Un libéralisme maîtrisé

Un libéralisme maîtrisé
5 décembre 2014 OSP
Alexis de Tocqueville

Un libéralisme maîtrisé

Un mot surchargé

Par Chantal Delsol

Le mot est en effet surchargé de sens et comme en plus il est très connoté idéologiquement, il n’est pas facile de clarifier les choses… Il faut dire d’abord qu’il y a un libéralisme politique, qui sous entend les libertés publiques, donc l’Etat de droit et la démocratie – c’est Tocqueville, ou Benjamin Constant, pour ne citer que ceux-là. Et un libéralisme économique, qui sous entend les libertés d’acheter, d’échanger et de vendre, soit une économie de marché.

Je ne vois pas qu’on puisse mettre en cause le libéralisme politique si l’on agrée l’anthropologie occidentale de la personne humaine, de la conscience individuelle, de la liberté de choix. La démocratie consiste à croire que tous les adultes sont adultes (ce n’est pas une tautologie, dans beaucoup de contrées on pose que les sujets sont les enfants du prince), donc capables d’élever leurs enfants comme ils l’entendent, de choisir des gouvernants pour les représenter, capables de «commencer quelque chose» (c’est cela la liberté) et de s’opposer à ce qui leur paraît injuste. Antigone est « de chez nous » et fait partie de nous. Le positivisme juridique qui se déploie au XX° siècle notamment dans les deux totalitarismes et dans les fascismes, et qui consiste à dire que c’est l’Etat qui crée la morale, est une insulte à notre culture, et d’ailleurs à l’humanisme tout court. Le seul juge dernier du bien et du mal, pour nous c’est la conscience individuelle – cela c’est du libéralisme, et à cet égard le socialisme est du holisme où les gens pensent en groupe. Autant dire que je crois le socialisme responsable d’une régression : le propre de la culture occidentale, c’est qu’elle fait reculer peu à peu le holisme, parce qu’elle croit que chacun d’entre nous est une personne.

En ce qui concerne le libéralisme économique, c’est plus compliqué parce que l’expression est victime des jugements idéologiques les plus divers et les plus violents.

Pour l’opinion française, il n’y a pas de libéralisme, il n’y a que de l’ultra-libéralisme – c’est à dire que ce courant n’existe que dans sa perversion, exactement comme le nazisme. Mais c’est faux. Il existe naturellement un ultra-libéralisme, mais seulement à la marge, et par ailleurs devenu bien rare dans le monde.

Le libéralisme économique signifie que la production et l’échange sont laissés à l’initiative des particuliers et des groupes (la définition du socialisme est à l’inverse : « étatisation des moyens de production et d’échange »). C’est tout. Cela n’empêche pas de se rendre compte que l’Etat doit fixer et faire appliquer des règles pour empêcher la concurrence déloyale, faire respecter les contrats, et aussi protéger les malchanceux et aussi les paresseux qui ne survivent pas dans un système de liberté, et que les initiatives privées ne sont pas parvenues à aider suffisamment. Car le libéralisme inclut le principe de subsidiarité. Naturellement on va débattre et se quereller pour savoir jusqu’où doit aller le rôle de l’Etat. C’est pratiquement l’essentiel du débat dans les démocraties modernes. Ou cela devrait l’être. Car nous savons bien aujourd’hui, enfin si nous acceptons de tenir compte de l’histoire récente, que le socialisme économique ne fonctionne pas, il appauvrit toujours les pays dans lesquels il s’applique – l’Union Soviétique s’est effondrée essentiellement par marasme économique, et en ce moment même, depuis plus de vingt ans, la Chine a du mettre en œuvre une NEP, c’est à dire un libéralisme économique de stratagème, pour permettre au despotisme politique de durer…

Il va de soi que je ne considère pas le libéralisme comme une structure de péché. Car alors quelle serait la structure du bien ? La planification et le socialisme ? mais celui-ci affame ses peuples et termine dans la Corée du Nord ! Voit-on une alternative différente ? En revanche, je crois que l’alternative, dans une culture de la personne, est entre la liberté maitrisée et la liberté illimitée. Le libéralisme ne doit pas être pratiqué n’importe comment. C’est un système qui garantit, protège et assume la liberté de produire et d’échanger, ce qui est le meilleur moyen à la fois de susciter la prospérité et de respecter l’autonomie des personnes qui porte notre culture. Mais si le libéralisme économique n’est pas enraciné dans une réflexion permanente qui va au-delà de l’économie, il peut produire la misère, et couronner les égoïsmes. Cette réflexion concerne les limites de la liberté individuelle. Ces limites bien entendu dépendent de facteurs circonstanciels, mais d’une façon générale on peut dire que trop d’individualisme pervertit ce système, comme d’ailleurs tous les autres mais sans doute encore plus. Le libéralisme a besoin de faire droit aux groupes, parce que seuls les groupes peuvent l’adoucir, l’amender, l’écarter de sa tentation cynique. A cet égard le système coopératif viendrait à point nommé, dans nos pays, pour contrecarrer les excès du capitalisme mondialisé.

Evidemment le libéralisme peut se décliner sur tous les plans. On peut ainsi parler du libéralisme des mœurs, ou du libéralisme dans l’éducation etc… Dans tous les cas nous nous trouvons devant la même nécessité de chercher un équilibre toujours précaire entre la liberté essentielle sans laquelle il n’y a pas de « personne », et les limites qui s’imposent à la liberté personnelle. Ces limites ne sont pas seulement extérieures, comme le croit notre contemporain qui s’en va répétant « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Les limites sont intérieures, car ce sont elles qui nous définissent – le fleuve ne se définit que par ses berges, sinon c’est un marécage. Toute la question est de savoir où elles sont. L’honneur humain consiste à les chercher sans cesse.

Chantal Delsol

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