Papiste, va !

Papiste, va !
19 août 2014 webmaster

Papiste, va !

Par Louis-Marie Guitton.

   Il fut un temps (pas si éloigné) où ce terme désignait avec mépris les suppôts du pape de Rome. Papiste ou pas, il faut bien reconnaître que l’expression a au moins l’avantage de désigner clairement ce que l’on reproche à ces étranges individus : ils ont une vénération quasi-idolâtre pour l’évêque de Rome. Ils sont à peine des différents des païens, qui eux ont au moins l’excuse de ne pas connaître Jésus-Christ.

   Il faut donc que je fasse mon coming out, que je me confesse, oui, je l’avoue, je suis papiste. Papiste hier, papiste aujourd’hui et papiste demain, que ce soit le pape François ou un autre, peu importe ! Est-ce normal ? Les réactions face à tout ce qui peut émaner de Rome sont telles que l’on peut en effet s’interroger sur la notion de « normalité » : peut encore s’afficher catholique « normal », aimant à la fois l’Église telle qu’elle est et écoutant le pape quel qu’il soit ?

   Bien des interrogations me sont venues cet été après que le Pape François eut été visité un ami, pasteur évangélique à Caserte. Non seulement il a quasiment fallu qu’il se justifie en prenant aussi du temps avec le diocèse, mais les quelques mots qu’il a prononcés à cette occasion lui ont été reprochés, mettant en doute son ecclésiologie et même son orthodoxie ! Cette fréquentation du monde évangélique constituerait un danger pour l’Église catholique, alors que nous avons de profonds désaccords, en particulier sur le sacrement de baptême. Mais comment comprendre cette méfiance à l’égard des mouvements les plus actifs dans l’annonce du nom de Jésus aujourd’hui, en particulier en Chine ou dans le Maghreb ? N’avons-nous donc rien en commun ? Le pape n’est-il pas averti de la situation en Amérique du Sud ? Plus profondément, pourquoi faut-il toujours se méfier des intentions du Saint Père ?

… [bien] des schismes auraient pu être évités par des actes forts d’humilité, de pardon et de dialogue.

   Ce n’est pas nouveau, pas besoin de remonter très loin ! Faut-il parler de saint Jean-Paul II ? Il y aurait beaucoup à dire, des fameuses repentances de l’Église à l’occasion du Grand Jubilé de l’an 2000 aux rassemblements inter-religieux d’Assise en passant par son engagement très clair au service de l’Évangile de la Vie ou ses appels vibrants contre la guerre en Irak.

   Contentons-nous de Benoît XVI et de sa main tendue aux traditionalistes. Un exemple parmi d’autres dans son pontificat si attaqué. La levée des excommunications de quatre évêques consacrés par monseigneur Lefebvre avait provoqué une pluie de réactions agressives, poussant le pape à écrire aux évêques du monde entier. Il s’étonnait de voir les critiques les plus virulentes venir de ceux qui auraient dû être les premiers à le soutenir. Quoi qu’on pense de ce geste, pourquoi donc par principe se méfier du Saint Père et lui prêter les pires projets ? N’était-il pas nécessaire de se préoccuper d’une blessure déjà sérieuse avec le plus de délicatesse possible pour éviter qu’elle ne devienne irrémédiable ? Benoît XVI faisait remarquer que l’histoire de l’Église nous fournissait bien des exemples, où des schismes auraient pu être évités par des actes forts d’humilité, de pardon et de dialogue.

   Son souhait de permettre largement la célébration de la forme extraordinaire du rite romain, son amour bénédictin pour la liturgie et l’ars celebrandi faisaient-il de lui l’intégriste qu’on a largement dénoncé ? N’étions-nous capables que d’un « œcuménisme choisi », valide seulement avec les lointains, mais inutile pour les « derniers partis »? Le Saint Père, donnant l’exemple, a cherché à aller le plus loin possible dans le souci du fils prodigue. Comment raisonnablement le lui reprocher ?

Faire en sorte que l’amour devienne palpable est-il un risque ?

   La similitude est frappante avec le pape François. Le style, le caractère sont bien différents, sans doute, mais la préoccupation pastorale est la même ! Les fameuses « périphéries existentielles » ou l’audacieuse incitation adressée à l’Église, afin qu’elle « sorte, quitte à avoir des accidents », procède du même souci. Quand certains se réjouissent, d’autres préfèrent observer une distance prudente : jusqu’où va-t-il aller ? Et déjà de trouver des failles dans sa communication ou bien dans ses messages : la doctrine et la discipline de l’Église seront-elle bien annoncées dans le domaine du mariage et de la morale conjugale ? Ne risquons-nous pas de tomber dans un laxisme mou à force d’aller draguer « aux extrémités » ? J’avoue que j’ai du mal avec ces réactions, tant elles tranchent avec l’attitude de miséricorde bienveillante toujours affichée par le pape. Faire en sorte que l’amour devienne palpable est-il un risque ?

   Plus récemment, bien des critiques se sont élevées parce que décidément ce pape ne comprend rien à l’Islam… Venant d’Amérique du Sud, il n’est sans doute pas capable de réaliser combien la question est délicate et combien les enjeux sont immenses. Alors, ses messages à l’occasion des fêtes musulmanes, ses appels au dialogue, ses mains tendues ne révéleraient-ils pas une naïveté dangereuse ? Que dire à ce propos de son initiative réunissant Juifs, Chrétiens et Musulmans  dans les jardins du Vatican, « ensemble pour prier » ? Non seulement cela n’a servi à rien (sic), mais il certainement il a été piégé, et même manipulé !

« Tu es Pierre et sur cette Pierre, je bâtirai mon Église »

   Comprenons-nous bien, ce n’est pas question de goût ou de sensibilité : Jean-Paul II, Benoît XVI ou François… C’est la même mission, le même service de l’autorité dans l’Église, ininterrompu depuis ce jour où le Christ dit à Pierre en Galilée : « Tu es Pierre et sur cette Pierre, je bâtirai mon Église ». Ce n’est pas l’homme que le papiste veut essayer de suivre, mais le successeur de Pierre, qui a reçu les clés, la grâce de paître le troupeau et d’affermir ses frères dans la foi. Cet amour de l’Église à travers son pasteur sur la terre ne peut se comprendre qu’à travers les paroles de Jésus : « Les portes de l’enfer ne l’emporteront pas contre elle. » Si effectivement le pape est pierre de l’Église, s’il en est « principe perpétuel et visible et fondement de l’unité » (« Lumen Gentium », 23), alors cet acte de confiance dans la parole de Pierre se justifie pleinement.

   Si son discours me heurte, me remet en question, me pousse à sortir de mes sécurités, alors tant mieux, c’est plutôt bon signe. Alors peut-être dois-je m’interroger sur cette réaction plutôt que de remettre en question l’enseignement pontifical. Le pape François m’apparaît surtout comme un homme libre, de cette liberté intérieure évangélique, reflet de celle de Jésus qui nous dit : « Ma vie, nul ne la prend mais c’est moi qui la donne. » L’exemple récent des religieux rencontrés en Corée du Sud est frappant : après un discours des plus « salé », où il ne leur a rien laissé passer, l’ovation et les acclamations ont été extraordinaires. Certains auraient pu dire : il est allé trop loin…

   Puissions-nous redécouvrir cet amour et cette affection simples pour le Saint Père, nous interroger sur ce qu’il nous confie, nous compromettre en affichant notre joie de le suivre en tout et en toutes circonstances.

Papiste, va !

Photo : blog des jeunes Catholiques

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