Les théories du « Care », origines, intérêts, limites

Les théories du « Care », origines, intérêts, limites
10 juin 2014 webmaster

Les théories du « Care », origines, intérêts, limites

Par les Antigones

   Le terme anglais de « care » désigne à la fois une attitude (« porter attention à », « se soucier de ») et des activités qui impliquent un rapport d’aide d’une personne à une autre (« s’occuper de », « répondre aux besoins de ». Aujourd’hui, il désigne également un courant de pensée, né aux États-Unis dans les années 1960. L’intérêt et les limites de ce courant de pensée, riche et multiple, mériteraient d’être mieux considérés en France.

N.B. : pour respecter la polysémie du terme, nous avons préféré conserver sa forme anglaise.

Avril 2012 : alors que la notion était connue des seuls milieux universitaires, Martine Aubry a créé la polémique en étant la première à diffuser dans les médias français le terme de « care ». Auparavant strictement associé au secteur des services à la personne, le mot a progressivement été approprié par le Parti Socialiste, allant jusqu’à devenir l’objet d’un de ses think-tanks. Cette théorie pose pourtant des questions, politiques et surtout anthropologiques, qui dépassent les clivages partisans.

Le Care comme éthique féminine

Le Care est donc d’abord une éthique féministe différencialiste, qui présuppose une différence de nature entre hommes et femmes.

   La première à avoir pensé le Care en tant que concept philosophique est une féministe américaine, Carol Gilligan. Elle affirme qu’il y a des différences dans le développement moral des hommes et des femmes. Selon elle, les premiers pensent en termes de lois, de justice et privilégient l’auto-réalisation, l’autonomie tandis que les secondes pensent en termes de relations humaines, de « caring ». La méconnaissance de cette « voix féminine » qui n’entre pas dans les catégories toutes faites des théoriciens de l’Amérique des années 1960 serait la raison pour lesquelles le développement moral des femmes est systématiquement jugé inachevé par rapport à celui des hommes. Le Care est donc d’abord une éthique féministe différencialiste, qui présuppose une différence de nature entre hommes et femmes.

   La deuxième à parler de Care, Nel Noddings, va plus loin en fondant cette éthique féminine sur le modèle de la relation mère-enfant, posée comme paradigme de la bonté morale. Le risque majeur de cette approche est d’idéaliser toute relation impliquant le soin de l’autre, et d’enfermer les femmes dans la maternité, en excluant les hommes de la relation à l’enfant. Ce féminisme différencialiste dérive ainsi rapidement en guerre des sexes, opposant l’homme et la femme : le premier devient vecteur de tous les fléaux sociaux (conflits, relations de domination, égocentrisme, etc.), la seconde une mère idéale et sublimée, modèle de tout comportement éthique. La réalité est pourtant autre : la maternité n’est la seule et exclusive voie d’épanouissement pour les femmes, et les métiers du « soin » ne sont pas toujours une merveilleuse manifestation de sollicitude et d’altruisme maternel.

Pour Édith Stein, ces différences doivent être prises en compte dans l’éducation des enfants afin qu’ils puissent se réaliser pleinement comme hommes et femmes.

Malgré les critiques qui peuvent être faites à ces deux auteurs, la veine différencialiste qu’elles développent peut être enrichie, nuancée et remodelée de manière fructueuse en la confrontant avec la pensée d’Edith Stein. Celle-ci définit la spécificité féminine comme tendance à la complétude, comme attention à tout ce qui est vivant et personnel, à la différence des hommes dont la rationalité serait plus sectorisée et davantage portée sur les objets, qu’ils soient concrets ou abstraits. Ces deux approches sont complémentaires et nécessaires à l’équilibre social. Pour Édith Stein, ces différences doivent être prises en compte dans l’éducation des enfants afin qu’ils puissent se réaliser pleinement comme hommes et femmes.

   Elle refuse toutefois une position strictement essentialiste, expliquant que ces différences sexuées ne conditionnent jamais totalement la personne, dont la liberté est capable de transcender tout déterminisme. En bref, s’il est naturel que les métiers centrés sur le soin et la relation à l’autre attirent particulièrement les femmes, cette tendance n’est pourtant pas un déterminisme, et la femme gagne à développer librement sa personnalité à travers ses propres choix professionnels.

   Ce différencialisme des premiers auteurs sera fortement critiqué par les théoriciennes du Care qui suivront, qui au contraire cherchent à universaliser la notion pour la politiser.

Le Care comme concept politique

   Lorsque Joan Tronto redéfinit le concept, elle refuse de le considérer seulement comme une attitude morale et un concept sexué. Elle considère le Care comme une activité humaine, comme l’action de prendre soin du monde qui nous entoure .[1] Cette activité est une propension naturelle de tout être humain, et pas seulement de la femme, qui découle directement de sa nature fondamentalement vulnérable. Elle critique par là le postulat des démocraties libérales, selon lequel l’être humain serait fondamentalement libre et autonome. Ce mythe d’ultra-autonomie n’est possible qu’au prix d’une dévalorisation des activités de Care, rendues invisibles et marginalisées : ces activités de Care sont exercées par une population maintenue dans l’oppression et la dépendance, au profit de la classe des dominants. Nous serions donc dans une société profondément déséquilibrée, qui divise à l’échelle internationale l’humanité en deux grands groupes : les privilégiés bénéficiaires de Care, majoritairement riches, blancs, mâles et hétérosexuels, et les victimes pourvoyeuses de Care, majoritairement femmes, pauvres et/ou immigrés.

Le Care version française est ainsi extrêmement politisé, mondialiste et marqué par les études de genre.

   Cette nouvelle conception du Care n’est pas moins destructrice que la première et ne fait que remplacer une opposition structurelle par une autre, dans une nouvelle mouture de la dialectique marxiste oppresseur/opprimé. Et si l’auteur critique nos sociétés, elle ne propose toutefois aucune direction concrète pour les réformer. Or pour mettre à bas des différences internationales qu’elle nomme explicitement comme étant de classes sociales, de race et de genre, il ne peut y avoir de solution qu’internationale. Nous ne sommes pas loin d’un appel à un gouvernement mondial… C’est précisément l’une des directions que prennent les théories du Care en France : interprétées sous un angle mondialiste, en relation étroite avec les problématiques d’immigration, elles appellent à des solutions transnationales.

   Le Care version française est ainsi extrêmement politisé, mondialiste et marqué par les études de genre. Tous les auteurs qui diffusent ces théories en France sont marqués par les mêmes présupposés intellectuels qu’ils posent comme des évidences non contestables : il n’y a pas de différences entre les sexes et notre société est marquée par des structures patriarcales oppressives. Les charges des auteurs françaises contre le patriarcat blanc hétérosexuel sont ainsi fréquentes.
On peut également souligner l’absence de débat entre les autour de la notion en France. C’est le Care de Tronto auquel adhèrent nos intellectuels, et à aucun moment une pensée qui diverge de la sienne n’est possible. Fabienne Brugère [2] dans son « Que sais-je sur le Care » balaye ainsi les théories de Nel Noddings en intitulant le chapitre qui lui est consacré « le Care n’est pas un maternage ».
Le danger de l’instrumentalisation politique est renforcé par la coloration très morale de ces théories, qui, si elles deviennent « une sorte de matrice conceptuelle » pour la pensée politique comme le demande Fabienne Brugère , pourraient justifier la construction symbolique d’un « camp du Bien » pro-Care face à un « camp du Mal » anti-Care, à la manière dont les médias ont déjà opposé pro-théories du genre et anti-théories du genre.

Appel à une réflexion sur les fondements de nos sociétés

   Les théories du Care appellent donc la vigilance en raison de l’instrumentalisation politique et idéologique dont elles peuvent faire l’objet. Il n’y a pourtant pas la moindre cohérence globale parmi tous les différents auteurs du Care, qui oscillent entre lutte des sexes et féminisme de l’indifférenciation, référence constante au domaine médical et volonté d’universalisation, éthique et politique. C’est précisément dans cet amalgame de pensées contradictoires que réside la confusion et le danger.

   Le Care est un courant de pensée complexe et divers, dans lequel il est pourtant possible de puiser de nombreuses pistes de réflexion. Le soin apporté aux plus faibles est un élément clé des théories du Care qui peut être repris et développé en un sens très positif. Elles sont aussi un rappel du rôle que peuvent jouer les femmes et de l’importance des spécificités féminines pour la construction d’une société solide. Certaines théories du Care peuvent enfin fonctionner comme un puissant antidote au mépris du corps, de la maternité, hérité de Simone de Beauvoir, contrepoison efficace aux différentes idéologies qui prétendent re/dé-construire les identités sexuées de chacun sans égard à une corporéité jugée insignifiante.

   Chacun des moments du développement de ce courant de pensée est une invitation à repenser en profondeur les structures de nos sociétés.
1) Penser une sensibilité morale différente entre hommes et femmes peut permettre de repenser nos systèmes éducatifs avec une égalité de traitement entre garçons et filles repensée afin de respecter les spécificités de chaque sexe.
2) Penser l’homme comme un être avant tout relationnel peut permettre de remettre l’attention aux autres et le lien social au centre de nos modèles de société, de notre façon de penser l’homme.
3) Penser une alternative aux modèles de société dans lesquelles nous vivons peut permettre de sortir des impasses de l’idéologie dominante.

   Il ne s’agit donc pas de reprendre telle quelle une théorie dont les points faibles sont évidents, mais de retravailler le Care en profondeur, d’en rectifier les erreurs pour revenir aux prémisses intellectuelles valides qui les fondent – importance fondamentale de l’Autre dans la construction de soi, primauté du lien social, et reconnaissance des spécificités de chaque sexe –, pour ensuite, à partir de bases saines, pouvoir proposer un projet de société constructif.

 

Site des Antigones :ici

[1] Dans « Un monde vulnérable » elle définit le Care comme « une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de réparer notre « monde » de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. […] Nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie ».
[2] « La transcription politique de l’éthique du Care« , propos recueillis par Pierre Boisson pour le Parti Socialiste.

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