Libéralisme – des structures de violence

Libéralisme – des structures de violence
10 mars 2015 OSP

Libéralisme – des structures de violence

Libéralisme – des structures de violence

 Par Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions

Je n’ai aucune analyse nouvelle du libéralisme à proposer, et du reste je n’ai aucune compétence pour le faire. La seule originalité de ce qui suit sera donc son caractère subjectif : je souhaite exprimer ce que je comprends et ressens à propos d’un mot qui éveille ou réveille aujourd’hui les passions, et en l’occurrence plutôt l’indignation que l’engouement, dans le sens du titre de cette enquête : « Le libéralisme, voilà l’ennemi ! ». Il suffit de fréquenter un peu les réseaux sociaux : on y trouve aujourd’hui peu de défenseurs du libéralisme, et beaucoup d’ennemis sans nuances, pour lesquels il est la cause essentielle de la plupart de nos maux. Parmi ces ennemis, de jeunes catholiques issus de la « Manif pour tous », qui le rendent responsable de la liquéfaction morale de nos sociétés (celle qui a abouti au « mariage pour tous »), en y incluant – ce qui est plus nouveau venant de ce côté, peut-être moins comme un résultat de la réflexion que par la crainte d’être inconséquents – sa version la plus connue, le libéralisme économique, à l’origine des pauvretés et des injustices multiples qui accablent nos sociétés mondialisées.

Je puis apprécier voire admirer l’engagement intransigeant de ces jeunes catholiques et d’autres anti-libéraux, mais je ne saurais leur donner quitus.

D’abord, dans leur dénonciation massive, ils oublient trop qu’il y a des libéralismes, presque autant que de sphères de réalité, qui n’ont à première vue pas grand-chose de commun, ce qui fait qu’on peut tenir l’un et rejeter l’autre. Je me rappelle de débats lors des années Reagan, au début des années 80 : est-il compatible – ou logique – de mener une politique économique (les célèbres reaganomics) inspirée du très libéral Milton Friedmann, et de vouloir une « majorité morale » religieuse (opposée à la liberté des mœurs et aux lois qui les légalisent) ? La première est-elle vraiment sans liens avec la seconde ? Ceci pour la droite. Des gens de « gauche » (Michel Onfray, très explicitement il y a quelques années – je ne sais où il en est actuellement –, mais aussi une bonne partie de la gauche, devenue « libérale-libertaire ») soutiennent l’inverse : une politique volontariste (dirigiste, étatique) en matière économique et sociale peut et même doit aller de pair avec des libertés individuelles « hédonistes », qui n’ont d’autres frontières que leur faisabilité. Est-ce bien vrai ? N’y a-t-il aucun rapport entre contrainte publique et vie privée libertaire? Je n’en crois rien.

Encore faut-il le montrer autrement qu’en vouant Onfray et consorts aux gémonies. De surcroît, chacun des multiples libéralismes – doctrine et/ou attitude vécue – connaît des sous-espèces. Par exemple, les Démocrates américains, considérés aux États-Unis comme des libéraux « de gauche » par rapport aux Républicains, seraient des libéraux de droite en France. Et ils auraient peu d’affinités avec le Parti libéral allemand (en voie de disparition) et le Parti libéral belge (anticlérical). De même pour le libéralisme religieux : les catholiques libéraux du XIX° siècle souhaitaient que l’Église adopte les grandes libertés modernes (de conscience, de réunion, de presse, la démocratie, les droits de l’homme – tout ce que l’Église a officiellement accepté depuis), mais pour la foi ils étaient aussi intransigeants que l’Église contre-révolutionnaire de l’époque. Ils étaient tout sauf des sceptiques et des relativistes religieux. En quoi ils étaient totalement différents, à la même époque, des professeurs luthériens du protestantisme libéral de l’université allemande, pour lesquels, après un siècle de critique historique du Nouveau Testament, Jésus était réduit à un modèle moral indépassable dans un évangile expurgé de ses miracles. Pour paraphraser l’évangile : il y a de nombreuses demeures libérales dans la maison du Père.

La moindre des choses serait donc de savoir de quoi on parle quand on met en cause « le » libéralisme, faute de quoi on tombe dans l’idéologie ou la posture anti-libérale – « radicale » bien sûr : aujourd’hui pullulent les (jeunes) amateurs de Léon Bloy et de Bernanos (le plus dur évidemment, le Bernanos qui prêche à coups de marteau). Leur grande limite, comme toujours, est qu’on ne voit pas la proposition positive : on ne veut pas du laissez-faire, mais que veut-on au juste ?

J’entends : retour aux valeurs ! Mais dans une société plurielle, n’est-ce pas reculer pour mieux sauter ? Depuis Max Weber au moins, on sait que les « valeurs », divinités du « polythéisme » des modernes sécularisés et pluriels, divisent plus qu’elles ne réunissent : c’est « ma valeur » contre « ta valeur ».

Dans cette conjoncture (de la politique, de la société, de l’Église et de la foi), je passe rapidement sur le libéralisme ou le non libéralisme sociopolitique et économique. Sous la rhétorique des oppositions droite-gauche (plus de libéralisme ici, plus d’étatisme là), on sait bien que les contraintes sont immenses et similaires pour la droite et la gauche « de gouvernement », et que les écarts des solutions techniques sont faibles, pour arriver au même but finalement : assurer une vie matérielle bonne et digne pour le plus grand nombre. C’est un « humanisme économique » de bon aloi, et un bon gouvernement sait que les mécanismes aveugles du marché, qui favorisent les plus forts, doivent nécessairement être corrigés par des restrictions à la liberté ; et réciproquement, que cette dernière met à bon droit en cause tout dirigisme borné.

Je ne vois pas, dans ce domaine socio-économique, des « structures de péché », mais des structures de violence. On ne pourrait parler de « structures de péché », à mon sens, qu’en reconnaissant la présence structurelle du Mal dans le monde, donc l’incapacité des humains à régler eux-mêmes harmonieusement leurs problèmes, mais quel dirigeant séculier de ce monde pourrait employer ce langage sans donner l’impression de s’excuser ou d’invoquer la fatalité ? Après la sécularisation, on ne parle plus du « Mal » dans la sphère publique, et il n’y a plus de rétribution transhistorique des bons et de punition des mauvais. L’autonomie de ce monde implique une philosophie politique qui réduit la violence humaine par l’invention de lois humaines et se projette vers un avenir meilleur construit de main d’homme.

Ce sont les autres libéralismes – sociétal, moral, religieux… – qui sont devenus (sous la pression, il importe de le rappeler aussi de découvertes scientifiques et d’avancées techniques majeures, pour lesquelles il n’y aura pas de retour en arrière) le lieu de nos questions, de nos espoirs ou de nos désespoirs. Une révolution sociétale « non violente » de tout le « bio-humain » s’est produite depuis les années 60 : révolution des mœurs, révolution sexuelle, révolution des rapports hommes-femmes-enfants, du mariage et de la famille, de l’individu et de ses droits, du droit des minorités, du début et de la fin de vie, avec des technologies d’intercommunication mondialisées… Les États démocratiques ont suivi ces évolutions en promulguant des « lois qui permettent », des lois libérales donc, non pas pour « sortir de l’hypocrisie », comme le disent celles et ceux qui en profitent, mais pour tenter de canaliser ce qui pouvait l’être. Mieux vaut, pensent ces États, des lois libérales que pas de loi du tout.

Mais les questions sont, certes, multiples et immenses.

Si, faute de temps pour les aborder, nous parlons « catholique », je le reconnais : depuis l’encyclique Humanæ Vitae, je suis de ces catholiques désaccordés avec l’Église, ses discours, ses raisons, ses solutions de substitution, ses « interdits ». Je préférerais qu’on ne me dise pas, comme on l’entend aujourd’hui, que j’ai mal lu ou mal compris – sinon je ne pourrais qu’approuver. Un fossé s’est creusé ici avec le cours du monde, qui n’a pas lieu d’être selon moi. Et s’il existe vraiment, nous devons de toute façon maintenant vivre, comme catholiques, sans l’appui d’une culture christianisée. Mais, clame-t-on, une «rupture anthropologique» est en cours, l’apocalypse est à nos portes !

Ce serait une discussion à mener. Mais je ne partage pas pour ma part l’idée de rupture, contestée par les sciences anthropologiques d’aujourd’hui, mais aussi et surtout déjà réalisée de fait dans les révolutions évoquées, avec leurs conséquences néfastes (le divorce, par exemple, est déjà une catastrophe pour les enfants). Réalisée aussi par le passage d’une philosophie métaphysique de la nature créée (extérieure ou physique) à une philosophie « post-métaphysique » du droit naturel ou des droits de l’homme. Je ne dis pas que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Nous en sommes même très loin, mais en a-t-il jamais été autrement ? Pour autant, nous ne nous ne pouvons nous retirer sur l’Aventin de nos certitudes et ne sommes pas dédouanés d’annoncer le Christ dans ce monde-là. A supposer pourtant que cette rupture et cette apocalypse soient désormais en cours, l’Église doit-elle à tout prix les empêcher, défendre une prétendue civilisation de la famille indépassable ? L’Évangile de la vraie liberté arrive toujours dans les fausses libertés du monde. C’est lui notre référence, lui, où il est dit que « pas même le Fils ne connaît la fin».

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