Manipulations génétiques

Manipulations génétiques
10 juin 2015 Dorothée Paliard

Manipulations génétiques

Par Pierre-Olivier Arduin.

Après la période intense du séquençage du génome humain qui a débuté à la fin des années quatre-vingt-dix, l’ère de sa manipulation vient de commencer. Une équipe de généticiens chinois a ainsi annoncé avoir procédé pour la première fois à des modifications du patrimoine génétique d’embryons humains. Les résultats de leurs expériences ont été publiés le 18 avril dernier dans le journal en ligne Protein & Cell, mais signe qui ne trompe pas, avaient été auparavant refusés pour des « motifs éthiques » par les deux revues internationales les plus prestigieuses en la matière, Nature et Science. Toutefois, si cette première mondiale inquiète la communauté scientifique, ce n’est pas en raison de la destruction des 86 embryons humains qu’elle a occasionnée et qui n’émeut plus aucun chercheur, mais à cause du risque de transmission de mutations non contrôlées aux générations suivantes si un bébé génétiquement modifié devait naître. Depuis plusieurs mois courait le bruit d’expérimentations secrètes menées en Chine pour tenter de modifier durablement le patrimoine génétique d’embryons humains récupérés auprès de cliniques privées de fécondation in vitro. La rumeur était alors suffisamment alarmante pour que des scientifiques américains, dont les prix Nobel, Paul Berg et David Baltimore publient plusieurs articles  – justement dans les titres de premier plan Nature et Science – pour appeler à un moratoire contre des modifications embryonnaires irréversibles de l’appareil génétique de l’espèce humaine.

Chirurgie des gènes

Il faut remonter à 2012 pour comprendre comment aujourd’hui la Chine a pu mettre en œuvre ce premier essai d’ingénierie génétique embryonnaire. C’est en effet à cette époque qu’est découverte par l’américaine Jennifer Doudna et la française Emmanuelle Charpentier – désormais en lice pour l’attribution du Prix Nobel de médecine –  une enzyme capable de découper avec une précision inégalée des séquences d’ADN et y insérer des modifications pour réguler l’activité d’un ou plusieurs gènes. Cette méthode révolutionnaire baptisée CRISPR/Cas9 du nom donné à ces « ciseaux moléculaires » est de plus à la portée de tous les laboratoires, ouvrant désormais la voie, aux dires des spécialistes, à une thérapie génique enfin sûre et efficace susceptible de soigner de nombreuses maladies[1].

Pour discerner les enjeux éthiques complexes soulevés par cette découverte, nous devons nous appuyer sur un discours incroyablement prophétique de saint Jean-Paul II qu’il avait donné en 1993 à un groupe de travail sur le génome humain réuni par l’Académie pontificale des sciences[2]. Nous sommes alors au tout début des premières tentatives de séquençage du patrimoine génétique. Jean-Paul II pose en tout premier lieu le principe selon lequel « l’approfondissement permanent des connaissances sur le vivant est de soi un bien » et il tient à encourager « les nombreux efforts des scientifiques, chercheurs et médecins qui s’attachent à décrypter le génome humain, à en analyser les séquences pour avoir une meilleure connaissance de la biologie moléculaire et des bases géniques de nombreuses maladies ». Parmi les objectifs qu’il assigne à la communauté scientifique, celui des « thérapie géniques tendant à la guérison individuelle de patients, nés ou à naître, porteurs de caractères génétiques pathologiques ». Quinze années plus tard, l’instruction doctrinale Dignitas personae approuvée par Benoît XVI confirmera ce jugement en soutenant le principe de la thérapie génique (n. 25 et 26). Il est indéniable que ce nouvel outil moléculaire CRISPR/cas9 laisse entrevoir de formidables progrès dans la chirurgie réparatrice des gènes défectueux, souvent à l’origine de maladies humaines graves, voire létales.

Menaces sur les embryons humains

Toutefois, Jean-Paul II met fermement en garde les chercheurs contre « les menaces redoutables » qui pèseraient sur l’humanité si les « exploits techniques » à venir venaient à être expérimentés sur les embryons humains. Le saint Pape, comme certaines voix inquiètes d’aujourd’hui, cible le risque de « transmission d’altérations génétiques aux générations futures » si une expérimentation inconsidérée venait à être menée sur des « gamètes [les cellules reproductrices] ou sur les embryons » mais Jean-Paul II va beaucoup plus loin en demandant avant tout une protection absolue des embryons humains et « le respect de leur intégrité, nécessité imprescriptible ». Dignitas personae conclut ainsi que les interventions de thérapie génique sont légitimes quand elles visent à corriger un défaut génétique chez l’adulte ou l’enfant, même in utero, à condition qu’elles s’effectuent sur des tissus ou organes concernant les cellules du corps autres que les cellules sexuelles dites germinales mais sont gravement immorales lorsqu’elles visent à modifier la lignée germinale ou pire, manipulent directement le génome des embryons. Ne nous faisons aucune illusion. Les Chinois, certes, ont été les premiers à oser cette transgression mais un amendement au projet de loi santé adopté le 14 avril en première lecture crée un nouveau régime de recherche sur l’embryon en lien avec la procréation artificielle qui la rendrait parfaitement envisageable en France.


Article paru dans le numéro 271 de la revue catholique La Nef, juin 2015.

[1] Marine Corniou, « CRISPR/Cas9 : l’arme fatale de la thérapie génique », Science et Vie, novembre 2014.

[2] Jean-Paul II, « Discours au groupe de travail sur le génome humain organisé par l’Académie pontificale des sciences », 20 novembre 1993.

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