Les veilleurs sont-ils durables ? ACTION ET CONTEXTE POLITIQUE – SEPTEMBRE  2015

Les veilleurs sont-ils durables ? ACTION ET CONTEXTE POLITIQUE – SEPTEMBRE  2015
8 octobre 2015 Dorothée Paliard

Les veilleurs sont-ils durables ? ACTION ET CONTEXTE POLITIQUE – SEPTEMBRE  2015

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Après une pause, les fondateurs des Veilleurs sont réapparus fin août 2014 sous le soleil de la Provence. Axel Rokvam, Alix de Prémare et Madeleine de Jessey  étaient invités par l’OSP (1) de Toulon pour nous faire revivre les moments décisifs de cette aventure. Nous saisissons cette occasion pour retracer leur action en quatre points (la genèse, les débuts, le combat, les éclaireurs). Nous terminons en explorant les pistes pour un avenir durable dans le contexte politique actuel (2015), les veillées ayant repris depuis septembre 2014 au rythme d’une par mois à Paris ;

Les Veilleurs : la naissance

Une route sinueuse grimpe le versant escarpé du massif de la Sainte Baume. Les derniers virages avalés, la voiture souffle sur un plateau d’altitude baigné d’une douce chaleur estivale. Une forêt superbe déroule ses pins sylvestres au pied d’une longue barre rocheuse. La vue splendide se mérite. Nous sommes chez les Dominicains de l’Hostellerie de la Sainte Baume, au pied de « la grotte » comme l’appellent les locaux, plus précisément le sanctuaire de Sainte Marie Madeleine niché dans la falaise. Épousant les interrogations de notre temps, l’OSP Toulon y organise les universités d’été 2014 sur le thème de la justice. Nous y retrouvons les Veilleurs, car c’est bien le sentiment d’injustice qui a motivé leur engagement témoigne Madeleine de Jessey (2), « injustice en ce qui concerne les Veilleurs, qui a été motivé par le mariage pour tous, injustice faite au droit des enfants, injustice faite aux opposants au mariage pour tous qui ont été diabolisés ».

Après une journée intense, les étudiants – jeunes et vieux – attendent la nuit. Veillée oblige ! Enfin les étoiles brillent dans un ciel pur. C’est au tour des trois fondateurs d’entrer dans la danse. Ils développent leur exposé devant une centaine d’auditeurs attentionnés. Les questions fusent. Ils sont jeunes, très jeunes, s’étonne le public, et même d’apparence si frêle se permet de souligner avec le sourire un impertinent. Et pourtant ces jeunes « si frêles » se sont imposés par leur audace et leur innovation, au grand étonnement de Christiane Taubira. C’est un Garde des sceaux vexé qui a dû admettre qu’ « il est inconcevable que la gauche ne soit pas à l’origine de ce mode d’expression » et « cela nous a été confirmé » déclare Madeleine. Comme si une caste politique détenait ad vitam aeternam le monopole de l’innovation de la contestation qui plus est au service d’un combat pour la justice. La salle silencieuse écoute avec attention Axel nous expliquer la genèse des Veilleurs. Nous ressentons une résonance avec les voies pacifiques suivies par le Révérend Martin Luther King et le Mahatma Gandhi.

L’enjeu, nous rappelle Axel, est de trouver pour des jeunes, sans pouvoir ni relais, les moyens de se faire entendre autrement que dans les paniers à salade des CRS. Comment fissurer le mur médiatique d’un débat partial ? Alors, vers mi-avril 2013 au bout d’une nuit à cogiter, la solution devient évidente : « L’idée nous est venue de  veiller » se souvient-il. Mais pour Alix, son amie de tous les combats, une idée aussi simple n’a pas d’avenir. Alors, elle eut  l’idée d’enrichir ce projet en  lisant à haute voix les plus beaux textes de la littérature. Les Veilleurs étaient nés.

Les Veilleurs : l’épreuve du feu

Invalides, mai 2013. Une marée humaine se dilue dans les rues adjacentes. Mais pas question d’abandonner le pavé aux plus excités, une ultra-minorité pointée par les médias et le gouvernement pour décrédibiliser le mouvement. Le soleil décline, l’ambiance est très tendue, les traînées des gaz lacrymogènes zèbrent le crépuscule. Pour seule transgression, une veillée géante pacifique s’annonce, ultime pied-de-nez aux autorités. Mais rien n’est prévu pour s’adresser à deux mille manifestants et surtout gérer les innombrables provocations policières. « Il y avait cet énergumène travesti en manif pour tous qui poussait des hurlements avant de prendre la poudre d’escampette, ou ces policiers en civil trahis par leurs oreillettes » nous raconte Axel.  Il faut improviser rapidement pour neutraliser ces provocateurs. Un porte-voix change de main et Axel demande à la foule de les isoler. Comme par magie, cinq ronds se dessinent puis s’élargissent progressivement autour de cinq flics restés debout Gros-Jean comme devant. La foule s’exécute rapidement avec discipline, ce qui apaise des CRS nerveux et menaçants. Car ces personnages de science-fiction n’ont rien de rassurant, gonflés par leurs armures modernes imitant de gros « scarabées » maladroits se rappelle Madeleine. Et les jeunes restent méfiants depuis que soixante-sept veilleurs ont été embarqués il y a peu pour des gardes à vue d’intimidation. Madeleine se souvient encore des propos spontanés d’un jeune « de la diversité », incrédule devant le spectacle d’une jeunesse des beaux quartiers poussée sans ménagement dans des camionnettes. Un bref dialogue s’engagea : « Que vous arrive t-il? » ; « On nous embarque »  répondent les interpelés. Ce dernier redémarra  alors sa pétrolette en les saluant à sa manière, mi-compatissant, mi-provocateur, « vous comprendrez mieux  ce qui nous arrive dans nos banlieues ».

 

Veilleurs : le sens du combat

Nous sommes impressionnés par la puissance d’Axel, jeune homme longiligne qui captive l’auditoire de sa voix claire, jonglant avec les plus beaux passages de la littérature. Assis en cercle autour des orateurs, nous prenons notre première leçon de Veilleurs dans une ambiance détendue, quand une auditrice revêche leur reproche « de passer leur temps à s’excuser d’être apolitique, a-partisan, alors que vous menez un combat essentiellement politique », soulignant ainsi un antagonisme délicat à gérer. Comment en effet les Veilleurs rebelles ne vont-ils pas se diluer dans un discours consensuel ? Leur combat ne fait-il pas écho à la révolte de la jeunesse égyptienne de la place Tahrir se demande le frère dominicain Joseph-Thomas Pini. Raccourci un peu rapide tranche Madeleine, en notant « la récupération par les islamistes pour la remplacer par la charia ». Restent nos veilleurs qui portent haut la rébellion des consciences (3). Vont-ils faire mentir le frère dominicain Thierry-Dominique Humbrecht qui y voyait, il y a un an (4), un effacement inéluctable ? Mais les Veilleurs tiennent bon, au rythme d’une veillée par mois, en transmettant leur message arborant  l’étendard de la culture.

Cette école en plein air, le plus souvent dans le froid glacial de l’hiver 2013, sous la surveillance « d’Anges gardiens » vêtus de bleu, casqués et bottés, n’est pas la manifestation d’un message subversif, mais plus certainement un signe de profonde bienveillance. S’il est facile de l’ignorer (5), il est délicat de l’interdire : les veilleurs s’enracinent. Leur mode d’action inédit, inspiré par une jeunesse militante et bien formée, impressionne Laurent Lafforgue, le brillant mathématicien (6) : « Je suis allé plusieurs fois aux veillées et je les ai vus et écoutés, ce sont des jeunes qui s’assoient par terre en silence et qui écoutent les textes littéraires et philosophiques de la société. Selon moi, c’est quelque chose d’extraordinaire. Quelque chose que les partis politiques ne sont pas en mesure de faire. Ce ne sont pas des gens violents, ils sont même extrêmement pacifiques. C’est impressionnant. Ils sont une vraie surprise ». Effectivement, malgré les intimidations des sicaires de Manuel Valls, les Veilleurs ne se taisent pas. Ils lisent et chantent le chant de l’Espérance pour s’encourager. « Chacun mesurait son mérite à son audace », écrivait Richelieu. Alix se prête au jeu en nous lisant quelques extraits d’Aragon, Péguy et Bernanos qu’elle avait sélectionnés pour la première veillée. Madeleine, faussement intimidée, nous interprète « O freedom », un gospel adopté par les Veilleurs.

Téléchargez ci-dessous l’intégralité du texte de François O’Quin

Veilleurs 28-09-2015 (1)

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