Libéral mais coupable

Libéral mais coupable
1 mars 2015 Dorothée Paliard

Libéral mais coupable

Par Stéphane Duté.

Aux Etats-Unis, il n’y a pas dix ans, on disait d’une personne  «de gauche» qu’elle était «libérale». A la même époque, être « libéral » en France, c’était voter « à droite ». C’est que les Anglo-saxons parlaient de politique (on dit «sociétal » en français moderne) cependant que les Français parlaient d’économie (On dit « finance », aujourd’hui).  Le temps passant, et le miracle de la globalisation globalisante faisant son œuvre, on est désormais libéral quand on est, indifféremment, de gauche ou de droite, en matière politique ou économique, que l’on vive en France ou aux Etats-Unis ! Sans doute reste-t-il quelques puristes dans les deux camps, mais l’isolationnisme les gagne. Et puisque depuis vingt ans, « la droite » court après « la gauche » en « sociétalie » et « la gauche » après « la droite » en « financie », il était inévitable que les deux se rejoignent, ce qui est désormais chose faite. Vous me direz que c’est plus simple et ce n’est pas faux. De là à dire que c’est plus clair, il y a un pas que je ne franchirai pas.

Personnellement – et en matière économique seulement – je serais volontiers libéral si le libéralisme l’était. Et encore… A la seule condition qu’il ait des règles, que ces règles soient socialement et écologiquement responsables, qu’elles soient  respectueuses des personnes, et pour finir, qu’elles soient appliquées. Alors autant vous dire tout de suite que ce n’est pas pour demain…

Le libéralisme réel

L’Europe de la fin du XIXème siècle nous a laissé quelques témoignages de ce qu’est le libéralisme réel. Zola, Hugo et bien d’autres se sont assez exprimés sur le sujet pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter. Il suffi de lire Germinal pour avoir un petit aperçu du résultat. Or je doute que quiconque, aujourd’hui, en France, ait envie d’envoyer son gamin de dix ans, creuser des trous au fond d’une mine une douzaine d’heures par jour, le tout pour un quignon de pain.  Et là, grand moment de pause………………….. …………… ………………… …… …………. ………. …

Si j’ai réussi mon coup, « les braves gens » doivent s’exclamer : « Vous mélangez tout ! Nous n’en sommes plus à l’époque du « renard libre dans le poulailler libre ! ». Le « progrès » est passé par là.  Aujourd’hui, le Père Lacordaire – ou Marx ou Jaurès, à qui sont invariablement attribués cette formule – serait libéral ! En France, les enfants ne travaillent pas dans les mines. Ils vont à l’école, monsieur ! » En France oui. Mais pas partout. Pas en Asie, pas en Afrique et pas en Amérique du Sud par exemple. Car la force du libéralisme des XXème et XXIème siècles est moins d’avoir tué le renard dans le poulailler que de l’avoir déplacé dans un poulailler voisin. Voyez-vous, au XIXème non plus, tous les enfants n’allaient pas à la mine. Cela était « réservé » aux plus pauvres d’entre eux. Ce qui a changé en un siècle, c’est que les plus pauvres n’habitent pas en France, voila tout ! Alors, est-ce plus rassurant de se dire que seuls les gamins des autres sont exploités dans les mines ou ailleurs, et que grâce au « progrès », les miens vont à l’école avec leur smartphone en poche ? A voir. Mais pour ce qui me concerne j’ai déjà la réponse : le libéralisme économique n’a pas changé. Il s’est juste adapté.

La loi est anti-libérale

Mayer Rothschild aurait dit un jour : « Donnez moi le pouvoir de créer la monnaie et je me moque de qui fait les lois ». Le frein au libéralisme résidait ici. Dans son incapacité structurelle à créer la monnaie et à écrire les lois. La monnaie relevait du gouvernement (via les banques centrales ou le Trésor) et les lois du peuple (via le parlement). Bien entendu qu’il existait des accointances entre banquiers et politiciens. Ces interactions sont vieilles comme le monde. Mais à la fin, les « politiques » avaient le dernier mot. C’est ainsi que les premières lois de protection sociales ont été votées, un peu partout en Occident, sous l’amicale pression des citoyens-électeurs. Alors le libéralisme a muté. Dans la seconde partie du XXème siècle, il a déménagé. Au sens propre du terme. Il s’en est allé tranquillement vers des pays joyeux où les enfants peuvent encore travailler dans les mines, sans que des lois « anti-libérales » ne les en empêchent et où les normes écologiques ne freinent pas trop le développement… En écrivant cela, je ne suis ni cynique ni caricatural. Je constate simplement que nos sociétés « modernes » ont sous-traité le travail à ceux qui acceptaient de le réaliser aux conditions même du « libéralisme économique réel », à savoir celles du XIXème siècle. Et le résultat ne s’est pas fait attendre : consommation délirante et chômage structurel en Occident d’une part, exploitation tout aussi délirante de la terre et de la plupart des être humains dans d’autres coins du monde. On me dira sans doute que  « cela est transitoire », que « dans quelques années, les pays émergents nous auront rejoints ». Et je crois que cela est possible. En matière de consommation, tous les pays du monde nous rejoindront peut-être un jour (pour autant, néanmoins, que dans un monde fini, les ressources soient infinies !). Mais en matière de chômage aussi nous serons rejoints. Alors, et sans jouer les devins, le libéralisme n’aura d’autre solution pour exister que d’enchainer sur « la révolution des robots » qui a déjà commencé. Quand tous les pays du monde interdiront aux enfants de travailler dans la mine, alors les « robots » prendront le relais. Etant par nature peu regardant sur les conditions de travail, ils produiront 365 jours par an, jours et nuits, pour le plus grand plaisir des chômeurs-consommateurs du monde entier. Mais comment consommer si les gens ne travaillent pas ? D’où viendront leurs revenus ?

Le libéralisme est anti-libéral

Eh bien c’est simple. Par la dette. Pour consommer toujours plus, il suffit de s’endetter davantage. Je ne traiterai pas ici du problème de la dette. Il est trop vaste et trop complexe. Mais disons que pour résoudre une équation dont on ne connait pas le nombre d’inconnues, le plus simple est encore de changer les règles de l’arithmétique. En clair, il est nécessaire que les « libéraux » aient le pouvoir de créer la monnaie sans entrave et sans contrepartie de richesse. Depuis 1971, mais avec une accélération titanesque en 2008, c’est désormais chose faite. La masse monétaire mondiale atteint des niveaux stratosphériques et est adossée à une dette tout aussi gigantesque. Et entre vous et moi, ce n’est pas le moindre des paradoxes du libéralisme économique, que de voir des pays endettés comme jamais emprunter à des taux dérisoires comme… jamais ! Rappelons, pour mémoire, que dans la théorie économique dite « libérale », le taux d’intérêt est lié au degré de risque : plus l’emprunteur est risqué et plus le taux d’intérêt est élevé (ce qui au demeurant est assez logique). Et bien aujourd’hui c’est l’inverse… Comme les pays « développés » ne pourront jamais rembourser leurs dettes, on leur prête de moins en moins cher… Alors franchement, c’est pas beau le libéralisme ? A force de multiplier les « politiques monétaires non conventionnelles », le libéralisme contemporain est devenu anti-libéral, ce qui est assez drôle, vous en conviendrez. Au vrai, il n’a plus grand chose à envier à la planification centrale du communisme réel…

Comment cela va-t-il finir ?

Warren Buffet, grand milliardaire libéral devant l’Eternel, disait un jour ceci : « C’est lorsque la marée se retire que l’on voit ceux qui nageaient nus ». Aujourd’hui le roi est nu. Il nage tranquillement, comme un nabab, dans un océan de liquidités monétaires, jouissant d’avoir à sa disposition ce qui manquait cruellement à ce pauvre Mayer Rothschild : le pouvoir de créer la monnaie à partir de rien. Mais avec le roi, c’est le monde entier qui nage nu désormais. Et personne n’envisage un instant que la mer puisse se retirer un jour, ce qu’elle fera pourtant, inévitablement. Sous quelle forme ? Probablement par l’écroulement d’un système financier qui ne tient plus que par la créativité géniale de banques centrales « libéralo-keynésiennes ». Et pour rester dans la métaphore maritime, le résultat ressemblera sans doute à celui imaginé par Charles Gave – un authentique libéral – dans son livre Libéral mais non coupable (ce qui est un mensonge !) :

  « Les crises financières ont, en pratique, beaucoup à voir avec la pêche à l’explosif. Quand une grenade explose en profondeur, on voit d’abord remonter, le ventre à l’air, les plus petits poissons. C’est seulement au bout d’un certain temps que l’on voit remonter les baleines ! »

Les plus petits poissons – Chypre, la Grèce, le Portugal entre autres – ont déjà commencé à remonter à la surface. Attendons les baleines…

Stéphane Duté

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