Les veilleurs sont ils durables?

Les veilleurs sont ils durables?
27 mai 2015 Dorothée Paliard

Les veilleurs sont ils durables?

Action et contexte politique.

Après une pause, les fondateurs des veilleurs sont réapparus fin Août 2014 avec le soleil de la Provence. Axel Rokvam, Alix de Premare, et Madeleine de Jessey étaient invités par l’OSP (1) de Toulon pour nous faire revivre les moments décisifs de cette aventure. Nous saisissons cette opportunité pour retracer leur action en quatre points (la genèse, les débuts, le combat, les éclaireurs).

Nous terminons en explorant les pistes pour un un avenir durable dans le contexte politique actuel – mai 2015) Les veillées ont repris depuis septembre 2014 au rythme d’une par mois.

Les Veilleurs : la naissance

Une route sinueuse grimpe le versant escarpé du massif de la Sainte Baume, les derniers virages avalés, la voiture souffle sur un plateau d’altitude baigné d’une douce chaleur l’été. Une forêt superbe déroule ses pins sylvestres au pied d’une longue barre rocheuse. La vue splendide se mérite. Nous sommes chez les Dominicains de l’Hostellerie de la Sainte Baume, au pied de « la grotte » comme l’appellent les locaux, plus précisément le sanctuaire de Sainte Marie Madeleine niché dans la falaise. Epousant les interrogations de notre temps, l’OSP Toulon y organise les universités d’été 2014 sur le thème de la justice. Nous y retrouvons les Veilleurs car c’est bien le sentiment d’injustice qui a motivé leur engagement témoigne Madeleine de Jessey (2), « injustice en ce qui concerne les Veilleurs, qui a été motivé par le mariage pour tous, injustice faite au droit des enfants, injustice faite aux opposants au mariage pour tous qui étaient diabolisés ».

Après une journée intense, les étudiants jeunes et vieux attendent la nuit. Veillée oblige! Enfin les étoiles brillent dans un ciel pur. C’est au tour des trois fondateurs d’entrer dans la danse. Ils préparent leur exposé devant une centaine d’auditeurs attentionnés. Les questions fusent. Ils sont jeunes, très jeunes, s’étonne le public, et même d’apparence si frêle se permet de souligner avec le sourire un impertinent. Et pourtant ces jeunes « si frêles » se sont imposés par leur audace et leur innovation au grand étonnement de Madame Taubira. C’est un garde des sceaux vexé qui a dû admettre qu’ »il est inconcevable que la gauche ne soit pas à l’origine de ce mode d’expression » et « cela nous a été confirmé  » déclare Madeleine. Comme si une caste politique détenait ad vitam aeternam le monopole de l’innovation de la contestation surtout au service d’un combat pour la justice. La salle silencieuse écoute avec attention Axel nous expliquer la genèse des veilleurs. Nous ressentons une résonance avec les voies pacifiques suivies par le Révérend Martin Luther King et le Mahatma Gandhi.

L’enjeu, nous rappelle Axel est de trouver pour des jeunes sans pouvoir, sans relais, les moyens de se faire entendre autrement que dans les paniers à salade des CRS. Comment fissurer le mur médiatique d’un débat partial? Alors, vers mi-avril au bout d’une nuit à cogiter, la solution devient évidente « l’idée nous est venue de veiller » se souvient-il. Mais pour Alix, son amie de tous les combats une idée aussi simple n’a pas d’avenir. Alors elle eut l’idée d’enrichir ce projet en lisant à haute voix les plus beaux textes de la littérature. Les veilleurs étaient nés.

Les Veilleurs: l’épreuve du feu

Invalides, mai 2013. Une marée humaine se dilue dans les rues adjacentes. Mais pas question d’abandonner le pavé aux plus excités, une ultra-minorité ciblée par les médias et le gouvernement pour décrédibiliser le mouvement. Le soleil décline, l’ambiance est très tendue, les traînées des gaz lacrymogènes zébrent le crépuscule. Pour seule transgression, une veillée géante pacifique s’annonce, ultime pied-de-nez aux autorités. Mais rien n’est prévu pour s’adresser, à deux-mille manifestants et surtout gérer les innombrables provocations policières. « Il y avait cet énergumène travesti en manif pour tous qui poussait des hurlements avant de prendre la poudre d’escampette ou ces policiers en civil trahis par leurs oreillettes » nous raconte Axel. Il faut improviser rapidement pour neutraliser ces provocateurs. Un porte-voix change de main et Axel demande à la foule de les isoler. Comme par magie cinq ronds se dessinent puis s’élargissent progressivement autour de cinq flics restés debouts Gros-Jean comme devant. La foule s’exécute rapidement avec discipline, ce qui rassure des CRS nerveux et menaçants. Car ces personnages de science-fiction n’ont rien de rassurant gonflés par leurs armures modernes imitant de
gros « scarabées » maladroits se rappelle Madeleine. Et les jeunes restent méfiants depuis que soixante-sept veilleurs ont été embarqués il y a peu pour des garde-à-vue d’intimidation. Madeleine se souvient encore des propos spontanés d’un jeune « de la diversité » incrédule devant le spectacle d’une jeunesse des beaux quartiers, poussée sans ménagement dans des camionnettes. Un bref dialogue s’engagea « que vous arrive t’il? » ; « On nous embarque » ; répondent les interpelés. Ce dernier redémarra alors sa pétrolette en les saluant à sa manière, mi-compatissant, mi-provocateur « vous saurez ce qui nous arrive dans nos banlieues ».

Les Veilleurs: le sens du combat

Nous sommes impressionnés par la puissance d’Axel, jeune homme longiligne qui captive l’auditoire de sa voix claire, jonglant avec les plus beaux passages de la littérature. Assis en cercle autour des orateurs, nous prenons notre première leçon de Veilleurs dans une ambiance détendue, quand une auditrice revêche leur reproche « de passer leur temps à s’excuser d’être a- politique, a-partisan, alors que vous menez un combat essentiellement politique » soulignant ainsi un antagonisme délicat à gérer. Comment en effet les veilleurs rebelles ne vont-ils pas se diluer dans un discours consensuel?

Leur combat ne fait-il pas écho à la révolte de la jeunesse égyptienne de la place Tahrir se demande le frère dominicain Joseph- Thomas Pini. Raccourci un peu rapide tranche Madeleine en notant « la récupération par les islamistes pour la remplacer par la charia ». Restent nos veilleurs qui portent haut la rebéllion des consciences (3). Vont-ils faire mentir le frère dominicain Thierry- Dominique Humbrecht qui y voyait il y a un an (4) un effacement inéluctable. Mais les Veilleurs tiennent bon, au rythme d’une veillée par mois, en transmettant leur message arborant l’étendard de la culture.

Cette école en plein air, le plus souvent dans le froid glacial de l’hiver 2013, sous la surveillance d’anges gardiens vêtus de bleu, casqués et bottés, n’est pas la manifestation d’un message subversif, mais plus certainement un signe de profonde bienveillance. S’il est facile de l’ignorer (5), il est délicat de l’interdire: les veilleurs s’enracinent. Leur mode d’action inédit inspiré par une jeunesse militante et bien formée impressionne laurent Lafforgue, le brillant mathématicien (6) « je suis allé plusieurs fois aux veillées et je les ai vus et écoutés, ce sont des jeunes qui s’assoient par terre en silence et qui écoutent les textes littéraires et philosophiques de la société. Selon moi c’est quelque chose d’extraordinaire. Quelque chose que les partis politiques ne sont pas en mesure de faire. Ce ne sont pas des gens violents, ils sont même extrêmement pacifiques. c’est impressionnant. ils sont une vraie surprise ». Effectivement, malgré les intimidations des sicaires de M Valls, les Veilleurs ne se taisent pas. Ils lisent et chantent le chant de l’Espérance pour s’encourager. « Chacun mesurait son mérite à son audace » écrivait Richelieu. Alix se prête au jeu en nous lisant quelques extraits d’Aragon, Peguy et Bernanos qu’elle avait sélectionnés pour la première veillée. Madeleine faussement intimidée nous interprète O freedom, un gospel adopté par les Veilleurs.


(1) OSP: Observatoire Socio-Politique du diocèse de Fréjus-Toulon est une instance diocésaine chargée de former, d’informer, et promouvoir la parole de l’Eglise sur les questions de société.

(2) Madeleine de Jessey. Co-fondatrice des Veilleurs et Porte-parole de Sens Commun.

(3) Les Veilleurs – Enquête sur une résistance. De Henri Lindell. Edition Salvator.

Xavier étudiant à Sciences-po Lille responsable de la communication extérieures pour les veillées à Paris explique:
 »Nos thèmes sont culturels au sens qu’ils portent sur des enjeux de civilisation. Il explique « le point de départ de notre réflexion est que la conscience de l’homme a été nièe par les politiques. On va donc essayer de réveiller cette conscience et la soif de liberté qui est inhérente à l’homme. les veillées ont pour but de redonner aux gens du vrai et du beau. on passe par la culture, car c’est là où on s’enracine« .

(4) Universités d’été OSP 2013. S’engager en politique.

(5) Les Veilleurs – Enquête sur une résistance. De Henri Lindell. Edition Salvator.

« Une chose est sûre: les Veilleurs ne devaient pas leur notoriété à la presse! Peu de journaux leur étaient à priori favorables. l plupart les méprisaient royalement. Les premiers articles dans la presse nationale sur les veilleurs ont été publiés le 19 Avril par Le nouvel Observateur, l’hebdomadaire de la gauche intello et le 21 Avril par Le Figaro, le grand quotidien de droite. Soit plusieurs jours après leur première veillée. Alors qu’ils étaient des centaines, des milliers, à se réunir tous les jours devant l’Assemblée nationale, ils ont eu droit à seulement deux articles dans la presse nationale écrite. »

(6) http://benoit-et-moi.fr/2014-II-1/actualites/un-mathematicien-chretien.html

« Laurent Lafforgue occupe un petit bureau du Département de Mathématiques de l’Université de Milan. Il n’a pas encore 48 ans, mais il a le visage et le corps d’un jeune garçon. Il est l’un des esprits les plus aigus en Europe et dans le monde. Il a reçu la médaille Fields en 2002, le prix Nobel pour les mathématiques. « C’est un mathématicien chrétien très investi sur les problématiques d’éducation.
Ses articles sont consultables sur : http://www.ihes.fr/~lafforgue/education.html

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