Limite, la revue de l’écologie intégrale !

Limite, la revue de l’écologie intégrale !
1 octobre 2015 Dorothée Paliard

Limite, la revue de l’écologie intégrale !

Propos recueillis par Falk van Gaver et Luc Richard

Entretien avec Paul Picarretta, rédacteur en chef de la revue d’écologie intégrale Limite.

 Limite est une « revue d’écologie intégrale », terme que François a mis en avant dans Laudato si : qu’est-ce que concrètement une écologie intégrale ?

L’écologie, c’est la science des interactions du vivant. Un écologiste attentif remarque que lorsqu’un être vivant est perturbé dans son mouvement naturel, c’est tout l’écosystème qui va s’en trouver modifié. Or, l’homme n’échappe pas à cet écosystème. Le phénomène des migrants venus du Sud ne doit pas masquer une réalité environnementale catastrophique. Le mouvement de déplacement des populations du Sud vers le Nord est un processus sans retour. Quand un être vivant ne trouve plus son compte quelque part, il migre. (La migration saisonnière en est un exemple cyclique) Et quand la migration s’avère définitive, ce n’est pas forcément bon signe. Je ne voudrais pas pousser plus loin le parallèle avec la migration animale, car l’homme est un être de relation qui peut s’adapter plus facilement qu’on ne le croit, et accueillir un autre sans qu’on ne lui ordonne. L’intégralité de notre écologie désigne avant tout cela : une écologie qui ne choisit pas l’être humain au détriment de la nature, ni la nature au détriment de l’humain. Mais l’écologie n’est pas seulement une question environnementale, technique ET scientifique, c’est aussi une question sociale et économique. L’étymologie nous le fait entendre : oikos, la maison, se déploie au sein d’une cité et de là recouvre toutes les dimensions vitale de l’homme : sa façon de se nourrir, sa façon de se divertir, sa façon de se marier et de transmettre. C’est donc cela, l’écologie intégrale.

Qui sont les rédacteurs de Limite ? D’où viennent-ils ? Où veulent-ils aller ?

Les milieux sociaux culturels d’origine sont très variés. Il y a des fils d’ouvriers  et des enfants de petits cadres, des fils de profs et peut-être même des enfants de médecins. Il y aussi  des enfants de l’immigration et des gens dont la famille est en France depuis Hugues Capet.  A la louche, je dirais trois fonctionnaires agrégés de lettres et de philo, trois ou quatre journalistes précaires gagnant un peu moins que le smic, un ancien journaliste de l’Huma au chômage, un journaliste de la presse agricole, un type qui vit dans une cité HLM à Marseille,  un jeune sociologue fauché, une journaliste du Figaro, deux personnes venant du monde associatif, un ornithologue de la LPO et votre serviteur, épicier le soir  et journaliste le jour.  Je dirais que si la diversité socioculturelle prime, il y a un consensus sur une chose : ne jamais devenir un bourgeois aux idées molles. Ne jamais avoir « une pensée toute faite » comme dirait Péguy. C’est un pari difficile, à l’heure où l’on nous demande d’être équipé technologiquement, d’être « mobiles » et « réactifs ». Cela nous demande des efforts de dépouillement, de l’humilité, car l’essentiel pour nous est d’aboutir à une pensée cohérente et vive. Je crois foncièrement, pour ma part, à la double question nietzschéenne : qui parle, et d’où ? Les conditions matérielles depuis lesquelles une personne s’exprime ne peuvent plus être négligées. Beaucoup d’entre nous ici essayent d’incarner cette « sobriété heureuse » dont nous parlons tant. En s’enracinant dans la vie locale associative, en privilégiant les circuits courts (alimentation locale).  C’est à ce titre que nous appelons à une certaine désertion des entreprises libérales.  Tout le monde n’est pas appelé à devenir cadre dans une boîte d’assurance.  Les structures de péchés existent, et se salir les mains ne signifient pas forcément œuvrer au sein d’elles.

J’ai donc réuni ce monde autour de moi parce que chacun dégageait une intelligence et une simplicité rare. Ce qui nous rassemble, c’est la soif d’une vie alternative. Nous pensons que le libéralisme est une idéologie terrible qui non seulement gangrène les cœurs, mais crée de la précarité par principe, car son objectif est toujours d’alimenter le capitalisme auquel elle est dorénavant indissolublement liée. Pour les chrétiens il s’agit tout simplement d’un péché grave, car c’est un péché contre le pauvre. Pour les autres, cela contrevient au « valeurs humanistes ». Peu importe au fond le principe que vous invoquez, l’essentiel est de faire front ensemble.

Certains d’entre les animateurs sont issus de LMPT ou des Veilleurs : la revue Limite, est-ce une opération de greenwashing de la « droite » catholique anti mariage pour tous ?

Personne n’est « issu de LMPT ». Quant à Gaultier Bès, il a eu le courage d’amener les Veilleurs à Notre-Dame de Landes, ce qu’aucun autre chrétien n’aurait su faire.  En revanche, nous avons bel et bien été les seuls à relayer l’unique critique perspicace qui fut émise à l’encontre de LMPT.  Il s’agit d’une saillie bien sentie du groupe Grenoblois Pièces et mains d’œuvre, des hommes et des femmes oeuvrant contre l’artificialisation du monde. En dépit de l’utilisation soudaine d’un vocabulaire anticapitaliste, La Manif Pour Tous n’a jamais protesté contre la marchandisation du vivant, puisqu’elle ne s’est jamais opposée publiquement à la PMA pour les couples infertiles. Gaultier Bès fut invité à l’Université d’Eté de la Manif pour Tous, à Palavas, et y a retranscrit cette critique, a dénoncé la mainmise technique du monde sur nos modes de vies. Ceux qui étaient là ont applaudi, mais cela ne les a pas empêché, quelques mois plus tard,  de faire l’éloge de « Uber »,  en proclamant l’infâme lieu commun que « l’innovation du numérique, c’est vachement bien », sans même réfléchir aux conséquences sociales que cela entraîne .  De même que sur la loi Macron et le travail dominical, il a été particulièrement difficile de mobiliser une éventuelle contestation. Bref, nous opérons seuls, sans la droite et la gauche, mais nous accueillons en route ceux qui veulent bien faire un bout de chemin avec nous.

De quels courants de pensée contemporains êtes-vous proches?

Mis à part notre parrainage avec Fabrice Hadjadj et notre proximité avec Olivier Rey, nous n’appartenons à aucun courant de pensée, même si, il est vrai, nous sommes très influencés par le néo-luddisme et la Décroissance de Vincent Cheynet. Nos principales compagnies et nos lectures sont  L’Encyclopédie des Nuisances, Le Comité Invisible et Tarnac, L’échappée, Le Pas de Côté, La Roue, La Lenteur, La Décroissance, Le MAUSS, A la table des chrétiens de gauche, L’écologiste, Fakir… Nous leur devons beaucoup de choses. A dire vrai, nous reprenons leurs méthodes, ce sont simplement nos objets d’études qui peuvent sembler parfois divergents.

Dans son discours de Santa Cruz, François a dénoncé avec force le capital érigé comme idoleune économie qui tue, et le règne de l’argent qualifié de fumier du diable… Est-ce la naissance d’un anticapitalisme catholique ?

Prenons juste, parmi tant d’autres, une des lectures de la messe de dimanche dernier, l’épître de Jacques : « Vous autres, maintenant, les riches ! Pleurez, lamentez-vous sur les malheurs qui vous attendent. Vos richesses sont pourries, vos vêtements sont mangés des mites, votre or et votre argent sont rouillés. Cette rouille sera un témoignage contre vous, elle dévorera votre chair comme un feu » (Jc 5,1-6). En matière d’anticapitalisme, le pape François n’a rien inventé ! Dans le catholicisme, et dans l’ensemble du christianisme, il y a une dénonciation virulente de l’idolâtrie de l’argent, du sentiment de toute-puissance qui en découle, des structures de péché que distillent les systèmes économiques injustes. Le christianisme social était déjà un anticapitalisme catholique avant la formule.

Comme sur le reste des sujets, le pape François est dans la continuité de ses prédécesseurs : n’est-ce pas Jean-Paul II, en 1998, qui dénonçait le « néo-libéralisme capitaliste », qui « asservit la personne humaine et conditionne le développement des peuples aux forces aveugles du marché » ?

Ce qui change actuellement, aidé peut-être par le style plus direct de François, c’est la prise de conscience de davantage de fidèles « de la base ». Sans avoir nécessairement lu Michéa, de nombreux chrétiens perçoivent bien que la dérégulation économique s’étend de manière agressive aux sphères sociales et culturelles. De la GPA au travail du dimanche, ils voient nettement que le capitalisme en arrive à mettre en vente l’immatériel. Ils y sont plus sensibles, dès lors que cette marchandisation touche désormais de manière visible les valeurs et le patrimoine immatériel qu’ils défendent. La neutralité n’est plus de mise. Dès lors, on peut espérer que le christianisme social prenne de nouvelles couleurs dans cette bataille contre les puissances de l’argent, à laquelle « Limite » veut participer !

Limite sera notre partenaire lors du prochain colloque Cathos Ecolos, mêmes combats?  le 21 novembre à Toulon.


Limite. Revue d’écologie intégrale. N. 1 : « Décroissez et multipliez-vous ! » – 96 pages – sept. 2015 – 12,00€

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