Oui : se libérer du libéralisme!

Oui : se libérer du libéralisme!
8 octobre 2015 Dorothée Paliard

Oui : se libérer du libéralisme!

La statue de la liberté devant la tour Eiffel

Par Patrice de Plunkett.

Le libéralisme n’est pas seulement une théorie : il est pratiqué sous nos yeux et c’est cette réalité qu’il nous faut juger.

Ne perdons plus de temps à parler d’un libéralisme conceptuel, imaginaire et paré de toutes les vertus – mais dont le ruissellement bénéfique « ne s’est jamais observé nulle part », comme dit le pape François dans Evangelii gaudium. Parlons plutôt de la réalité : le système imposé au monde depuis les années 1990.
Prédateur, inhumain, nuisible même à l’économie, ce système est le seul libéralisme existant : c’est le libéralisme réalisé, comme il y avait autrefois le communisme réalisé… Observez le parallèle : selon les apologètes libéraux, si leur système ne marche pas c’est qu’on ne l’a pas encore assez (ou pas « vraiment ») appliqué ; les marxistes européens des années 1970 disaient la même chose à propos du communisme.

Mais on n’échappe pas aux réalités. Les faits sont là. Le seul libéralisme dont on puisse parler est celui que subit le monde actuellement : celui qu’a imposé la fameuse « révolution libérale » des années 1990. Elle s’est résumée à une dérégulation massive qui a produit la financiarisation, c’est-à-dire l’apothéose du casino au détriment de l’économie réelle. Le postulat libéral (« l’enrichissement exponentiel d’une minorité stimulera la croissance donc la réduction du chômage ») ne s’est pas vérifié. Au bout de trente ans de casino, les détenteurs de capitaux ne cherchent plus à maximiser leurs profits en soutenant l’activité économique, mais en prélevant toujours plus sur la valeur ajoutée. L’argent injecté dans l’économie part dans les placements spéculatifs ; comme le notait l’International New York Times, « les entreprises sont bien plus disposées à acheter des actions qu’à créer de nouvelles capacités productives ». Les classes moyennes sont en voie d’être pulvérisées. Le chômage de masse est permanent. Le maître-mot des leaders reste la « croissance », mais désormais c’est la « croissance sans emplois »… Entre 2009 et 2014, 1 % de la population américaine a capté 90 % de la croissance du PIB. Les professeurs d’économie le constatent eux-mêmes : « plus les revenus se concentrent au sommet et plus la dépense nationale se contracte au profit de l’épargne et de la financiarisation, aux dépens de l’investissement et de l’emploi » (Kostas Vergopoulos, Paris-VIII). « Alors que le marché des actions est censé, dans la théorie économique, financer les entreprises industrielles, ce sont ces dernières qui ont financé la Bourse à hauteur de 399 milliards de dollars par an sur la période 2005-2014. Ces pratiques sont en grande partie responsables de la croissance des inégalités, de l’instabilité de l’emploi et de la baisse de la capacité d’innovation » (Bernard Guilhon, Skema Business School Lille)…

En dix ans, IBM a affecté 113 % de son revenu net à des rachats d’actions et versements de dividendes. Après des compressions massives de personnel, son objectif affiché a été d’atteindre, par les rachats d’action, un bénéfice d’au moins 20 dollars par action à la fin de 2015… Hewlett-Packard a dépensé 133 % de son revenu net en opérations financières entre 2004 et 2013 ; sa profitabilité a été restaurée en licenciant 17 800 personnes, avant une deuxième vague de licenciements de 50 000 salariés.
Déshumanisation des entreprises, tyrannie des banques… Ce sont les réalités de l’économie « libéralisée », c’est-à-dire affranchie du politique (donc du contrepoids social) en vertu de ce slogan absurde et irresponsable : « l’adversaire-c’est-l’Etat ».
C’est ainsi que l’on est parvenu à la situation décrite par Laudato si’ : le paradigme libéral « fait croire à tous qu’ils sont libres tant qu’ils ont une soi-disant liberté pour consommer, alors que ceux qui ont en réalité la liberté, ce sont ceux qui constituent la minorité en possession du pouvoir économique et financier » (n. 203).

Evangelii gaudium invite à ne pas faire confiance à « la bonté de ceux qui détiennent le pouvoir économique » ni aux « mécanismes sacralisés du système économique dominant » (n. 54). Le même document martèle l’accusation : « Alors que les gains d’un petit nombre s’accroissent exponentiellement, ceux de la majorité se situent d’une façon toujours plus éloignée du bien-être de cette heureuse minorité. Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière… » (n. 56).

Le système ultralibéral, largement réalisé aujourd’hui quoiqu’en disent ses avocats, est une oppression aux yeux du plus grand nombre.
Aux yeux des catholiques fidèles au Magistère, c’est une structure de péché oppressive. Dans son Instruction sur la liberté chrétienne et la libération (1986), le cardinal Ratzinger développait cette notion et encourageait les opprimés économiques et sociaux au soulèvement légitime contre les structures d’oppression. En 2014, le pape François, appliquant sur le terrain les principes de son prédécesseur, encourageait les mouvements populaires mondiaux à l’action. En 2015, dans Laudato si’ (n. 203-204), il explique la profondeur oppressive de la société de marché (libéralisme réalisé) : elle crée le « consumérisme compulsif » qui « submerge » les personnes et leur fait un cœur vide, obnubilé par l’accumulation d’objets ; mode de vie qui ne peut conduire qu’à la violence et la destruction réciproque, « surtout quand seul un petit nombre peut se le permettre ».

Mais le pape François, comme avant lui Benoît XVI et saint Jean-Paul II, ouvre la voie d’une libération. Les êtres humains, dit-il, « capables de se dégrader à l’extrême, peuvent aussi se surmonter, opter de nouveau pour le bien et se régénérer au-delà de tous les conditionnements mentaux et sociaux qu’on leur impose… » (Laudato si’, n. 205).

Ces conditionnements ne seront pas faciles à dénouer : leurs servants les défendent avec acharnement. On en trouve même parmi les catholiques ! Aussi pénible que soit ce constat, force est de signaler la virulence de certaines réactions catholiques américaines à l’encontre de l’encyclique Laudato si’ et de son auteur. Ainsi, le 18 juin au soir, Raymond Arroyo, animateur de l’influente chaîne catholique EWTN, recevait Mgr Joseph Kurtz (président de la conférence épiscopale des États-Unis) pour parler de l’encyclique. Ultralibéral convaincu, Arroyo s’est évertué à répéter que le pape n’avait pas autorité en matière d’économie ni d’écologie. Après quoi Robert Royal, auteur et commentateur catholique très en vue, a pris le relais en assurant que le pape n’avait pas à critiquer le capitalisme – et en insinuant que l’un des scientifiques ayant participé aux travaux préparatoires de l’encyclique était un malthusien partisan des nouvelles mœurs ! Cette pure calomnie, efficace auprès d’un certain public, était d’autant plus indécente que le principal pool de pression LGBT aux États-Unis est formé par les multinationales ultralibérales : celles-là mêmes (Apple, WalMart, etc.) qui ont forcé cette année l’État d’Indiana – en le menaçant de « boycott économique » – à abolir la liberté de conscience pour les commerçants catholiques !

Commentaire de l’excellent essayiste catholique Patrick J. Deneen sur l’affaire d’Indiana : « La décision prise par Apple, Walmart, Eli Lilly, Angie’s List etc., est une décision de business : et même, une décision de marketing ! Intervenir contre la loi 101 de l’Indiana a été l’un des coups de marketing les plus pertinents : elle a été prise parce que c’était profitable… Avec cet avantage supplémentaire de détourner l’attention du fait que des firmes comme Apple n’ont aucun scrupule à faire de l’argent dans des pays qui oppriment carrément les gays, les femmes et les chrétiens. »
Deneen explique : « Le soutien des grandes firmes a une raison plus profonde. L’idéologie entrepreneuriale d’aujourd’hui a une forte affinité avec les styles de vie définis par la mobilité, la flexibilité éthique, le libéralisme (qu’il soit économique ou sociétal) ; avec une mentalité consumériste dans laquelle le “choix” est la valeur suprême ; et avec une perspective “progressiste” dont les seules certitudes sont le changement rapide et la “destruction créatrice”… Il y a en Amérique aujourd’hui un parti unique, soutenu par les mêmes élites financières et culturelles. Cela veut dire qu’aujourd’hui l’élite du pouvoir culturel est entièrement alignée sur l’élite du pouvoir économique, et qu’elles sont prêtes à écraser quiconque sera sur leur route. »
Universitaire catholique conservative mais anti-libéral, Dineen fait comprendre mieux que quiconque pourquoi il faut nous libérer du libéralisme.

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