Malthus, un libéral ?

Malthus, un libéral ?
8 octobre 2015 Dorothée Paliard

Malthus, un libéral ?

Par Anne-Marie Libert.

La face du monde aurait-elle été modifiée si Thomas Robert Malthus avait été meilleur débateur que son père? Cette remarque peut sembler futile, quoique…

Né en 1766 dans une famille anglaise assez prospère, devenu pasteur anglican en 1788, Thomas Robert Malthus publie anonymement en 1798 An essay on the principle of population, as it affects the future improvement of society, with remarks on the speculations of Mr. Godwin, M. Condorcet, and other writers Suite à une conversation avec son père à propos d’un projet d’amélioration des lois d’aide aux pauvres, Malthus, opposé à la modification de la loi, met par écrit ses arguments et publie ce petit ouvrage d’environ 150 pages. Comme le titre l’indique, Malthus veut montrer en quoi le principe de population influe sur le progrès futur de la société. Il cite deux auteurs contemporains: Godwin et Condorcet. Leurs ouvrages contiennent une vision optimiste des progrès sans limite de la société. Malthus va montrer combien cette espérance est utopique à cause du principe de population.

Le principe de population

Sur la seule base de la croissance de population dans certaines régions nord-américaines, Malthus adopte et défend avec ardeur l’idée de progression géométrique de la population (1-2-4-8-16-32-64-128-256-512…). Lorsque rien ne freine cette puissance de peuplement, la population double tous les vingt-cinq ans. Le rapport entre population et subsistances est vu de manière pessimiste. Peut-être pour mieux accentuer le contraste avec la progression géométrique de la population, Malthus précise la puissance de la terre à augmenter son rendement et introduit la notion de progression arithmétique des subsistances (1-2-3-4-5-6-7-8-9-10…), et ce dans les conditions les plus favorables (défrichement de nouvelles terres, encouragements à l’agriculture…). Une croissance plus importante de l’agriculture est impossible : la progression arithmétique des subsistances est un maximum qu’il est difficile d’atteindre. Malthus donne à ce rapport disproportionné entre l’homme et son environnement la forme d’une loi pseudo-mathématique et le nomme principe de population (selon une expression empruntée à William Godwin).

Les freins

Au contraire des affirmations de Godwin ou Condorcet selon lesquelles les problèmes de surpopulation ne risquent de se poser que dans des « myriades » de siècles, c’est à chaque moment de son histoire que cette menace plane sur l’humanité. Parce qu’il y a décalage entre la progression géométrique de la population et la progression arithmétique des subsistances, la population est inévitablement ramenée au niveau des subsistances par deux freins (checks) : la misère (misery) et le vice (vice). Ces freins servent donc à rétablir l’équilibre entre population et subsistances. La lutte pour la vie (struggle for existence) décime en priorité les classes inférieures de la société – en clair, les classes pauvres -. L’idée de contrainte morale (la limitation volontaire de la procréation par la chasteté et les mariages tardifs) sera introduite dans les éditions ultérieures de l’Essai et amènera Malthus à recommander que le ministre du culte avertisse les pauvres qui ont l’intention de se marier que personne ne les aidera financièrement à élever leurs enfants ! Si des pauvres choisissent de se marier, qu’ils en assument seuls les conséquences.

Un peu de théologie

Selon Malthus, le principe de population est une loi de la nature, loi voulue par Dieu ! C’est Lui qui a ordonné un accroissement différent de la population et de la nourriture. Seuls quelques hommes peuvent découvrir les lois du monde et ainsi éclairer leurs semblables, et donc la masse des pauvres, sur le principe de population. L’amélioration possible de la condition des pauvres passe uniquement par une prise de conscience du principe de population : tout homme doit en comprendre les implications au niveau individuel comme au niveau social et en tirer les conséquences. Malthus démontre également que les inégalités sociales sont inévitables et sont, elles aussi, le fruit de la volonté de Dieu.

La théologie de Malthus fait la part belle à une élite. Selon Malthus, les hommes naissent inégaux. Les influences exercées sur eux accentuent cette inégalité originelle. La doctrine calviniste de la prédestination revêt une forme nouvelle. Parce qu’Il est l’auteur ultime de toutes les stimulations qui permettent à l’esprit humain de surgir et de croître, Dieu a choisi de créer un monde avec des lois bien précises – surtout le principe de population -. Le potier (image biblique pour Dieu) agit comme il l’entend ! Dans ce monde, tous les hommes n’atteindront pas le même stade d’épanouissement et ne jouiront pas tous la vie éternelle. Les êtres peu réussis seront anéantis après avoir servi d’anti-modèle par le dégoût et l’horreur que les plus dégénérés auront inspirés aux vertueux.

La création a été voulue telle quelle par Dieu. C’est Lui qui a voulu que la population s’accrût beaucoup plus vite que les subsistances. C’est donc Dieu qui a introduit le mal dans le monde comme l’un des ingrédients de son œuvre. Il a dosé bien et mal et a donc voulu cette misère dont souffrent surtout les classes inférieures de la société. En poussant le raisonnement jusqu’à son terme, nous pouvons dire que la famine, la mort d’enfants deviennent des biens puisque ces maux partiels ont été voulus par un être, que Malthus qualifie de bon, pour éviter des maux encore plus grands.

Dans la logique de Malthus, la bienveillance, l’aide aux autres, surtout aux pauvres, deviennent péché. Si je lutte contre les inégalités sociales, je vais à l’encontre du dessein de Dieu. Il est donc logique que Malthus se soit opposé aux lois paroissiales d’aide aux pauvres ; elles sont néfastes et doivent être supprimées. Comme l’écrit Malthus :

« Il s’avère que, selon les inéluctables lois de notre nature, certains êtres doivent être dans le besoin. Ce sont les malheureux qui, à la grande loterie de la vie, ont tiré un numéro perdant. »

Le malthusianisme est né. Le philosophe Jeremy Bentham adhère au principe de population de Malthus mais il remplace Dieu par la Nature. Aussi implacable que Dieu, la Nature empêche la prolifération des êtres humains. Bentham et ses amis vont proposer une solution alternative à la contrainte morale de Malthus : la contraception. C’est la naissance du mouvement néo-malthusien, qui se répandra dans toutes les parties du monde, avec son cortège de contraceptifs et d’abortifs destinés à « aider » les pauvres, même par la coercition. Les lois implacables de la nature doivent être respectées. Les pauvres représentent un danger contre lequel il faut lutter sans relâche. Le libéralisme de Malthus et de ses successeurs arrange bien les pays riches, et dans les pays pauvres, les riches de ces pays ! Le bien-être des uns est au prix de la misère des autres !

Par Anne-Marie Libert

Collaboratrice de Mgr Michel Schooyans

Chargée de cours au Séminaire de Namur


Pour poursuivre la réflexion :

Schooyans Michel, en collaboration avec Anne-Marie Libert, Le terrorisme à visage humain, Paris, Éd. François-Xavier de Guibert, 2e éd., 2008.

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