Montaigne, écrire pour vivre

Montaigne, écrire pour vivre
19 juin 2014 webmaster

Montaigne, écrire pour vivre

Par Falk va Gaver.

« Nouvelle figure : un philosophe imprémédité et fortuit. »

   Catholique croyant et pratiquant, Michel de Montaigne fut, non un libre-penseur, mais un penseur libre ! Reprenons notre bien, lisons-le et relisons-le bien, et ce pour notre plus grand bien…

« Primum vivere, deinde philosophari » : si l’origine de l’adage est obscure, rarement elle ne convint plus clairement à quiconque que Montaigne – tant pour sa signification que pour sa langue. Car si Montaigne truffe son œuvre de citations latines, notamment tirées de sa lecture des anciens philosophes, c’est pour vivre d’abord qu’il lui faut lire – et écrire. Lire pour vivre, écrire pour vivre, et d’un même mouvement. Vivre, et vivre d’abord, tant dans l’ordre de la priorité que celui de la primauté.

La vie d’abord

   Vie d’abord, donc.
Michel Eyquem naît en 1533 sur les nobles terres de Montaigne, achetée avec la maison forte du même nom par son arrière-grand-père Ramon Eyquem, commerçant en vins, pastels et harengs fumés à Bordeaux comme son fils Grimon. Le père de Michel, Pierre, premier né au château même, rompt avec la « mercadence » pour le métier des armes et prend part aux campagnes d’Italie de François 1er. Pierre, qui sera maire de Bordeaux, donne à son fils aîné une éducation humaniste et latiniste digne du programme d’études de Pantagruel et décrite avec saveur dans les « Essais » – ainsi interdit-il que l’on parle à son fils une autre langue que la latine durant les sept premières années de sa vie.

   Magistrat à la Cour de Périgueux puis au Parlement de Bordeaux, « Michel, seigneur Montaigne », premier Eyquem à signer ainsi, quitte ses fonctions en 1570 pour vivre noblement sur ses terres et pratiquer la vie philosophique. Comme l’a souligné le grand montaigniste Philippe Desan, Montaigne ne se retire pas de la vie publique, mais affirme son statut aristocratique : l’an suivant, le voici nommé chevalier de l’Ordre de Saint-Michel et deux ans plus tard encore gentilhomme de la cour du roi de France Charles IX – et en 1577 également gentilhomme de la cour du roi protestant de Navarre, le futur Henri IV, qu’il recevra plusieurs fois à Montaigne. Il multiplie les missions militaires, politiques, diplomatiques entre les divers camps et les deux rois, et est même élu à deux reprises gouverneur et maire de Bordeaux. C’est durant cette période que Montaigne travaille à l’œuvre de sa vie, les « Essais », publiés chaque fois augmentés en 1580, 1582, 1587, 1588, remis sans cesse sur le métier et auxquels il travaillait encore lorsque la mort l’interrompit en 1592.

    Hostile au « nouvelletés de Luther » comme aux excès de la Sainte Ligue qui le fera embastiller lors d’une mission secrète auprès du roi Henri III à Paris où il assistera à la « Journée des Barricades » de 1588 – il faudra l’intervention de la reine-mère, Catherine de Médicis, auprès du duc de Guise pour le faire libérer -, Montaigne est un « Politique ». S’il partage avec son ami Étienne de La Boétie, le juvénile auteur du « Discours de la servitude volontaire », l’idéal spartiate ou romain d’une république aristocratique, c’est un conservateur de raison comme de tempérament, un royaliste loyaliste – ce qui suffit à en faire un homme d’ordre et de paix en ces temps de guerres civiles que l’on rebaptisera plus tard du nom de « guerres de religion », qui troublèrent huit fois la France et la vie de Montaigne.

Libre fidèle

   Le scepticisme de Montaigne l’a fait tirer a posteriori et dès le siècle qui le suit du côté de l’athéisme à la fois par la tradition libertine jusqu’à Michel Onfray et une certaine intransigeance catholique, celle d’un Jacques-Bénigne Bossuet par exemple qui obtint en 1676 la mise à l’index des « Essais ».

   Il semble pourtant qu’il ait lui-même prévenu ce risque :
« On couche volontiers le sens des écrits d’autrui à la faveur des opinions qu’on a préjugées en soi, et un athéiste se flatte à ramener tous auteurs à l’athéisme, infectant de son propre venin la matière innocente. »

   Il s’explique de sa méthode qui concilie acte de foi et totale liberté de pensée – et d’écriture :
« Je propose des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions douteuses à débattre aux écoles, non pour établir la vérité, mais pour la chercher ; et les soumets au jugement de ceux à qui il touche de régler, non-seulement mes actions et mes écrits, mais encore mes pensées. Également m’en sera acceptable et utile la condamnation comme l’approbation, tenant pour absurde et impie si rien se rencontre, ignoramment ou inadvertamment couché en cette rhapsodie, contraire aux saintes résolutions et prescriptions de l’Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs, et en laquelle je suis né. »

   Le pyrrhonisme chrétien est un lieu commun du siècle montaignien, et s’allie à un fidéisme qui n’a pas encouru encore les foudres capitolines : Pyrrhon et les sceptiques humiliant la raison paraissent alors une bonne propédeutique à la foi. Pyrrhonien, Montaigne l’est, et épicurien aussi comme son aîné Érasme et stoïcien encore comme l’ami de ce dernier Thomas More – grands noms de l’humanisme chrétien, l’un chanoine et l’autre chancelier, morts tous deux quand le petit « Micheau » était encore en nourrice si ce n’est au berceau.

   Le pape Grégoire XIII reçoit avec bonté le pèlerin Montaigne arrivé à Rome en 1580, qui se voit accordé le titre de citoyen romain, et le Saint-Office à l’examen duquel il soumet les Essais demande indulgemment de remplacer la trop païenne « Fortune » par la plus chrétienne « Providence », conseils auxquels l’auteur se gardera de donner suite – sans qu’il n’y soit donné aucune suite procédurière. « Il me sembla les laisser fort contents de moi« , note Montaigne dans son « Journal de voyage ». Plutôt que de supposer des intentions secrètes ou malhonnêtes au champion de l’honnêteté et de la franchise, pourquoi ne pas simplement le lire comme il se donne, « libre et fidèle » comme l’a rappelé Georges Laffly[1] : la bonne foi serait-elle contraire à la foi ? « La naïveté et la vérité pure, en quelque siècle que ce soit, trouvent encore leur opportunité et leur mise. »

   Montaigne a même pour nièce sainte Jeanne de Lestonnac, fille de sa sœur, qu’il décrit ainsi : « Très pieuse, d’humeur joyeuse, intelligente et belle, la nature en avait fait un chef d’œuvre, alliant une si belle âme à un si beau corps et logeant une princesse en un magnifique palais. »

Essais sur les Essais

   « Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur tout autre sujet : nous ne faisons que nous entregloser. » Montaigne de son vivant même a lu les premiers commentaires des premières éditions des « Essais », tels ceux de François de La Croix du Maine dans sa Bibliothèque françoise parue à Paris chez Abel L’Angelier en 1584. Le philosophe Francis Bacon qui l’a lu, et dont le frère Anthony a connu Montaigne, lui ayant même rendu visite à deux reprises, emprunte son titre, « The Essays » – terme qui aura une longue postérité dans les lettres anglaises. Shakespeare en décalqua lui-même de larges extraits, dans la version traduite par son ami l’anglo-italien John Florio et publiée sous le nom d’ »Essayes » dès 1603. La fameuse tirade de Gonzalo, dans « La Tempête », pièce créée en 1611, est une transcription quasi mot pour mot de l’éloge des cannibales dans l’essai éponyme. Exceptionnelle longévité de Montaigne en langue anglaise dont témoigne le succès éditorial de Sarah Bakewell.

   Fécondité française aussi. Les billets que griffonnait Blaise Pascal pour la préparation de son « Apologie de la religion chrétienne » que ces Messieurs de Port-Royal publieront post mortem sous le titre « Pensées » sont elles-mêmes pour l’essentiel des notes de lecture des « Essais » – et une confrontation avec leur auteur.

   Les « Essais sur les Essais », pour reprendre le titre de Michel Butor, sont légions, et pour rencontrer Montaigne rien de tel que de se laisser prendre par la main par quelque compagnon comme Antoine Compagnon ou Hervé Caudron qui vous feront goûter quelques mets choisis ou plonger directement dans le chaudron.

   Dans toutes les langues de l’Europe, le dialogue littéraire que Montaigne a noué avec ses contemporains s’est transformé en une vaste conversation ou « conférence »[2], à travers les continents et les générations – prenant langue avec chacun de ses lecteurs, occasionnels ou assidus, pour quelques mots, quelques lignes, quelques pages, ou parfois l’œuvre entière, comme s’il était là, causant et devisant familièrement dans le parler qu’il affectionne, au débotté, à bâtons rompus. Montaigne se fait l’éternel contemporain de chacun, car « la parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l’écoute. »

   Œuvre d’une vie, et vie d’une œuvre si pleine de vie qu’elle survit à son génie créateur et vit de sa propre vie – double mystère de la familiarité et de la fascination qui s’exercent et que s’exercent à percer ses plus brillants lecteurs, comme Pierre Manent dans son récent essai montaignien : « C’est la vie elle-même dans sa teneur ordinaire, dans les variations de ses humeurs et l’irrégularité de ses accidents, qu’ils s’agit de porter au jour et, si j’ose dire, d’installer dans une lumière qui fasse ressortir sa plénitude en préservant son imperfection. »

   Nul écolier français n’a échappé à Montaigne, et pourtant, il semble que beaucoup passent à côté. Il est temps de se réapproprier notre héritage – français, humaniste, chrétien ! – et de relire Montaigne – non pour s’amuser, non plus pour s’instruire (mais ne nous inquiétons pas, les deux sont donnés par surcroît), mais pour vivre, comme le conseillait Flaubert.

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