Malheur aux riches ?

Malheur aux riches ?
10 mars 2015 Dorothée Paliard

Malheur aux riches ?

par Falk Van Gaver.

L’Evangile, une mauvaise nouvelle pour les riches ?

 

« Malheur à vous les riches ! » (Luc 6, 24) Si Jésus prononce des bénédictions envers les pauvres, il prononce de violentes malédictions envers les riches : la Bonne Nouvelle pour les pauvres se fait mauvaise nouvelle pour les riches : « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » (Marc 10, 25)

 

Comme le dit non sans humour  le théologien Jon Sobrino dans un livre récemment paru[1] : « Cette dénonciation de la richesse est claire même si, dans l’histoire, on a cherché toutes sortes de subterfuges pour l’édulcorer. On a cherché, de multiples façons, à diminuer la taille du chameau ou à augmenter celle du trou de l’aiguille, mais en vain. »

 

C’est cette nécessaire conversion à la pauvreté réelle – et non pas simplement une obéissance aux commandements moraux et spirituels – qui se joue dans l’épisode du jeune homme riche, qui manque le royaume : « Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. » (cf. Marc 10, 17-25).[2] Ainsi, comme le dit le théologien J. L. Segundo, « en accord avec Jésus, la ligne de partage entre la joie et la tristesse que doit produire le royaume passe entre les pauvres et les riches. »

 

La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres, et aux pauvres seulement, et aux riches seulement s’ils se font pauvres pour pouvoir la recevoir, l’entendre, la mettre en pratique, la vivre, en vivre – et non de leur richesse, de leur argent : « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres à la fois. Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’Argent. » (Matthieu 6, 24 ; Luc 16, 13) Mais Jésus indique la voie de salut, l’issue de secours : « Donnez en aumône ce que vous avez et pour vous tout sera pur. » (Luc 11, 41)

 

L’Evangile est bonne nouvelle et source de joie pour le riche qui comme Zachée se sait pécheur et sait s’appauvrir en distribuant sa fortune et en réparant les torts que sa fortune a causé : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. » (Luc 19, 8)

 

Mais il est mauvaise nouvelle et source de tristesse pour le riche qui se croit un homme juste, un homme religieux, et reste attaché à ses richesses. Le riche agit alors en tant que riche, esclave de sa richesse, et non en tant que personne libre – c’est un idolâtre de l’argent, un serviteur de Mammon, idole abstraite et sanglante. Aussi n’est-il pas nommé : le jeune homme riche s’opposant à Zachée comme dans la parabole le riche anonyme au pauvre Lazare.

 

Et les apôtres ne sont pas en reste de cette condamnation unilatérale de « l’argent malhonnête » (Luc 16, 9) et des richesses que seule peut convertir la mise en commun de tous les biens préconisée pour les disciples dans les Actes des Apôtres : « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. » (Acte 4, 32)

 

Le Nouveau Testament est unanime :

 

Saint Jean : « L’arrogance de l’argent ne procède pas du Père, elle procède du monde. » (1 Jean 2, 16)

 

Saint Paul : « La racine de tous les maux est la soif de l’argent. » (1 Timothée 6, 10)

 

Saint Jacques : « Ecoutez, mes frères bien-aimés. N’est-ce pas Dieu qui a choisi les pauvres selon le monde pour les rendre riches dans la foi et héritiers du royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment ? Mais vous, vous avez méprisé le pauvre ! N’est-ce pas les riches qui les oppriment et les traînent devant les tribunaux ? N’est-ce pas eux qui diffament le beau nom qui a été invoqué sur vous ? (…) Prenez garde ! Le salaire que vous n’avez pas payé aux ouvriers qui ont moissonné dans vos champs crie vers le ciel ; et les clameurs des paysans sont arrivées jusqu’aux oreilles du Seigneur des armées ! Vous avez eu une vie de confort et de luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage. » (Jacques 2, 5-7 ; 5, 4-5)

 

Condamnation qui sera reprise par les Pères de l’Eglise : pour Clément d’Alexandrie, « toute possession que l’on possède pour soi-même, comme si elle vous était propre, et que l’on ne met pas au service de ceux qui en ont besoin, est injuste »[3].

 

Saint Jérôme affirme : « En effet, toutes les richesses proviennent de l’injustice puisque sans que l’un ait perdu, l’autre ne peut pas trouver. C’est pourquoi me paraît particulièrement vrai le proverbe qui dit : le riche, où il est injuste, ou il est héritier d’un injuste. »[4]

 

Comme l’écrivait le théologien J. L Sicre : « Jésus condamne radicalement la richesse en tant que grande rivale de Dieu qui étouffe le message de l’Evangile. »

 

Falk van Gaver

 


 

(Cet article est la version longue d’une chronique « A rebours » parue dans La Nef N. 268 de Mars 2015)

[1] Jon Sobrino, sus Christ libérateur. Lecture historico-théologique de Jésus de Nazareth, Présenté par Gustavo Guterriez, Cerf, 2014, 530 p., 29€

 

[2] « Jésus se mettait en route quand un homme accourut et, tombant à ses genoux, lui demanda : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » Jésus lui dit : « Pourquoi dire que je suis bon ? Personne n’est bon, sinon Dieu seul.  Tu connais les commandements : Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d’adultère, ne commets pas de vol, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort à personne, honore ton père et ta mère. » L’homme répondit : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima. Il lui dit : « Une seule chose te manque : va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; alors tu auras un trésor au ciel. Puis viens, suis-moi. » Mais lui, à ces mots, devint sombre et s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. Alors Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles. Jésus reprenant la parole leur dit : « Mes enfants, comme il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu ! Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. » (Marc 10, 17-25)

[3] Clément d’Alexandrie, « Quel riche peut être sauvé ? », cf. Riches et pauvres dans l’Eglise ancienne, Migne, Lettres Chrétiennes 2, nouvelle édition 2011

[4] Jérôme, Lettres

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