L’usine nouvelle ?

L’usine nouvelle ?
13 juin 2014 webmaster

L’usine nouvelle ?

Par Philippe Conte

   Tout le monde connaît l’entreprise Toshiba qui fabrique depuis de longues années des ordinateurs portables, des disques durs, des mémoires RAM, des composants électroniques, toutes sortes de semi-conducteurs, des téléviseurs, des lecteurs CD/DVD, des projecteurs vidéo, des photocopieurs, des imprimantes multifonction, des télécopieurs, des vidéoprojecteurs, des machines de traitement du courrier, des téléphones mobiles, des réacteurs nucléaires. On pouvait croire que cette très grande maîtrise des processus industriels suffirait à satisfaire cette grande entreprise ! Qu’aurait-on encore pu ajouter à cet appétit insatiable, à ces compétences multiformes ?

Un pas de plus vers l’artificialisation du monde

   Eh bien, Toshiba a annoncé que la firme allait ouvrir une usine de légumes ! Située dans la banlieue de Tokyo, elle sera dotée «d’éclairages fluorescents spéciaux optimisés pour la croissance des végétaux, d’un air conditionné qui maintient toujours la même température et un degré d’humidité constant, d’un dispositif de surveillance de l’état physique des plantes et d’équipements de stérilisation pour l’emballage des produits». L’intention : louable, comme souvent !… L’objectif affiché étant la santé des consommateurs. En effet dans cet environnement aussi surveillé que les salles blanches (l’usine sera sans nul doute conforme à la norme ISO 14644-1), il ne sera pas nécessaire d’utiliser de pesticide car aucun ravageur ne saurait franchir l’enceinte sécurisée et sur-pressée. De même, la pollution (y compris nucléaire) ne pourra contaminer les plantes « cultivées ».

   Mais là encore si l’on prend le recul nécessaire pour juger de la dynamique des évolutions et si l’on s’inquiète des perspectives très immédiates de recherche dans le domaine alimentaire ; c’est un pas de plus vers l’artificialisation du monde. Des start-up du « biotech » travaillent déjà sur les projets de viandes synthétiques, sur des produits à base d’insectes ou autre ! Là encore le souci de la santé du consommateur est mis en avant : les produits conçus ainsi seront « standardisables », plus sûrs. De plus les associations anti-spécisme qui luttent pour l’égalité de droit des animaux et des êtres humains ne pourront que saluer une telle évolution qui épargnerait les souffrances animales liées à l’élevage en batterie. Pour lutter contre les effets néfastes de l’industrialisation de l’agro-alimentaire, on aura ainsi encore plus d’industrialisation. Ce n’est pas de la science-fiction : l’association « People for the Ethical Treatment of Animals » a lancé un concours dont l’objectif est le premier « fried chicken » synthétique que le consommateur ne pourra distinguer du vrai ! Si le mot « vrai » a encore un sens !

Quand l’industrie veut suppléer au vivant

   Parallèlement à ce mouvement, l’industrie des semences tend à breveter le vivant, ce qui implique une dépendance de plus en plus grande des agriculteurs vis-à-vis des grands groupes (Monsanto, Dupont de Nemours,…). La stratégie de ces entreprises repose sur la difficulté pour un agriculteur d’éviter les croisements entre des variétés non brevetés et celles dont elles détiennent les brevets. Ainsi tout cultivateur peut potentiellement cultiver des plants dont le génome comporte une part du brevet. Il peut donc être poursuivi par les tribunaux.

   Il est urgent de s’interroger sur cette industrialisation de l’agriculture que la réglementation européenne encourage. La directive 98/44/CE prévoit en effet « qu’une matière biologique isolée de son environnement naturel ou produite à l’aide d’un procédé technique peut faire l’objet d’une invention, même lorsqu’elle préexistait à l’état naturel ». Seuls sont exclus de la brevetabilité les procédés de production « consistant intégralement en des phénomènes naturels ». Le mot intégralement étant ici de la plus grande importance. En effet ladite directive prévoit explicitement que la protection conférée par un brevet s’étend à toute matière biologique obtenue à partir de cette matière biologique par reproduction ou multiplication sous forme identique ou différenciée dotée de ces mêmes propriétés.

   Il va sans dire que de tels problèmes juridiques sont impossibles dans notre usine à légumes. Aucun gène breveté n’entrera subrepticement en salle blanche. Du coup demain, ne sera-t-il pas obligatoire de produire ainsi des végétaux ?
Que restera-t-il de la liberté des peuples quand un besoin aussi primordial que la nourriture sera entièrement entre les mains de groupes multinationaux ?

 

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