Lettre ouverte à Mathilde

Lettre ouverte à Mathilde
9 mars 2018 Dorothée Paliard

Lettre ouverte à Mathilde

Chère Mathilde,

Mes participations aux fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans datent un peu : J’ai défilé jadis sous l’uniforme des Scouts d’Europe, une génération avant que tu naisses. Cela me permet de te considérer comme une jeune sœur dans cette fraternité scoute où mes cheveux blancs ne créent pas de décalage de génération. Et le grand frère que je suis souhaite poser quelques mots sur la toile, parce que le procès qui t’es fait me révolte, et parce que les récupérations politiques qui sont faites sont abjectes.

Tu dois incarner Sainte Jeanne d’Arc. Une sainte de l’Église Catholique et donc universelle et en même temps française, nationale. C’est un paradoxe : l’épopée de Jeanne s’est écrite au service d’un royaume qui était de ce monde, mais sous l’inspiration de ces voix de saints qui lui parlaient. La séparation tangible entre le domaine sacré et celui des César, voulue par le Christ lui même (cf l’impôt dû à César ou le royaume dans le dialogue avec Pilate) vole ici en éclat comme une exception qui confirmerait la règle. Comme si ce royaume de France, condamné à disparaître avec le traité de Troyes, avait pu bénéficier de ce joker, ce coup de pousse divin pour persister. Mais Sainte Jeanne d’Arc doit se partager entre ceux qui croient au Ciel et certains qui n’y croient pas nécessairement et éluderont sa sainteté. Parce qu’elle a permis au royaume de France de revivre quand sa disparition semblait inéluctable, une nation en a fait l’héroïne de son roman national.

La chair de Sainte Jeanne d’Arc a disparu : les anglais ont fait ce qu’il fallait pour qu’il n’en reste rien, elle s’est consumé en cendres et les cendres ont été dispersées. Incarner, rentrer dans une chair, celle de celle qui n’existe plus, ce n’est pas une question de ressemblance physique que personne ne pourrait établir. Le seul portrait d’époque de Jeanne aurait été réalisé par un greffier qui ne l’a jamais vue. Les qualités essentielles dont on puisse attester pour Jeanne sont une foi ferme et sans faille, une grande audace et une intelligence fine, éclairée par cette foi qui s’impose dans les minutes de son procès.

La France n’est sans doute pas un pays raciste, mais dans tous les pays des racismes et des racistes existent. Ils blessent par la bêtise de cette différence réduite à une hiérarchie. Ils te font ce procès virtuel d’être qui tu es, sans bien sûr te connaître ! Rassure-toi, ils sont peu nombreux. Certains crient au complot multiculturaliste quand justement, ta volonté de revêtir cette armure montre que tu veux inscrire tes pas dans cette nation non comme membre d’une communauté exogène, mais comme une fille de France à part entière. Jeanne aussi a subi un procès inique et odieux. Sois forte comme elle !

D’autres veulent faire de ces réactions stupides certes marginales mais bruyantes une occasion d’amalgamer et de stigmatiser une opposition politique. Parmi les idéologies qu’ils promeuvent, il y a ce multiculturalisme nocif, insidieusement raciste. Une nation forte s’opposerait à leur desseins libéraux et ils luttent contre ceux qui restent attachés à la leur. Les brebis galeuses ne sont alors qu’un prétexte pour y gagner un avantage politique, en dépêchant un procureur aux ordres. Ton père a bien raison de laisser faire et de ne pas emboîter le pas à leurs gesticulations hypocrites. Ce n’est pas dans un prétoire que l’on fait reculer le racisme, mais plutôt dans une salle de classe, dans la bienveillance des rapports sociaux, dans le refus des replis sur soi.

Chère Mathilde, bien sûr que la polémique ne s’éteindra pas tout de suite, bien sûr que des paroles blessantes seront encore échangées par des imbéciles trop bruyants, bien sûr que des opportunistes mentiront et tenteront de t’instrumentaliser pour vendre leur soupe de multiculturalisme et d’opposants forcément racistes. N’y pense pas ! Dieu premier servi ! La France, fille aînée de l’Église, est ton pays, il n’est pas parfait mais sois en fière. Parce que ce pays ne doit pas oublier qui il est, incarne au mieux celle qui l’a sauvé il y a si longtemps. Je t’en remercie d’avance.

Ton frère, Rémy Mahoudeaux

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