Le libéralisme, voilà l’ennemi ?

Le libéralisme, voilà l’ennemi ?
6 octobre 2014 webmaster
La bourse de Wall Street

Le libéralisme, voilà l’ennemi ?

Par Falk Van Gaver.

Une critique nécessaire

Le libéralisme est paré par les uns de toutes les vertus, par les autres de tous les vices. Mais le libéralisme existe-t-il vraiment ? Y a-t-il un ou des libéralismes ? Les différents libéralismes partagent-ils un fond commun ? Y aurait-il un « bon » et un « mauvais » libéralisme ? Existe-t-il une critique libérale du libéralisme ? Et l’antilibéralisme ? Est-il un ou y en a-t-il plusieurs ? S’ils ont le même adversaire, les différents antilibéralismes sont-ils pour autant convergents ?

Comme le souligne Alasdair McIntyre : « Les débats contemporains au sein des systèmes politiques modernes opposent presque exclusivement des libéraux conservateurs, des libéraux centristes et des libéraux de gauche. Cela ne laisse que peu de place pour la critique du système lui-même, c’est-à-dire pour la remise en question du libéralisme. »[1]

Ainsi, de même que les courants du « nouveau libéralisme » anglais, du libéralisme progressiste américain ou du libéralisme républicain français, un libéral critique comme John Dewey (1859-1952), philosophe pragmatiste américain dont le maître ouvrage sur la question a été récemment édité en français[2], critique l’individualisme abstrait du libéralisme classique et participe de la genèse du « social-libéralisme » qui est la version de gauche du libéralisme, ou des libéralismes nés de l’empirisme britannique (Locke, Hume…), de l’utilitarisme anglo-saxon (Bentham, Mill…), de l’économie politique des mercantilistes et physiocrates français (Montchrestien, Quesnay…) et des économistes dits classiques (Smith, Ricardo, Malthus, Say…) – et plus largement des Lumières françaises (Montesquieu, Voltaire…) et de l’Aufklärung germanique (Kant, Fichte…).

Bref, qu’on le loue ou qu’on le déplore, il est possible de déceler dans cette époque de cristallisation de la modernité un libéralisme général, à la fois philosophique, politique, économique…, qui voit l’émergence de l’homo oeconomicus unissant dans une même anthropologie l’autonomie du sujet et son intérêt bien compris.

Il y a cependant, distincts dès la Révolution française, un libéralisme « de droite », davantage girondin, et un libéralisme « de gauche », plus jacobin, et les remises en cause du libéralisme ne se sont faites qu’aux marges du système – dans les socialismes et communismes révolutionnaires, écrasés aussi durement par la République (la « Conjuration des Egaux » de Gracchus Babeuf en 1796) que les oppositions contre-révolutionnaires. Cette opposition entre jacobins et girondins, libéraux de gauche et de droite, favorisa momentanément d’un côté comme de l’autre des alliances avec les extrêmes – ainsi girondins et royalistes s’allièrent lors des soulèvements fédéralistes de Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes, Rouen, Toulon…

A droite, toute une tradition s’inspire ainsi d’un conservatisme libéral parfois revendiqué (ainsi aujourd’hui le site Nouvelles de France se définit comme « portail libéral-conservateur ») qui allierait un libéralisme classique voire aristocratique (Constant, Tocqueville…) à des éléments plus contre-révolutionnaires (Chateaubriand, Burke…). Cette cristallisation d’un libéralisme conservateur, voire réactionnaire ou contre-révolutionnaire, souvent de sensibilité royaliste ou du moins loyaliste, partisan souvent et longtemps de la monarchie constitutionnelle, dans lequel on pourrait marquer l’acte de naissance de la droite avec toutes ses nuances – et avec, à sa marge, la contestation légitimiste -, se fait face à celle d’un libéralisme républicain voire révolutionnaire qui marquerait la naissance de la gauche avec toutes ses nuances – et avec, à sa marge, la contestation socialiste puis communiste.

Ce libéral-conservatisme, manière d’orléanisme continué mâtiné de bonapartisme, n’est-il pas une contradiction dans les termes, et, surtout, historiquement contradictoire ? Marx lui-même a montré en des pages célèbres du Manifeste du parti communiste décrit précisément – pour le louer – le « rôle éminemment révolutionnaire » de la « bourgeoisie », c’est-à-dire de la classe capitaliste et libérale :

« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses « supérieurs naturels », elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent. »[3]

Contradictoires également les républicains libéraux, les radicaux qui reprendront bientôt à leur compte, pour des motifs électoraux, l’épithète socialiste – « rad-soc » que raillaient justement les syndicalistes révolutionnaires[4], voyant en eux un ennemi de classe non moindre que le patronat.

Le terme libéralisme a le mérite de couvrir à la fois une doctrine et un système économiques (libre échange, capitalisme mondial…), une doctrine philosophique (individualisme, contractualisme, relativisme, utilitarisme…) et un modèle juridique et politique (droits de l’homme, système représentatif, démocratie libérale…) qui sont idéologiquement et pratiquement cohérents, congruents et convergents.

« Si la logique du capitalisme de consommation est de vendre n’importe quoi à n’importe qui (business is business), il lui est en effet indispensable d’éliminer un à un tous les obstacles culturels et moraux (tous les « tabous », dans la novlangue libérale et médiatique) qui pourraient s’opposer à la marchandisation d’un bien ou d’un service. Le libéralisme économique intégral (officiellement défendu par la droite) porte donc en lui la révolution permanente des mœurs (officiellement défendue par la gauche), tout comme cette dernière exige, à son tour, la libération totale du marché. »[5]

Cette convergence est loin d’être récente. Dans son ouvrage magistral, Contre-histoire du libéralisme[6], le philosophe Dominico Losurdo a montré le lien intime entre déploiement du système philosophique, politique et économique libéral et celui de l’esclavage et de la colonisation.

Alors ? Peut-on différencier un « bon » libéralisme (économique, politique, social…) d’un « mauvais » libéralisme (moral, éthique, « sociétal »…) ? Peut-on séparer le libéralisme en économie du libéralisme dans les mœurs ? Un libéralisme de droite, conservateur, d’un libéralisme de gauche, révolutionnaire ? N’y a-t-il pas au fond, malgré les différences, les divergences, une profonde unité de l’anthropologie libérale qui dépasse la diversité libérale ?

« Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je? Quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance… »[7]

Il me semble que, pour ne pas risquer de mériter, si ce n’est le rire de Dieu, du moins le mépris de nos descendants pour notre inconséquence, il est temps de se poser la question d’une critique radicale du libéralisme.

Article paru dans La Nef n. 263 d’Octobre 2014

[1] Alasdair McIntyre, cité par Denis Sureau, Pour une nouvelle théologie politique. Autour de Radical Orthodoxy, Parole et Silence, Paris, 2008.

[2] John Dewey, Après le libéralisme ? Ses impasses, son avenir, Climats, 2014

[3] Karl Marx (et Friedrich Engels), Manifeste du Parti communiste, 1848

[4] La pratique électorale a amené beaucoup de républicains à reconnaître que les socialistes obtenaient de grands succès […] ; ils ont, dès lors, aperçu la lutte des classes, et beaucoup ont emprunté aux socialistes parlementaires leur jargon : ainsi est né le parti qu’on appelle radical-socialiste. — (Georges Sorel, Réflexions sur la violence Chap.I, Lutte de classe et violence, 1908)

[5] Jean-Claude Michéa, Le Complexe d’Orphée. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, Climats, 2011.

[6] Dominico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, La Découverte, 2013.

[7] Jacques Bénigne Bossuet, « Histoire des variations des églises protestantes », in Œuvres complètes de Bossuet, vol. XIV, Ed. L. Vivès (Paris), 1862-1875, p. 145

 

La statue de la liberté devant la tour Eiffel

Débat sur le libéralisme

  • Alan Davis

    Article très intéressant, la réponse très claire et sans ambiguïté à cette question, je l’ai reçue cet automne au rapport écrit par Mgr Mermillod de Genève qui a dû créer une commission des meilleurs économistes catholiques et qui les a réunis à Fribourg à la fin du XIXe pendant une assez longue période pour conseiller le Pape et préparer la base de la première encyclique sur la doctrine sociale de l’Eglise Catholique Rerum Novaurm : la réponse reprend la tradition catholique de la pensée des grands saints et la position de l’Eglise Catholique ininterrompue jusqu’à aujourd’hui sur le taux d’intérêt et l’usure (même si elle n’est plus connue publiquement depuis la Révolution française qui l’a rendue tabou) comme suit, je cite le rapport directement (Extrait du livre de LA PENSEE ET L’ACTION SOCIALES DES CATHOLIQUES 1789-1944
    PAR ROBERT KOTHEN LOUVAIN EM. WARNY IMPRIMEUR-EDITEUR 2 rue Vésale, 2 1945) (auj. tout ce savoir semble enterré, comme perdu ) :

    Régime du crédit.

    L’Union de Fribourg reconnaît que :

    1° Le régime actuel du crédit constitue ce qu’on appelle « le système capitaliste » ou « le capitalisme » tout court. Ce système suppose, à tort, que la valeur des choses séparées de leur substance a, en elle-même, une utilité économique et que, par conséquent, on peut tirer de cette valeur séparée des choses un intérêt fixe ; tandis qu’au contraire, considéré en lui-même, ce procédé a les traits caractéristiques de l’usure, telle qu’elle est définie dans le 5e Concile de Latran par Benoît XIV et les Pères de l’Eglise.

    2° Ce système s’appuie sur la liberté absolue du travail, de la propriété et de l’échange, sur la reconnaissance doctrinale de l’intérêt individuel (égoïsme), comme moteur unique du travail économique et social, sur l’individualisme, sur l’idée de la productivité du capital et de l’argent, sur la considération de l’argent comme producteur général et suprême qui fructifie toujours.

    Par suite de ce système, on sépare les moyens matériels du travail humain ; leur réunion économique s’opère par le crédit et on arrive à la capitalisation universelle.

    3° Quelques-uns des effets de ce régime du crédit sont :

    a) Une concentration démesurée des puissances économiques et des fortunes et un grand développement matériel éphémère ; la diminution relative de la rétribution des travailleurs, malgré l’augmentation de la productivité et de la production ; la diminution de la capacité de consommation qui doit nécessairement produire un excès relatif (partiel) de production et des crises économiques, comme nous le constatons de nos jours.

    b) L’augmentation de la productivité sert principalement à la classe capitaliste et tourne au détriment des producteurs réels, surtout des journaliers, dont la situation devient de jour en jour plus précaire. Les salaires ne suivent pas la marche ascendante des capitaux.

    c) La combinaison du système de crédit et de la liberté absolue de la propriété a entraîné la capitalisation et la mobilisation de la propriété foncière.

    d) Au début de l’application de ce système, la valeur vénale du sol éprouve une augmentation pour les propriétaires, mais cet avantage n’est que passager et est suivi de rudes mécomptes.

    e) Crevée par l’hypothèque, la terre n’a plus à faire vivre seulement les propriétaires et leurs employés, mais encore, avec les ouvriers et les exploitants, les prêteurs hypothécaires.

    f) Le commerce perd sa base solide et voit augmenter son élément aléatoire ; la morale doit nécessairement en souffrir : poursuivre les richesses par n’importe quels moyens éloigne de la religion et nuit à la morale privée et publique.

    g) La création de la dette publique perpétuelle, contractée par les Etats, les provinces et les communes, même pour entreprises non lucratives. Cette dette permet aux capitalistes de s’enrichir, aux dépens de l’Etat, par les bénéfices qu’ils réalisent sur le prix d’émission des emprunts. Elle fournit aux spéculateurs un élément considérable pour l’agiotage et les jeux de bourse et aux rentiers le moyen de s’approprier les fruits du travail du peuple.

    h) De grandes richesses à côté de grandes misères et non seulement de misères individuelles, mais la misère des masses ; en un mot, le paupérisme.

    4° Les suites de ce régime ont été funestes, surtout pour la masse du peuple dépourvue de biens matériels et qui doit vivre du travail des mains.

    Par suite du « libre jeu des forces » et de la soi-disant « loi d’airain », on peut dire que, tant que règnera le régime économique actuel, les classes ouvrières se trouveront dans une situation qui ne leur laissera aucun espoir d’amélioration sensible et durable.

    5° Ce n’est pas toujours du reste tel ou tel acte qui est à incriminer, c’est le régime lui-même qui est usuraire et il l’est dans son essence, puisqu’il repose tout entier sur l’intérêt des valeurs improductives.

    6° Cet état de choses, une fois établi, ne peut être modifié par des efforts individuels. Le pouvoir public, par certaines mesures, comme la protection des ouvriers, — surtout des femmes et des enfants —, les organisations du crédit, la défense de saisie des petites propriétés pour cause de dette, l’introduction de meilleures lois de succession, etc., pourra diminuer les effets du système de crédit, mais non les détruire.

    7° Du reste, le capitalisme se détruit lui-même, en frappant les consommateurs dont il a besoin pour l’écoulement des produits du travail, — source de son revenu —, et en provoquant la révolte des travailleurs contre les propriétaires et la société qui les protège.

    L’Union de Fribourg se propose de rechercher, dans les diverses sphères de l’activité économique, les manifestations de l’usure et d’indiquer les remèdes aux maux de toutes sortes qu’elle engendre. A ce double point de vue, elle étudiera le régime industriel, le régime commercial, le régime de la propriété foncière et le régime budgétaire.

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