui financent la Bourse. Les multinationales dépensent leurs revenus nets en opérations financières, et tentent ensuite de rétablir leur profitabilité à coups de « licenciements boursiers » : 67 000 emplois détruits chez Hewlett-Packard en 2013-2014…

Ce déclin structurel de l’emploi s’aggrave de la robotisation, qui créera peu de postes (et en détruira des masses), mais qui est l’avenir rêvé des grandes entreprises. Selon l’étude Frey-Osborne (Oxford), l’intelligence artificielle menace 47 % des emplois aux Etats-Unis et 140 millions de travailleurs du savoir à travers le monde. Comme le rappelle mon petit livre, les stratèges appellent ça « la croissance sans emplois »… Tout le monde est au courant mais personne ne veut le dire : ce serait avouer que le capitalisme tardif aura de moins en moins besoin des gens.

OSP – En somme, il est impossible de parler d’écologie sans engager une critique globale du libéralisme économique. Peut-on dire que la critique écologique fait partie de la critique du système économique dominant ?

PP – Non seulement elle fait partie de cette critique, mais elle est sa véritable raison d’être. Il s’agit de remettre l’économie à l’endroit : l’investissement au service de l’entreprise, l’entreprise revenant à une dimension humaine, et l’homme subordonnant l’activité économique à des fins civilisées. Autrement dit, un changement total du paradigme économique ! Sobriété, proximité. Moins de biens, plus de liens… Small is beautiful, comme disait l’économiste catholique Schumacher.

Or ce changement de paradigme exige l’abolition du libéralisme, dans l’intérêt de la condition humaine.

Quoi que puissent plaider les « libéraux conservateurs » (oxymore) pour noyer le poisson, le libéralisme est une puissance de dé-civilisation : il consiste à supprimer les contrepoids politiques pour libérer l’économique. Mais après avoir « libéré » l’économique du politique, le libéralisme « libère » la Finance de l’économique et l’on arrive à l’ère du Cyclone, l’argent libre et en folie : tornade permanente et incontrôlable, capable de tout ravager.

On ne remédiera pas aux désastres environnementaux, climatiques, etc, tant que des contre-pouvoirs politiques et culturels n’auront pas apparu, ou réapparu.

Pour faire cet effort, littéralement révolutionnaire, il serait vain de compter sur la classe politique contemporaine : elle a abdiqué au profit de la finance au tournant des années 1990, et ses grands projets (tel le traité de libre-échange transatlantique) vont vers une aggravation des vices du système. Y compris sur le plan écologique, si l’on en juge par ce qui se passe désormais à Bruxelles…

Bref : si l’on tient à appeler « conservatisme » le fait de défendre les fondamentaux de la condition humaine, alors on ne peut pas être « libéral conservateur ». Le libéralisme économique (suppression de tout ce qui n’est pas l’argent pour l’argent) est un engrenage. Rien ne peut s’y conserver.

OSP – Sur votre blog, vous revenez l’affaire du bill 101, loi voté par le Sénat de l’Indiana en début d’année. Celle-ci, qui autorisait à invoquer en justice la liberté de conscience religieuse en cas de litiges commerciaux, a provoqué une campagne de boycott économique dans tous les États-Unis sous prétexte qu’elle serait « dirigée contre le LGBT ». En quoi cette affaire illustre  la schizophrénie dans laquelle sont plongés les libéraux conservateurs ?

PP – On a menacé de démolir l’économie de l’Indiana pour l’obliger à annuler le « bill 101 ». Cette menace s’est faite au profit du LGBT, mais elle est venue des multinationales. Pourquoi celles-ci ont-elles choisi le camp LGBT ? Elles l’ont expliqué elles-mêmes : il leur faut ouvrir toujours de nouveaux marchés, y compris les « marchés des comportements » (ou « des nouvelles moeurs »), riches en pistes de profits dans divers domaines… et notamment le très rentable secteur des biotechnologies. Ainsi la GPA, après la PMA et la chirurgie transgenres liées aux nouvelles moeurs, sont boostées par les conseils d’administration. Tout ça fait partie du processus croissant d’artificialisation de la condition humaine : vendre aux gens, pour très cher, ce qui était hier impensable ou gratuit. « It’s good business »,dit Lloyd Blankfein, patron de la mégabanque Goldman-Sachs…

En France aussi, les multinationales se disputent la meilleure place au tableau d’honneur LGBT : c’est notamment le cas de Vinci, le constructeur de Notre-Dame-des-Landes. Devant Vinci LGBT, la schizophrénie saisit la gauche et la droite.

– Anti-écolo et pro-Vinci (parce que « la croissance » etc), la droite conservatrice-des-valeurs ne sait plus quoi dire en voyant le gentil groupe de BTP soutenir les revendications queer ; elle redoute qu’il y ait là, entre le libéralisme philosophique et le libéralisme économique, une cohérence qu’elle essaie de nier.

– Devant Vinci LGBT aussi, la schizophrénie saisit les zadistes de gauche de Notre-Dame-des-Landes… Farouchement anti-Vinci (parce que « béton + CRS » etc), mais farouchement pro-LGBT, ils restent muets en voyant le méchant groupe de BTP soutenir les revendications queer. Ils craignent qu’il y ait là le symptôme de quelque chose qu’ils refusent d’envisager.

Et nous autres ? Il ne nous reste qu’à aller discuter avec la gauche et la droite ; malheur à nous si nous n’évangélisons pas.

OSP – Votre livre comporte une série d’annexes très intéressantes. Il s’agit d’extraits des interventions de saint Jean Paul II, Benoît XVI et François, où l’on découvre que depuis 1990 l’Église ne cesse de prendre des positions fermes sur l’écologie. Comment se fait-il que ces textes ne soient pas plus connus des catholiques français ?

PP – Et comment se fait-il que les mêmes textes soient connus des catholiques italiens, allemands, écossais ? Cela tient à une idiosyncrasie très française : un comportement-réflexe face à ce que l’on ne veut pas entendre. Que les papes soient des écologistes radicaux (et intégraux), c’est resté longtemps impensable pour nombre de catholiques de l’Hexagone. Dans leur esprit l’écologie était une lubie gauchiste, dont ils n’avaient qu’une idée assez vague, associée aux pétards et au libertinage, mais qu’ils ne pouvaient aucunement associer « à nos valeurs ».

C’est ainsi que le fulgurant message de saint Jean-Paul II, le 1er janvier 1990, est encore inconnu du paroissien vingt-cinq ans plus tard. Le vigoureux discours de Benoît XVI sur « la solide alliance entre l’homme et la terre » face au« risque de dégradations irrémédiables » (2 septembre 2007) n’est pas plus connu. Etc…

Mais cette situation est en train de changer à vue d’oeil. Soirées-débats dans les paroisses, conférences, et maintenant manifestations publiques : ainsi la marche de paroisses parisiennes pour le climat, le 31 mai 2015, de Montparnasse à Montmartre ! Sans parler du colloque « Sauver la création », en novembre 2014, dans l’auditorium de la conférence épiscopale avenue de Breteuil à Paris : un événement dont l’un des intervenants fut le rédacteur en chef de la revue L’Ecologiste, et où l’on a vu un représentant d’EELV dialoguer avec l’ex-président de LMPT… For the times they are a’changing.

OSP – Que faire pour que ces textes soient mieux connus des chrétiens ?

PP – Les connaître et les travailler nous-mêmes ; les faire connaître et les faire travailler autour de nous. Proposer dans toutes nos paroisses des soirées-débat autour de l’encyclique que le pape François va publier fin juin sur ces sujets. Expliquer que l’écologie intégrale ouvre un boulevard à la nouvelle évangélisation, pour une raison intrinsèque que j’explique dans mon petit livre… et qui tient à un élément sous-jacent de la démarche écologique, souvent inconscient dans l’esprit des écologistes eux-mêmes. Soyons toujours prêts à exposer à qui nous les demande les raisons de notre espérance, dit la première épître de saint Pierre… Encore faut-il qu’on ait envie de venir nous les demander ! 

Patrice de Plunkett interviendra aux prochaines universités d’été de la Sainte Baume, le 27 août.

Plus d’infos  ici.


 

« Cathos, écolos, mêmes combats ? », Éditions du Peuple libre, 10 €.
À commander en librairie ou directement à l’éditeur en écrivant à cette adresse : editions@peuplelibre.fr.
Retrouvez Patrice de Plunkett sur son blog  : http://plunkett.hautetfort.com/

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux