Pauvre d’esprit ?

Pauvre d’esprit ?
24 avril 2015 Dorothée Paliard

Pauvre d’esprit ?

 Par Falk van Gaver

« Heureux les pauvres en esprit ! » Cette phrase est souvent citée par les catholiques, clercs compris, soucieux de rassurer et de se rassurer sur l’exigence ainsi relativisée de pauvreté réelle Mais penser que nous ne sommes nulle part dans l’Évangile tous appelés à nous dépouiller concrètement de nos biens relèverait d’une lecture sélective pour le moins étrange ! Comme si la pauvreté spirituelle pouvait ne pas se traduire en pauvreté réelle ! Comme si l’esprit de pauvreté était destiné à rester du domaine de l’affect, du sentiment ! Comme si la charité spirituelle pouvait se passer d’être réelle, concrète !

Pour reprendre un exemple souvent cité, Jésus aime le jeune homme riche mais il demande justement à ce dernier de tout quitter pour le suivre, pour être parfait ! « Mais lui, s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. » Ce sont ceux qui ne se font pas pauvres qui se refusent la joie à eux-mêmes – et non Jésus qui la leur refuse. « Heureux, vous, les pauvres ! Malheureux, vous, les riches ! » Et s’il est évident que chacun de nous –  et moi le premier comme chacun des apôtres qui demandent alors qui peut être sauvé lorsque Jésus déclare qu’il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille –  peut se reconnaître dans le jeune homme riche, c’est justement pour nous inviter chacun à tout abandonner, tout distribuer aux pauvres pour suivre Jésus qui est la joie : « Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. »

 

Le problème des interprétations spiritualistes des paroles du Christ, c’est qu’elles risquent (et tentent ?) de déculpabiliser les riches de la possession de leurs richesses et de rendre l’Evangile inoffensif par sa spiritualisation abusive, par son abstraction. Comme l’écrivait Emmanuel Mounier pour écarter sans doute un malentendu possible sur le nom de sa revue Esprit : « « Le spiritualisme et le moralisme sont impuissants parce qu’ils négligent les servitudes biologiques et économiques. »[1]  C’est cela qui est réducteur, de réduire la pauvreté de cœur, la pauvreté d’esprit, à une pauvreté abstraite, idéelle, irréelle. Bien sûr la pauvreté matérielle ne suffit pas, il faut aussi et surtout la pauvreté spirituelle, mais qui se traduit et s’acquiert dans et par la pauvreté matérielle. Encore une fois, ce n’est pas « aut, aut », « ou bien, ou bien », mais « et, et ». On se demande d’ailleurs bien comment le refus réel de s’attacher à la possession pourrait ne pas se traduire en partage réel des biens réels et donc en appauvrissement réel, matériel, ne serait-ce que partiel.

C’est précisément là que se situe la ligne de partage, la discrimination concrète qui s’opère tout au long de l’Evangile entre ceux qui accueillent pleinement et immédiatement le salut – comme Zachée, qui partage tout de suite plus de la moitié de ses biens –  et ceux qui ne l’accueillent pas, ou qu’à moitié. Si Jésus loue le geste de la pécheresse au vase d’ambre qui répand un parfum précieux, c’est justement pour la gratuité, la générosité de son geste, pour son don total, don de sa personne également qui va jusqu’à essuyer de sa chevelure libérée les pieds de Jésus – contrairement au Judas calculateur, thésauriseur, et finalement, traître et voleur. Quant aux riches Nicodème et Joseph d’Arimathie, membres du grand conseil, du Sanhédrin qui condamne Jésus à mort, ce sont justement des disciples cachés, non déclarés, craintifs, mais tout de même qui donnent leurs richesses et même mettent leur vie en risque pour rendre les honneurs funéraires à Jésus. Jésus appelle chacun là où il est : n’allons pas en conclure abusivement que chacun doit rester là où il en est, ce serait un contresens complet sur l’appel à suivre Jésus, la suite du Christ, sequela Christi.

« Montre-moi ta foi qui n’agis pas. Moi, c’est par mes œuvres que je te montrerai ma foi », a répondu saint Jacques de manière définitive – et pourtant, tellement inouïe car tellement inaudible. Mais Jésus nous avait prévenus : « Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. » Je suis le premier de ces sourds, sans foi ni œuvre, et je dois régulièrement me déboucher les oreilles en relisant les Evangiles tels qu’ils sont écrits.

Répondant à l’exemple de la première communauté chrétienne de Jérusalem qui mettait tous les biens en commun (Actes 4, 32), les moines justement ont renoncé à toute propriété privée, et c’est lorsque leur propriétés collectives atteignaient un degré d’enrichissement indécent, corrompant en le pervertissant jusqu’au vœu même de pauvreté, qu’apparurent les grandes réformes monastiques qui furent toujours des retours à la radicalité de la pauvreté vécue : cisterciens, franciscains, dominicains…, et plus récemment le courant dit de la « théologie de la libération » qui part de la pauvreté réelle des pauvres réels.

Pour ce qui est de « la » théologie de la libération, ou plutôt des théologies de la libération, il me semble justement qu’il faut relire attentivement les deux instructions les concernant du préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi Joseph Ratzinger pour ne pas outrepasser par une condamnation générale de ce courant théologique – non seulement aujourd’hui pleinement légitimé comme tradition théologique de l’Eglise, mais dont les concepts principaux, comme « l’option préférentielle pour les pauvres » ou les « structures de péché », ont même été intégrés dans le magistère de l’Eglise – et certaines tendances et déviances aussi bien théoriques que pratiques de certaines théologies de la libération.

Il est d’ailleurs surprenant – ou plutôt, il n’est malheureusement pas surprenant –  que cette condamnation récurrente, par des « catholiques conservateurs » ou « cathos de droite », des alliances de certaines personnes de certains courants de la théologie de la libération avec certains mouvements révolutionnaires prônant et pratiquant la lutte armée ne se double pas d’une condamnation symétrique de la passivité et de la complicité des milieux catholiques conservateurs de droite latino-américains envers les mouvements paramilitaires et les dictatures militaires d’Amérique latine. Car jusqu’à preuve du contraire, ce sont bien ces derniers qui ont non seulement assassiné Monseigneur Oscar Romero en pleine messe, mais assassiné, massacré, enlevé, torturé, exécuté des dizaines de milliers de personnes – dont des familles entières, des milliers de femmes et d’enfants. Parmi ces tués, nombreux furent les théologiens de la libération, comme Ignacio Ellacuria, les prêtres, les religieux et religieuses, les membres des CEB (communautés ecclésiales de base) et les simples fidèles des paroisses populaires et paysannes. L’Eglise militante est toujours une Église martyre, c’est même à ça qu’on la reconnaît.

Mais le temps a justement passé, le tri s’est fait, et c’est justement aujourd’hui que, malgré les cicatrices du passé, nous pouvons accueillir et recueillir l’héritage de l’authentique théologie de la libération de manière apaisée et féconde.

Quant à la « civilisation du travail » prônée par la théologie de la libération, il me semble que ce thème mis particulièrement en avant par saint Jean-Paul II n’a absolument rien à voir avec un quelconque goulag. Austérité, sobriété, simplicité, pauvreté, ce sont valeurs et vertus traditionnelles et  chrétiennes, il me semble. La civilisation du travail, de la pauvreté, du partage, ce n’est rien d’autre que la traduction concrète, dans l’ordre socioéconomique notamment, de la civilisation de l’amour. Il suffira de lire les encycliques sociales de Jean-Paul II pour en écarter tout soupçon de totalitarisme et de marxisme, si besoin était.

La pauvreté évangélique prônée par la théologie de la libération est une pauvreté partageuse, joyeuse, religieuse, une révolution pacifique contre la richesse et contre la misère, contre la richesse qui engendre la misère. Elle n’est pas une solution définitive à la misère temporelle, une éradication totalitaire, mais une lutte réelle, concrète, quotidienne, engagée, contre toutes les misères qui défigurent le visage de l’homme, le visage du Christ, le visage de Dieu. « Ce que vous avez fait à chacun de ses petits, qui sont les miens, c’est à moi-même que vous l’avez fait. Et ce que vous n’avez pas fait à chacun de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait. Ceux-là s’iront vers une éternité de délices, et ceux-ci dans les pleurs et les grincements de dents. »

 

Partager la pauvreté des pauvres, c’est certes souffrir avec le serviteur souffrant, porter la croix du crucifié comme Simon de Cyrène revenant des champs, c’est aussi avoir part à la joie de la libération, de la résurrection.

[1] Emmanuel Mounier, Le personnalisme (1949), Puf-Quadrige, 2010

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