Libéralisme : trier avant emploi

Libéralisme : trier avant emploi
22 janvier 2015 OSP
Pierre de Lauzun

Libéralisme : trier avant emploi

Par Pierre de Lauzun

Délégué général de l’Association Française des Marchés Financiers AMAFI

 

Deux conceptions différentes au départ

Le libéralisme est un concept ambigu et polymorphe. Je distinguerai au moins deux approches fondatrices.

La première est l’idée qu’il convient en soi de ne pas choisir collectivement entre la diversité des opinions et valeurs, mais se limiter à agencer au mieux leur interaction. Elle peut se décliner sur plusieurs niveaux, le plus caractéristique étant l’affirmation de principe de cette diversité, avec négation concomitante de toute vérité en soi – c’est ce qu’on appelle relativisme ; et c’est une position de principe. La deuxième conception est que le libre jeu laissé aux personnes dans leur action et l’expression de leur pensée sur un marché au sens large aboutit à un résultat meilleur que si l’on cherche à les organiser ou diriger ; c’est un argument d’efficacité.

Il y a bien sûr une affinité importante entre ces conceptions. Elles peuvent se combiner dans plusieurs approches plus ou moins pragmatiques, se voulant pluralistes. Mais leur différence d’approche est essentielle. Selon les champs dans lesquels s’exercent une forme ou une autre de pensée libérale, on obtiendra donc des résultats assez différents.

Les champs hétérogènes du libéralisme : philosophie et politique

Dans le champ philosophique au sens large d’abord, le libéralisme est généralement compris comme une pensée qui refuse toute normativité du vrai, du beau et du bien, ou, ce qui revient souvent au même, proclame comme absolu le droit de chacun de dire et penser ce qu’il juge bon en ces diverses matières. Ce libéralisme philosophique relève clairement de la première conception ci-dessus. Il a été comme on sait condamné par l’Eglise au XIXe siècle, la condamnation subsistant chez les papes contemporains, notamment dans leur critique très ferme du relativisme moral. Mais les fondements d’une telle attitude sont latents dès les débuts de la pensée moderne ; elle constitue à mon sens un paradigme fondateur de cette pensée, structurant pour la société, même si sa logique et ses effets ne se sont faits sentir que progressivement. Nous le voyons avec la famille : si le démontage idéologique de la famille naturelle, remplacé par une conception individualiste et relativiste, s’est puissamment accéléré depuis 30 ans au niveau des lois comme à celui des mœurs, ses racines sont anciennes. On les voit nettement dans les déclarations révolutionnaires de 1789 et notamment l’idée d’un mariage purement contractuel.

Dans le champ politique la situation est plus complexe. Il y a évidemment un libéralisme qui prolonge dans le champ politique la conception précédente : les exemples cités en témoignent. Il tend à sacraliser et reconnaître juridiquement le droit supposé absolu des individus à la plus totale indétermination, sous réserve de l’agencement de ces droits. Une telle conception tend à dominer à gauche de l’éventail politique (ce sens subsiste dans l’usage américain actuel pour qui ‘libéral’ veut dire ‘de gauche’). Mais elle est aussi très présente aujourd’hui dans ce qu’on appelle droite. Ajoutons que cette conception est fréquemment identifiée dans l’idéologie actuellement dominante avec l’idée de ‘démocratie’.

Mais ce n’est pas le seul sens du terme libéral en politique. Car la deuxième conception fondatrice du libéralisme est elle aussi bien représentée dans ce champ ; c’est celle qui veut fonder l’ordre politique sur l’expression de la liberté des individus, et qui considère que plus on leur laissera un tel pouvoir en réduisant celui de l’Etat, meilleur sera le résultat. On proclame aussi des droits, mais pas nécessairement pour révolutionner par en-haut la société, ce peut être au contraire pour protéger l’individu de grands projets étatiques révolutionnaires. Dans notre système politique un tel libéralisme est pour beaucoup dans ce qu’on appelle l’Etat de droit, les libertés publiques etc. On tend là aussi à notre époque confusionniste à penser que cela relève de la ‘démocratie’ ; mais les libéraux du passé n’étaient pas toujours des démocrates ; bien au contraire, ils se méfiaient de ce régime facilement interventionniste.

Naturellement ce second sens du libéralisme politique peut se combiner avec le premier, ainsi dans les concepts extensibles de démocratie ou des Droits de l’homme, mais leur logique est différente. Pour la Doctrine sociale de l’Eglise ce second libéralisme contient des éléments très positifs, notamment dès qu’il s’agit de protéger les droits de la personne (s’ils sont bien compris, donc de façon différente de la conception dominante). Mais il peut aussi errer à sa manière, même en dehors de tout relativisme, s’il en vient à exalter l’individu seul, en niant à la fois les communautés naturelles sans lesquelles la personne ne peut se développer, à commencer par la famille, et une saine intervention du politique, qui a comme on sait le grave devoir de veiller au Bien commun.

Les champs hétérogènes du libéralisme : l’économie

En économie plus encore les deux conceptions fondatrices sont nettement distinctes. D’un côté on trouvera une pensée économique structurée par une forme de neutralité de principe envers les valeurs et priorités. C’est ce que l’on trouve méthodiquement dans la plupart des manuels d’économie politique, qui supposent données, extérieurement au champ de l’économie, les préférences de ses acteurs. Et cela se traduit naturellement dans les pratiques économiques elles-mêmes : producteurs et consommateurs s’accordent alors pour considérer que dans le cadre des lois ils produisent, achètent ou vendent comme bon leur semble, et que c’est pour eux un droit. Et d’un autre côté on trouvera un libéralisme économique, plus familier à nos oreilles, qui consiste pour simplifier à privilégier systématiquement le libre jeu des acteurs économiques, le jeu du marché, mais cette fois au nom de l’efficacité. C’était déjà le boulanger d’Adam Smith, qui nous disait-il fait du bon pain parce que c’est son intérêt et que la concurrence le contraint, plutôt que par bonté d’âme.

Bien sûr ce second libéralisme peut se combiner avec le précédent et il le fait souvent. Mais plus encore que dans le champ politique ils peuvent aussi s’opposer, car le second est d’ordre technique : sa thèse est que l’économie d’initiative et de décentralisation, qui est largement une économie de marché, est plus efficace. Or on peut être convaincu du premier libéralisme, moralement relativiste, sans croire à l’efficacité du marché ou en étant convaincu qu’il masque une domination : c’est ce que pensent la gauche socialiste et la tradition marxiste. Et inversement on peut être convaincu que l’économie de marché est plus efficace, sans partager les présupposés relativistes, comme l’ordo-libéralisme allemand.

L’Eglise ne peut admettre ces derniers, pas plus en économie qu’ailleurs. Ainsi tout en proclamant le droit de propriété elle le grève d’une hypothèque, pour reprendre le mot de saint Jean-Paul II : ce qu’elle appelle la destination universelle des biens, l’utilisation de ces biens avec en vue le bien commun. Elle refuse de même les conceptions autocentrées de l’économie, isolées de tout souci moral. En revanche, moyennant reconnaissance de ce cadre moral qui la distingue radicalement du libéralisme premier genre, elle s’est exprimée depuis toujours en faveur d’une économie décentralisée, d’initiative privée ou sociale, reconnaissant le marché comme naturel et utile (sans toujours le nommer) et cela dès la scolastique médiévale. Elle admet aussi la possibilité d’une conception bénéfique de la mondialisation bien comprise. Mais cela ne veut pas dire qu’elle admette l’optimisme du libéralisme second genre sur l’efficacité automatique du marché : elle a toujours affirmé la nécessité de le canaliser par des règles, notamment à visée éthique, et elle connaît ses dérapages possibles. A fortiori, elle note que la combinaison d’une idéologie relativiste avec l’apologie du laissez-faire peut conduire à l’émergence de structures de péché, comme nous le voyons tous, et qui peuvent être collectivement dangereuses, la crise nous l’a rappelé.

En conclusion, on ne peut répondre à la question du libéralisme sans préciser de quoi on parle cas par cas. On doit remettre radicalement en cause le libéralisme philosophique et son dérivé le relativisme ; mais on peut se trouver d’accord ou non, en tout ou en partie, avec telle ou telle thèse économique ou politique qualifiée de libérale. Le discernement s’impose donc.

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