Manger de tout?

Manger de tout?
4 décembre 2014 OSP
Nutrition et corps humain

Manger de tout?

Manger de tout?

Par Falk van Gaver

« En effet, le royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. » (Romains 14, 17).

Et pourtant, c’est bien un repas sacrificiel, qui est non seulement au centre de la liturgie, mais au cœur de l’Eglise – l’Eucharistie, qui fait l’Eglise. Le pain et le vin, fruits de la terre, de la vigne, et du travail des hommes… La question du repas et de la nourriture est tellement centrale dans le christianisme qu’elle est au cœur du mystère eucharistique, sacrement des sacrements.

Combien de fois avons-nous été frappés par ces réunions ecclésiales où le repas partagé consistait en nourriture agro-industrielle bas de gamme servies dans les inévitables couverts jetables en plastique ? Simplicité et pauvreté, certes, mais aux dépens des pauvres d’une part, de la nature d’autre part. N’est-ce pas là une indifférence à l’égard du corps, de l’incarnation, du réalisme eucharistique ? Que valent la charité et la vérité des paroles échangées quand la nourriture partagée ne répond aux exigences ni de la charité ni de la vérité en matière économique, écologique et sociale? Le royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson, certes, mais peut-on être réellement chrétien et manger n’importe quoi ?

Toutes les religions ont une dimension alimentaire, et le christianisme n’y échappe pas.

La religion chrétienne ne consiste pas en des questions de nourriture et de boisson, certes, et abolit les prescriptions alimentaires du judaïsme. « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur. » (Matthieu 15, 11). « Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne le déclare pas interdit. » (Actes 10, 15).

Mais le christianisme a un impact sur notre alimentation. Ce que nous buvons ou mangeons est comme une métaphore de ce que nous laissons ou non entrer dans notre vie. Laissons-nous entrer dans nos cuisines des pratiques économiques injustes et destructrices de l’homme comme de la nature, laissons-nous entrer dans nos bouches l’exploitation et la souffrance humaine et animale ? « Car si ton frère a de la peine à cause de ce que tu manges, ta conduite n’est plus conforme à l’amour. Ne va pas faire périr, à cause de ce que tu manges, celui pour qui le Christ est mort. » (Romains 14, 15). « Donc, lorsque vous vous réunissez tous ensemble, ce n’est plus le repas du Seigneur que vous prenez ; en effet, chacun se précipite pour prendre son propre repas, et l’un reste affamé, tandis que l’autre a trop bu… Méprisez-vous l’Église de Dieu au point d’humilier ceux qui n’ont rien ? » (1 Corinthiens 11, 20-21. 22).

Saint Paul condamne la gloutonnerie et l’ivrognerie et toute la tradition de l’Eglise recommande la modération dans le boire et le manger, dans la consommation. Sans compter l’ascèse, la frugalité et les règles alimentaires précisées dans les diverses règles monastiques (jusqu’au végétarisme total ou temporaire) et encouragées par les jeûnes que compte l’année liturgique.

Pouvons-nous être crédibles si nous parlons de respect de la vie lors d’un parcours de formation tout en mangeant de la viande industrielle surgelée ? Pouvons-nous être convaincants quand nous proclamons avec Dieu la bonté de la Création tout en avalant des boissons industrielles sucrées ? « Ce n’est pas un aliment qui nous rapprochera de Dieu. Si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins, et si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus. Mais prenez garde que l’usage de votre droit ne soit une occasion de chute pour les faibles. C’est pourquoi, si une question d’aliments doit faire tomber mon frère, je ne mangerai plus jamais de viande, pour ne pas faire tomber mon frère.» (1 Corinthiens 8, 8-9. 13).

Notre religion ne consiste pas en nourriture ni en boisson, certes, elle ne se réduit pas à des règles alimentaires, mais elle doit transformer toute notre vie – y compris notre alimentation. Pouvons-nous nous dire authentiquement chrétiens et contribuer par notre manière de produire et de consommer à la malbouffe, véritable catastrophe sanitaire autant qu’économique, écologique et sociale ? Ce que nous mangeons ne peut aller contre la justice, la paix et la joie dans l’Esprit Saint, c’est-à-dire contre la charité.

« Dieu a tant aimé le monde… » (Jean 3, 16). Dans le rayonnement de l’Eucharistie, sacrement de la charité, nos repas ne doivent-ils pas être des agapes qui témoignent de cet amour du monde ? Où en quelque sorte la bonne chère témoigne de la bonté de la chair promise à la résurrection ?

Il n’en est pas moins attendu de la liberté des enfants de Dieu. « Tout est permis », dit-on, mais je dis: « Tout n’est pas bon. » « Tout est permis », mais tout n’est pas constructif. » (1 Corinthiens 10, 23). « Tout m’est permis », dit-on, mais je dis : « Tout n’est pas bon ». « Tout m’est permis », mais moi, je ne permettrai à rien de me dominer. » (1 Corinthiens 6, 12).

L’important n’est pas tant ce que nous mangeons, du lard ou du cochon, que la façon dont nous mangeons – et donc la façon dont nous produisons et consommons. Justice et simplicité dans le partage des biens et des repas sont étroitement liées : « Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun. Chaque jour, d’un même cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple, ils rompaient le pain dans les maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité de cœur ; ils louaient Dieu et avaient la faveur du peuple tout entier. Chaque jour, le Seigneur leur adjoignait ceux qui allaient être sauvés. » (Actes 2, 44-47).

Simplicité et justice quand au partage du repas et quant à sa préparation – simplicité et justice quant à notre alimentation, quant à son mode de consommation et de production.

Simplicité et justice à l’égard de notre prochain comme à l’égard de la Création et du Créateur.

 

Falk van Gaver

Cet article est la version longue d’une chronique parue dans La Nef N. 264 de Novembre 2014.
Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux