« Morale laïque » : de quoi est-il question ?

« Morale laïque » : de quoi est-il question ?
7 janvier 2014 webmaster

« Morale laïque » : de quoi est-il question ?

Entretien avec Thibaud Collin, philosophe et écrivain; propos recueillis par Falk van Gaver.

 

En quoi consiste le projet de « morale laïque » de Vincent Peillon ?

Vincent Peillon veut introduire à la rentrée 2015 un cours obligatoire par semaine d’enseignement de la morale du Cours Préparatoire à la Terminale.

 

 Il existe aujourd’hui une éducation civique, alors en quoi le projet Peillon est-il nouveau ?

Il faut savoir que Peillon est philosophe de formation et qu’à ce titre, il est bon connaisseur des penseurs et politiques de la Troisième République, Quinet, Ferry, Buisson, Jaurès qui tous ont voulu que la République ne soit pas seulement un régime politique mais aussi une « exigence morale », celle de « l’émancipation de l’esprit humain ». Cela présuppose que le régime normal de l’esprit humain est l’aliénation, celle qui est engendrée par les conditionnements sociaux, familiaux, religieux.

La République s’est donc pensée comme une nouvelle ère de l’humanité.

On l’oublie souvent aujourd’hui. Peillon assume donc la posture d’une nouvelle affirmation de la République face aux « dangers » que représenterait la montée des extrémismes, des communautarismes et des intolérances en tout genre. Peillon veut donc jouer la carte des valeurs républicaines. Il faut bien sûr comprendre que ces valeurs ne s’incarnent plus dans un cours de morale de la même manière qu’il y a 130 ans. A l’époque le substrat des mœurs chrétiennes était plus vivace qu’aujourd’hui et cela assurait un socle de moralité commune. Nous vivons dans une société pluraliste pour ne pas dire relativiste quant à ce qu’est l’être humain et à son bien. Le cours de morale de Peillon consistera en la promotion de la tolérance et du relativisme au nom du respect de la diversité et de la lutte contre les « discriminations ». Les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de solidarité seront embauchées pour accroître l’individualisme libertaire dont notre société souffre déjà tant. Peillon ou le pompier pyromane.

Il ne faut donc pas s’attendre à un enseignement des vertus morales (justice, prudence, courage, tempérance) ; le rapport Loeffel sur lequel Peillon s’appuie et qu’il a commandé (belle circularité!) considère qu’un tel enseignement est obsolète.

 Quelle est l’idée qui sous-tend ce projet ? Celui d’une « religion civile » ?

Pour Ferdinand Buisson, artisan des lois scolaires de Jules Ferry, la laïcité ne s’identifie pas à une simple neutralité institutionnelle en matière religieuse. Elle a explicitement selon lui une dimension religieuse. Non pas en tant que croyance en une divinité transcendante mais en tant que mobilisant et captant cette aspiration de l’esprit humain vers l’infini. Mais comprenons que cet infini n’est que l’horizon vers lequel la liberté humaine se projette indéfiniment. Cette religiosité est purement humaniste ; elle est ce pouvoir de dépassement de soi de l’esprit. Cette religiosité est très proche de la Franc-Maçonnerie (dans laquelle étaient initiés la plupart des fondateurs de la Troisième République) et de l’humanisme moderne. C’est cela qui permet à Peillon de déclarer que la morale laïque ne s’oppose pas aux croyances religieuses mais les respecte voire même que cette morale est religieuse. Il ne faut pas faire de contre-sens sur ce mot religieux quand il est utilisé par notre ministre.

La « laïcité ouverte » est-elle encore d’actualité ? Faut-il défendre cette idée ?

La laïcité ouverte est une expression datant des années 1990 qui a d’abord été utilisé, je crois, par Jean-Pierre Chevènement puis a été reprise par certains évêques français. Le Président Sarkozy, quant à lui, utilisait souvent l’expression de « laïcité positive ».

Originellement et conceptuellement la laïcité n’est pas ouverture mais fermeture, et ce au sens strict. Il s’agit de faire abstraction des différences religieuses, donc de se fermer à elles non pas en tant qu’elles seraient mauvaises mais en tant qu’elles sont multiples et qu’à ce titre elles ne peuvent chacune prétendre être le vecteur de la citoyenneté. On est passé de ce régime de fermeture à l’ouverture en voulant davantage honorer l’apport des traditions religieuses et spirituelles dans l’élaboration des règles communes.

Ce passage correspond en fait paradoxalement à la perte d’influence du christianisme pour structurer la vie commune et à la demande des pouvoirs publics envers « les traditions spirituelles » de fournir des références et des matériaux de sens. Une date repère est 1983, création du Comité Consultatif National d’Éthique par Mitterrand. Face à l’éclatement pluraliste des références éthiques et religieuses, l’État ne peut plus s’appuyer sur un état commun des mœurs et il devient l’instrument par lequel la société construit de nouvelles références voire un « homme nouveau ».

Vous comprenez que l’expression « laïcité ouverte » est ambivalente, elle est un symptôme de notre état mental. Elle offre certaines opportunités pour les croyants d’intervenir dans les débats de société mais elle signifie que le statut de leur discours se réduit à être le signe de leur identité, que leurs paroles expriment des convictions subjectives, bref cela les force à intérioriser une faillite de la raison et de sa capacité à découvrir une vérité objective sur le bien humain.

C’est cela qu’il faut refuser. Jouons donc le jeu sans être dupes des présupposés des règles de ce jeu et en poursuivant un autre but.

 

Comment réagir ? Quelle réponse alternative apporter à ce projet de « morale laïque » ?

Justement, je pense que l’école catholique a une carte à jouer. Par la foi, elle a accès à un trésor éthique et anthropologique accessible de droit à la raison humaine. Il s’agit donc pour elle d’avoir conscience de cette richesse dont elle est dépositaire. Si elle accueille le logiciel que l’État lui propose, ou si elle se regarde dans le miroir que la société pluraliste lui tend, elle passe à côté de sa mission en sombrant dans le fidéisme et en abandonnant l’aspect « civilisationnel » de la foi.

Relisons les textes de Péguy sur la grâce qui ne supprime pas la nature humaine (1) mais au contraire exige sa pleine restauration et y contribue. Les enfants ont besoin de rencontrer à l’école des professeurs et des éducateurs qui pratiquent les vertus morales et qui créent les conditions permettant une initiation et la création de cercles vertueux.

 

(1) Note conjointe sur M.Descartes et la philosophie cartésienne.

 

Photo: Vincent Peillon, flick.fr

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