Neutralité à géométrie variable

Neutralité à géométrie variable
22 février 2016 Dorothée Paliard

Neutralité à géométrie variable

Par Rémy Mahoudeaux. Février 2016.

L’Etat doit être neutre et laïc et les collectivités locales aussi. Beaucoup de catholiques n’ont aucun problème avec cette affirmation. Neutre veut dire que la décision publique devrait n’être prise que dans l’optique d’une maximisation ou d’une optimisation du bien commun. Tout soutien à des initiatives privées devrait être subordonné à la satisfaction de cette condition préalable. Le népotisme, le favoritisme, le clientélisme qui se constate parfois sont des accrocs à cette neutralité. Les avantages publics qui seraient octroyés à un culte sont donc à bannir.

C’est cette obligation de neutralité mal comprise qui sous-tendait la décision de l’association des maires de France d’inciter ses troupes à bannir les crèches des mairies et lieux publics, avec la levée de bouclier que l’on sait contre ces Fouquier-Tinville d’opérette.

Parfois cette neutralité est mise à mal par l’État lui-même, avec un ministre aux manettes. Par exemple le 2 avril 2016, où se tiendra un colloque public intitulé « les jeunes à la rencontre de la franc-maçonnerie » organisé par La Grande Loge de France et la Grande Loge Féminine de France, sous le haut patronage du Ministère de l’Éducation Nationale et avec la présence de la Ministre elle-même.

Qu’est-ce que « haut patronner » ? C’est quasiment une redondance : Haut suggère l’altitude de celui qui patronne, et Patron identifie celui qui prend les décisions, le chef qui cheffe. Fouillant un peu dans l’histoire antique de Rome, le patron y protège de son pouvoir son client qui en retour sert ses intérêts, entre autres politiques, dans une relation qui préfigure peut-être le lien unissant suzerain et vassal. Les loges affichent donc le soutien et la protection qu’apporte une des plus hautes autorités de l’État à leur événement.

Ce soutien induit deux questions : ce colloque est-il d’utilité publique ? Ce soutien du ministère de l’éducation nationale est-il un accroc à la neutralité ?

Répondre de façon tranchée à la première question n’est pas si évident. Que des loges dérogent à leurs habitudes de tout se dire entre eux seuls et de tout faire dans le secret serait plutôt une bonne nouvelle pour tous, maçons ou non. Le soupçon naît du secret, les théories du complot se nourrissent de l’opacité des acteurs supposés de ces complots, et les franc-maçonneries et leurs affidés gagneraient à être plus transparents. Mais une « société philosophique et philanthropique » qui s’affiche comme œuvrant pour le bien commun peut-elle avoir des choses à cacher à ceux qui bénéficieront des fruits de son travail ? Ce n’est pas logique. Mais un doute m’assiège : cet événement pourrait-il, en plus d’être didactique, se révéler prosélyte ? Je n’ai bien sûr pas le moindre élément de preuve, mais j’ai du mal à imaginer que cela ne soit pas le cas, que des contacts jugés pertinents par des maçons avec des jeunes curieux ne débouchent sur des discussions, peut-être pas si innocentes que ça, et, si c’est le cas, l’État se fourvoie à favoriser un certain prosélytisme des francs-maçons, et, parmi les obédiences, de deux loges au détriment des autres. Ce n’est pas exactement de la neutralité exemplaire digne d’une république exemplaire.

J’ai lâché un gros mot : prosélyte. Son score au scrabble est respectable, mais il induit surtout une référence au religieux qui pourrait indisposer certains maçons, qui seront prompts à briguer un statut résolument a-religieux. Tant pis pour eux, j’assume d’écrire publiquement que la franc-maçonnerie pourrait être considérée comme une religion plus ou moins archaïque. La présence de rites y est assumée, et il en est même, de ce que j’ai pu lire, qui seraient décryptés par un René Girard comme des simulacres de lynchages de boucs émissaires bien édulcorés. La référence à des mythes fondateurs y est aussi courante : Noé, Temple de Salomon, Confréries des bâtisseurs de cathédrales, etc… Ajoutons que certaines obédiences se complaisent dans l’ésotérisme, avec les mythes et les rites, l’essentiel des ingrédients est présent. Leur manque-t-il un dieu ? Pas même ! L’homme auto-référent tient ce rôle, et le progrès est le principal culte rendu. Bref, la franc-maçonnerie ressemble curieusement à une religion qui n’aurait pas été séparée de l’État il y a un peu plus d’un siècle.

Alors oui, je pense qu’en affichant un tel soutien à deux loges franc-maçonnes, l’État rompt avec son obligation de neutralité. Ce n’est sans doute pas la pire de ses fautes, peut-être même que par une aberration juridique dont notre pays a le secret, elle n’est pas répréhensible, que ce soit en droit ou en pratique. Ce n’est pas une raison pour s’abstenir de la dénoncer publiquement.

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