L’insurrection pour tous

L’insurrection pour tous
28 mai 2015 Dorothée Paliard

L’insurrection pour tous

Par Falk van Gaver.

De l’écologie intégrale à l’insurrection pascale

J’ai rencontré Jean Bastaire une seule fois, il y a dix ans, en 2005, lors d’un colloque à Lyon dans le programme duquel j’intervenais sur le thème de l’écologie chrétienne. Je venais de publier mon premier livre, Le Politique et le Sacré, dans lequel je prônais une vision chrétienne de l’écologie et rappelais avec fougue la dimension cosmique du christianisme, irrigué notamment par les écrits d’Henri de Lubac, de Joseph Ratzinger et de Jean Bastaire.  J’avais lu tout ce qu’il avait écrit alors sur l’écologie chrétienne – et j’ai bien sûr lu tout ce qu’il a écrit ensuite. Entre le vieux petit bonhomme tout sec dans son imperméable beige, avec son béret basque sur le crâne, et le grand échalas d’un quart de siècle que j’étais alors, ce fut un coup de foudre « intellectuel ». Et le début d’une longue relation épistolaire, avec ses fameuses lettres dactylographiées sur une vieille machine à écrire Underwood – il avait de l’avance technologique sur moi, je lui répondais à la plume  – enfin, pas à la plume d’oie tout de même, au stylo à plume… Pour rattraper mon retard technologique sur lui, j’avais même acheté l’an suivant une Underwood d’occasion, que je n’ai jamais réussi à faire marcher… Que voulez-vous, j’étais encore plus « antimoderne » que lui… Dans ses lettres, il était enthousiaste et rigoureux, il ne laissait rien passer, et s’interrogeait et m’interrogeait notamment sur mon adhésion à la « décroissance », terme qu’il ne goûtait guère, peut-être à cause de sa négativité apparente ou de ses relents malthusiens.  Nous nous sommes écrits pendant presque dix ans, mais je ne l’ai jamais revu. Je l’ai eu une fois au téléphone, quelques mois avant sa mort. Mais il a été, comme pour la plupart d’entre nous réunis aujourd’hui, quelqu’un d’important dans ma vie, quelqu’un qui a vraiment compté.

En 2006, dans le cadre d’un colloque du tout jeune Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon, dans le programme duquel j’intervenais à nouveau sur le thème de l’écologie chrétienne, toujours inspiré entre autres par les écrits de Jean Bastaire, j’utilisais pour la première fois le concept d’ « écologie intégrale », que je définissais comme suit : « L’écologie dépasse largement la question de l’environnement et concerne la totalité de l’existence : l’écologie est par nature intégrale et comprend aussi « l’écologie humaine » qu’évoquait Jean-Paul II dans son encyclique L’Evangile de la Vie ! »[1] En 2007, je développais ce concept dans un article intitulé« Pour une écologie intégrale » : « Une écologie intégrale, c’est une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle. »[2]Aujourd’hui cette expression est heureusement partagée par de nombreux chrétiens pour qualifier une écologie à la fois humaine et naturelle – et non se cantonner au seul pré carré catholique de l’ « écologie humaine ».

Mais, plus largement, au-delà de cette définition minimale, qu’est-ce que l’écologie intégrale ?

C’est une écologie génésique qui affirme avec Dieu la bonté intrinsèque de la profusion variée des êtres vivants et de l’humanité comme gardienne de cette vitalité, de cette diversité.

C’est une écologie édénique, où l’homme et la femme en amitié avec les animaux et les plantes dans le jardin parlent avec Dieu qui s’y promène à la brise du soir.

C’est une écologie noachique qui imitant l’acte créateur de Dieu et suivant son ordre sauve toutes les espèces vivantes du déluge qui menace la terre – et non l’homme seulement, et non les animaux domestiques, humanisés, seulement, mais tous les animaux sauvages et qui s’assure de la survie et de la pérennité de chaque espèce.

C’est une écologie mosaïque qui régule l’usage humain de la nature, de sa culture et de sa consommation. C’est une écologie prophétique qui dénonce les ruptures de l’alliance avec Dieu qui est aussi une alliance avec toute la Création, une alliance avec la nature, comme le montrent aussi bien les travaux de Catherine Chalier qu’une simple lecture de la Bible.

C’est une écologie biblique qui du début à la fin loue avec toute la Création Dieu Créateur.

C’est une écologie messianique qui proclame la grande paix de l’homme avec toute la Création, le veau et le léopard, l’enfant et le serpent réconciliés.

C’est une écologie christique qui célèbre l’unité de toute la Création dans le Dieu fait homme, le Logos fait chair, le Verbe incarné.

C’est une écologie apostolique qui pratique la pauvreté volontaire et la communauté des biens – et plus près de nous une écologie monastique qui recrée au désert et ailleurs la communauté apostolique dans sa radicalité évangélique et son communisme primitif.

C’est une écologie pascale qui confesse la résurrection générale, la résurrection de toute vie par le Dieu qui a tout créé pour que tout subsiste, comme dit le Livre de la Sagesse.

C’est une écologie apocalyptique qui annonce la recréation du monde, terre nouvelle et cieux nouveaux où fleurira la justice.

C’est une écologie catholique, et tout d’abord au sens étymologique, kat’holon, relatif au tout – c’est-à-dire universel au sens plénier du terme – relatif à l’univers entier.

C’est une écologie œcuménique là encore tout d’abord au sens étymologique d’œcoumène, qui concerne l’ensemble du monde habité, de l’oikos,  toutes confessions et toutes religions et irréligions ensemble (même si non confondues) et puise sans exclusive dans toutes les traditions de l’humanité.

C’est une écologie cosmique et là encore au sens étymologique du cosmos – un monde qui est beauté dans l’ordre, beauté de l’ordre, éclat de l’harmonie, splendeur de la diversité ordonnée, de l’unité dans la diversité, de l’unidiversité.

C’est une écologie mystique qui contemple et plonge dans le mystère de l’être, le mystère de la vie, de l’existence insondable et splendide.

C’est une écologie eucharistique qui rend grâce pour le don foisonnant de l’être, de la vie, de la Création, de la profusion de l’étant et du vivant. C’est une écologie théologique, une écologie divine, qui scrute et prie le Dieu vivant, le Dieu qui est vie, le Dieu qui donne et redonne vie.

C’est une écologie totale qui n’oublie rien ni personne, ni Dieu ni les hommes ni les anges ni les animaux les plantes et tous les êtres vivants et pas même l’étant inanimé – car la Création tout entière crie dans les douleurs de l’enfantement, gardant l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage, de la dégradation inévitable, pour connaître la liberté, la gloire des enfants de Dieu.

Bien sûr, il s’agit là d’une vision chrétienne de l’écologie intégrale – concept d’origine chrétienne, mais qui peut être, qui doit être, qui est fait pour être diffusé, partagé, repris, discuté, largement au-delà des seuls cercles chrétiens, comme terrain d’entente, lieu commun de dialogue ou de confrontation. Et point de départ d’une insurrection. A cet égard, il est notable que les initiateurs du soulèvement pacifique des Veilleurs, Gautier Bès, Axel Rokhvam et Marianne Durano aient choisi comme sous-titre à leur manifeste Nos limites publié en 2014 : Pour une écologie intégrale. Proposant une vision sécularisée de l’écologie intégrale, une « écologie intégrale pour tous », en quelque sorte.

Aujourd’hui, face au technocapitalisme mondialisé qui détruit aussi bien la biodiversité que la diversité culturelle, aussi bien la nature que la culture, une authentique écologie intégrale ne peut que prendre la forme d’une insurrection – d’une insurrection intégrale, d’une« insurrection pascale », pour reprendre le titre du livre testament et libre testament de Jean Bastaire, paru en 2012 et lu aussitôt. Bastaire l’insurgé… Qui a également influencé, à travers Charles Péguy – Péguy le socialiste, l’anarchiste, le républicain, le patriote, le chrétien – mon « anarchisme chrétien » – mais ceci est une autre histoire. Aussi, quand Fabien Revol m’a proposé comme thème d’intervention à ce colloque « pour une insurrection écologique des consciences », il ne pouvait pas mieux entrer en syntonie avec les préoccupations et les occupations qui sont les miennes depuis ma prime jeunesse : écologie et insurrection. Insurrection écologique.

Indignés ou insurgés ?

Dans sa précampagne aux élections présidentielles de 2002, l’écologiste Pierre Rabhi appelait à une « insurrection des consciences ». Mais cette insurrection doit se traduire en actes si elle ne veut pas se réduire à une posture d’indignation. Soyons des insurgés plutôt que des indignés ! Soyons des « chrétiens insurgés » ! Bien sûr, il faut s’indigner. Mais il ne faut pas en rester là. Il faut s’insurger. C’est-à-dire, agir. S’insurger, ce n’est pas forcément prendre les armes. Mais c’est agir concrètement contre la destruction de la nature et de l’homme : le mouvement contre le « mariage pour tous », avec la Manif pour tous, a été une insurrection concrète des consciences, de même que le sont les mouvements d’occupation des ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Sivens, etc., de même que le sont les actions des Faucheurs volontaires, etc. Il y a toute une tradition de désobéissance civile, de résistance passive, de révolution non-violente, d’activisme pacifique, à se réapproprier et  laquelle aucun chrétien ne devrait être étranger, puisqu’il s’agit à l’instar de Jésus et de ses disciples de témoignage concret, engagé, et physiquement engagé, avec son corps, pour la vérité- éventuellement jusqu’au sang, jusqu’au martyre – qui veut dire témoignage, ne l’oublions pas. Cette « insurrection pascale », selon l’expression de Jean Bastaire, insurrection pour la vie et la vérité, ce devrait être le mode de vie de tout chrétien ! Comme écrivait si justement Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Il faudrait qu’ils me chantent de meilleurs chants, pour que j’apprenne à croire en leur Sauveur : il faudrait que ses disciples aient un air plus sauvé ! »

Cette tradition concrète et vivante à se réapproprier est celle de la non-violence active, militante, théorisée et surtout pratiquée par Gandhi : ahimsa – non-nuisance, innocuité – et surtout satyagraha – attachement à la vérité – équivalent indien du concept chrétien de martyre. Lire et pratiquer Gandhi est aujourd’hui indispensable, et avec lui ceux qu’il a inspirés : Vinoba, Lanza del Vasto, Richard Gregg, Jean Goss, Jean-Marie Muller, Martin Luther King… En amont, bien sûr, on fréquentera avec profit ceux qui l’ont inspiré, la vie et l’œuvre d’Henry David Thoreau, à la fois pionnier de l’écologie sauvage et inventeur du concept de désobéissance civile qu’il a pratiquée en personne, et les écrits de Léon Tolstoï, pacifiste évangélique radical. Mais ces lectures et ces exemples, ces exempla, ne remplaceront jamais le passage à l’acte. Et c’est à ce passage à l’acte que j’invite aujourd’hui chacun. Il faut franchir la ligne rouge. De même qu’un chrétien véritable doit payer de sa personne, un écologiste conséquent doit le faire lui aussi. Alors, imaginez, un écologiste chrétien, un écologiste intégral…

La première insurrection se fait à domicile, au quotidien : c’est l’insurrection du mode de vie, c’est la conversion de l’existence, la rupture avec le « monde », la rupture avec le système, la rupture avec la destruction du monde, et là encore, si tout est à découvrir, adopter et adapter pour chacun, rien n’est à inventer : nous trouverons nos exemples aussi bien dans les grandes traditions philosophique et religieuses de l’ascèse, du dépouillement, de la pauvreté volontaire, que dans les courants plus récents de la « simplicité volontaire », de la décroissance et du « life-style activism » comme dans les exhortations depuis des décennies répétées des papes et autres évêques à« changer nos styles de vie ». Là aussi, je ne peux qu’inviter chacun – et moi le premier – à passer de la théorie à la pratique. Mais ça ne suffit pas. C’est déjà immense de bien agir, de bien vivre, de ne pas mal agir, de ne pas mal vivre – ou de moins mal agir et de moins mal vivre, à quoi se résument souvent mieux agir et mieux vivre. Pour changer le monde, a rappelé Gandhi, il faut commencer par changer soi-même, se changer soi-même. Commencer, a bien dit Gandhi, ce qui veut dire que ce n’est qu’un début, qu’il ne faut pas s’arrêter là. Encore faut-il s’opposer activement au mal, agir contre le mal. Et Gandhi a montré dans sa vie comment il a lié ces deux dimensions – jusqu’à la mort.

Nous ne pouvons pas non plus en rester à un écologisme superficiel qui ferait l’économie de la critique radicale, fondamentale – qui va aux racines, aux fondements – de notre économie, de notre système économique et politique qui permet le ravage du monde et des sociétés, la destruction massive de la nature et la croissance vertigineuse des inégalités entre les hommes – entre les sociétés et dans les sociétés. C’est tout notre système économique et les systèmes politiques qui le permettent qu’une écologie intégrale doit aujourd’hui remettre en cause, et contre lequel elle doit s’insurger, auquel elle doit résister, et qu’elle doit contribuer à changer, réformer, révolutionner.

Cette insurrection personnelle, existentielle, se traduit donc aussi en insurrection intellectuelle – et nous sommes tous invités à un certain travail intellectuel, un travail de notre intelligence, pour comprendre, discerner, saisir, critiquer le monde dans lequel nous vivons. Là encore, les références ne manquent pas dans la critique politique, économique, sociale et écologique de la mondialisation du capitalisme, du néolibéralisme et du technicisme. Je rappellerai ici quelques références fondamentales et pionnières de l’écologie chrétienne : Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Ivan Illich, Ernst Friedrich Schumacher… Mais l’écologie intégrale doit s’ouvrir à toute la pensée écologique et critique – je pense à André Gorz, Serge Latouche, Cornélius Castoriadis, Jean-Claude Michéa, etc. La liste n’est pas exhaustive ! C’est tout un héritage que nous devons intégrer, et une actualité que nous devons suivre. Je pense entre autres aux travaux relayés par des publications comme La Revue du Mauss, Entropia,  L’Ecologiste, La Décroissance, Pièces et mains d’œuvre, etc.

Mais nous ne pouvons pas non plus en rester là. L’insurrection individuelle et intellectuelle doit se traduire en action, et en action collective, publique, civique, proprement politique au sens strict. Je ne parle pas seulement de colloques, de publications,  de pétitions, ni même d’élections, etc. – publicité indispensable de la critique écologique. Je parle d’action directe, concrète, d’engagements concrets, locaux, visant à préserver, défendre, restaurer notre environnement immédiat – naturel et culturel – et j’emploie ici le terme« environnement » à dessein : non comme une abstraction anthropocentrique désignant la nature en général, mais comme une désignation concrète de ce qui nous environne immédiatement. L’écologie intégrale est ainsi à la fois conservation et restauration, conservatrice et restauratrice, conservative et restaurative – elle vise à conserver et restaurer l’environnement naturel-culturel de l’homme concret. Loin d’être un « conservatisme frileux », un « immobilisme peureux », il s’agit d’une dynamique créatrice et recréatrice, créative et recréative, non seulement défensive mais aussi bien offensive, constructive, comme le montre entre autres exemples le mouvement du « rewilding » – qui prône et pratique le réensauvagement volontaire des espaces naturels.

Bref, chacun de nous doit s’attacher personnellement à un combat non seulement écologique général, mais environnemental particulier. Ce sera le critère et le signe non seulement de la crédibilité, mais de l’authenticité, la véracité, la sincérité, la vérité de notre engagement écologique. L’épreuve du feu. Le passage au crible. L’amour de la nature, c’est comme la charité, l’amour du prochain : en paroles seulement, ou en actes ? Montre-moi ton écologie qui n’agit pas, moi, c’est par mes actes que je te montrerai mon écologie…

Tous zadistes ?

Alors, tous zadistes ? En quelque sorte, oui. Car aujourd’hui, c’est toute la nature, cultivée et sauvage, qui est une zone à défendre, et il en va de même de la culture, des vieilles cultures locales, des traditions, coutumes, héritages, écrasées par le rouleau compresseur de la mondialisation : je le rappelle, une écologie intégrale est une écologie de la nature, de toute la nature, de toutes les natures, et de l’homme, de tout l’homme, de tous les hommes.

Passant, comme Ellul, de la révolution aux révoltes, les communautés zadiennes, constituées ad hoc, sont porteuses d’une nouvelle forme d’insurrection : elles opposent aux lieux abstraits du pouvoir une puissance collective ancrée dans un territoire. A la différence des ZAT d’Hakim Bey (zones autonomes temporaires, acronyme TAZ en anglais), les ZAD sont des zones autonomes durables. Et la violence relative que certains pourraient reprocher à certains des zadistes est, rappelons-le, une violence limitée – non armée – et défensive : le drame de la mort de Rémi Fraisse, tué par un tir de grenades offensives, qui sont des armes de guerre, sur le site du barrage de Sivens devrait rappeler chacun à la décence, au vu de la disproportion des moyens comme des usages violents entre les forces policières et militaires (puisqu’il s’agit de la gendarmerie) d’une part et les militants écologistes d’autre part. A nous de participer à des ZAD, voire de créer des ZAD, et pourquoi pas des ZAD davantage non violentes, et d’autres actions, comme des veillées et des veilles écologiques –  à quand des Veilleurs de la Création ?… Ceci est une invitation. Une invitation à la création. Une invitation à l’imagination. Une invitation à l’action. Passage à l’acte. Un peu d’activisme ne nous fera pas de mal.

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Ce fut écrit dans Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793. Quand le système économique, technique, politique, viole les droits, non seulement des peuples, mais de toute la nature, et détruit jusqu’à l’environnement culturel et naturel des peuples, l’insurrection est pour chaque peuple, et pour chaque portion des peuples, le plus sacré des droits est le plus indispensable des devoirs. Mais pas n’importe quelle insurrection : l’insurrection écologique, insurrection de la vie, par la vie et pour la vie. Et la vie en abondance.

Anastasie générale !

Le terme grec anastasis, qui a servi à désigner la résurrection du Christ, et qui signifie étymologiquement l’action de se relever, le relèvement, a d’abord servi à désigner (chez Thucydide) le soulèvement, politique et populaire : l’insurrection. Que le même mot désigne à la fois la résurrection et l’insurrection est sans doute un signe des temps : l’écologie intégrale, c’est la pratique et l’espérance de l’anastasie générale. Anastasis – insurrection/résurrection. Quoi de mieux pour désigner une écologie intégrale, une écologie anastasique qui vise et espère la résurrection la résurrection générale, qui participe à la résurrection générale, qui participe de la résurrection générale ? Résurrection de l’homme, de l’humanité, résurrection de la nature, de la création. Car une écologie anastasique, insurrection écologique pour la résurrection cosmique, universelle, au sens propre de résurrection de l’univers,  vise davantage que la conservation et la restauration du monde (l’apocatastase pétrinienne, le tiqqun olam juif) : elle vise la résurrection, re-surrection, le relèvement du monde, relèvement de l’homme et de la nature, de l’homme dans la nature, de la nature dans l’homme, de l’homme de la nature, de la nature de l’homme, de l’homme naturel, de la nature humaine… Résurrection de nos campagnes, nos montagnes, nos forêts, nos pays, nos terroirs, nos cultures, notre nature sauvage, résurrection de rapports vivants, de relations vivantes à notre environnement, une ré-incarnation de nos existences dans la chair de nos corps, dans la chair du monde. Ce que nous professons, c’est la résurrection de la chair – chair de l’homme, chair du monde.

Si l’écologie intégrale est insurrectionnelle vis-à-vis de la destruction du monde par l’homme, l’écologie intégrale est résurrectionnelle vis-à-vis du monde lui-même et de l’homme lui-même. L’écologie intégrale est insurrectionnelle parce que résurrectionnelle, insurrectionnaliste parce que résurrectionnaliste. C’est une insurrection, insoumission, insubordination, désobéissance, dissidence, sécession, révolte, rébellion, révolution pour la résurrection. Une révolution non seulement conservatrice et restauratrice, mais recréatrice – conservative, restaurative, recréative.  (Et récréative, car la recréation du monde atteint sa perfection dans le récréation de Dieu et du monde, le shabbat cosmique.) Sa négativité nie la négation de la vie – elle est néguentropique. Sa destructivité détruit la destruction du monde – elle est re-créative. Sa négativité à l’égard du négatif est positivité, sa destructivité à l’égard du destructif est créativité. Son mot d’ordre est : laisser vivre. Croissez et multipliez-vous, comme dit Dieu dans la Genèse d’abord aux animaux avant de le dire aux hommes – ce second ordre ne pouvant contredire le premier, la croissance de l’homme ne doit se faire que dans la croissance de tout le vivant – et non contre elle

La violence de l’insurrection écologique intégrale est celle du Christ au Temple. La Création toute entière et chaque être étant le Temple de Dieu, l’écologie intégrale se fait un fouet de cordes, une arme non létale faite de moyens pauvres, des moyens du bord, et chasse les marchands du Temple et renverse les comptoirs de ceux qui font de la maison du Père, qui est la Création tout entière, un endroit de trafics, une caverne de bandits, qui prend place dans nos vies, dans nos esprits, dans nos cœurs, comme dans notre société, notre politique, notre économie. Chasser en nous et partout les marchands du Temple, les trafiquants de la Création qui la vouent à l’universelle prostitution, voilà le programme de cette insurrection permanente, de cette insurrection pour tous qu’est l’écologie intégrale.

Texte écrit à la demande de Fabien Revol pour la Journée d’hommage à Jean Bastaire du jeudi 28 mai 2015 organisée par l’Université catholique de Lyon.

[1] « Un entretien avec Falk van Gaver sur l’écologie », Caelum et terra, 13/11/2006

[2] « Pour une écologie intégrale », L’Homme Nouveau, 2007

  • Thomas Michelet

    C’est dommage qu’il ait été antithomiste, au nom d’un scotisme franciscain qui l’a conduit à l’antispécisme, ce qui est tout de même curieux. Comment respecter la biodiversité et prôner l’univocité de l’être.

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