Les ruines du futur

Les ruines du futur
8 janvier 2016 Dorothée Paliard

Les ruines du futur

Par Falk van Gaver. Janvier 2015.

« Lorsque l’effondrement de l’espèce apparaîtra comme une possibilité envisageable, l’urgence n’aura que faire de nos processus, lents et complexes, de délibération. Pris de panique, l’Occident transgressera ses valeurs de liberté et de justice. »

(Michel Rocard, ancien premier ministre, Dominique Bourg, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement de l’université de Lausanne, et Floran Augagneur, professeur de philosophie de l’écologie à l’Institut d’études politiques de Paris, 2011)

La cause est entendue, nous y allons tout droit. Vers quoi ? Vers l’effondrement. Il ne s’agit plus du discours enflammé de quelques écologistes marginaux, dont nous étions jadis et naguère, mais les Cassandres écologistes peuplent aujourd’hui les plus hautes institutions publiques et privées, nationales et internationales de l’establishment mondial. C’est officiel, nous allons droit dans le mur. Le point de non-retour est franchi. Il va falloir faire de grands sacrifices – au passage, sans doute, celui de nos lambeaux de démocratie et de souveraineté populaire qui ne tiendront guère face à la nécessité d’une dictature écologique globale – comme si la crise planétaire était l’occasion rêvée pour la technocratie d’imposer enfin ses solutions. Un spectre hante donc le monde, celui de l’effondrement. La question est : que se passe-t-il, quand le discours dominant devient celui de la crise écologique, voire de la catastrophe et de l’effondrement ? Rien. Le capitalisme, avec quelques retouches en vert ici et là, poursuit sa course effrénée de destruction créatrice.

« Même les ruines ont péri », disait Jules César de Troie. Nous serons jugés sur nos ruines – et quiconque a vue celles d’une usine ou d’un centre commercial connaît déjà le verdict. Celui duTrade Center World. Le système capitaliste mondial n’est pas en crise, il est lui-même la crise. Notre mané thécel pharès est déjà en quatre par trois sur tous les murs. Tout est compté, pesé, divisé. L’attente de la grande catastrophe, à la façon du « Big One » de San Francisco, et les nombreuses catastrophes climatiques et industrielles qui émaillent le monde et les années ne doivent pas nous masquer que nous vivons déjà dans le temps de l’effondrement. L’effondrement n’est pas devant nous – nous sommes déjà, dans une large partie du monde, et pour l’ensemble du monde lui-même, dedans. L’effondrement est déjà en cours depuis plusieurs décennies, et tout indique que nous avons passé le point de non-retour : effondrement des populations animales et végétales qui atteint les proportions d’une sixième grande extinction du vivant[1] ; effondrement des conditions de vie de larges parties de la population humaine ; effondrement des ressources primaires et énergétiques planétaires ; effondrement des sociétés, des communautés, des nations ; effondrement des cultures et des civilisations dans la coca-colonisation du monde… (Ainsi, à titre d’exemple, une langue vivante disparaît tous les neuf jours, soit une quarantaine de langues par an sur les quelques sept mille que compte encore l’humanité…) Aucun traitement de ces effondrements en cours n’est réellement envisagé ; ils ne pourront donc qu’empirer, comme le souligne le développement récent de la collapsologie ou science du collapsus [2].

Comme le souligne Jared Diamond dans une étude devenue déjà un classique[3], les effondrements des sociétés du passé, comme celle de l’île de Pâques, suivirent rapidement le moment où elles avaient atteint un pic démographique et un sommet technologique, c’est-à-dire le moment où leur impact sur l’environnement était le plus marqué. Le déclin d’une société peut ainsi commencer une ou deux décennies après qu’elle a atteint son apogée en nombre, en richesse et en puissance. La raison en est simple : l’apogée de la population, de la richesse, de la consommation de ressources et de la production de déchets implique l’apogée de l’impact sur l’environnement, au risque du dépassement des ressources. Pour Jared Diamond, le passé donne des leçons pour le présent, et il est utile d’étudier les effondrements de sociétés anciennes, de comprendre comment des civilisation s’effondrent rapidement  après avoir atteint leur apogée, car « il en va de notre capacité à tirer des leçons pratiques des effondrements antérieurs, c’est-à-dire déterminer ce qui dans le passé rendit certaines sociétés particulièrement vulnérables, comprendre comment certaines commirent exactement un écocide, et pourquoi elles furent incapables de percevoir qu’elles couraient à leur perte alors que l’issue était évidente (tout du moins, le juge-t-on rétrospectivement). » Ainsi, l’isolement de l’île de Pâques en fait l’exemple le plus flagrant d’une société qui a contribué à sa propre destruction en surexploitant ses ressources. Mais la grande différence avec le passé, c’est qu’aujourd’hui l’écocide est planétaire et l’effondrement qui commence, global : « la population est plus importante et la technologie plus destructrice aujourd’hui, et l’interconnexion actuelle fait peser un risque d’effondrement global plutôt que local. »

Pourtant, rien ne semble changer fondamentalement dans les comportements humains, à commencer par ceux des puissants, qui, comme les chefs pascuans ou les rois mayas, restent très en dessous des enjeux que font peser les menaces réelles d’effondrement général si ce n’est de catastrophe finale. Comme eux, et malgré le nouveau paradigme écologique qui s’impose rationnellement et scientifiquement, il semble que nous n’ayons pas les moyens culturels, affectifs, spirituels, mentaux, de pratiquer les changements de mode de vie qui nous aideraient à survivre. Jared Diamond note que « les valeurs auxquelles les individus se raccrochent avec le plus d’obstination dans des conditions inappropriées sont celles qui autrefois leur permirent de triompher de l’adversité. » Ainsi les Vikings du Groenland accrochés à leurs traditions agricoles moururent tous de faim au milieu d’une abondance de ressources alimentaires inexploitées. Et, généralement, par un double effet de « normalité rampante » et d’« amnésie du paysage », nous découvrons les problèmes quand il est déjà trop tard, lorsque nous sommes déjà sur des rails, droit vers la catastrophe. Jared Diamond se demande : « Concernant les valeurs fondamentales, jusqu’à quel point un individu préfère-t-il mourir plutôt que de faire des compromis et vivre ?… Peut-être une clé du succès ou de l’échec pour une société est-elle de savoir à quelles valeurs fondamentales se tenir et lesquelles écarter, voire remplacer par de nouvelles. » Ailleurs, Jared Diamond donne comme exemple de cette grande prudence ce qu’il appelle la « paranoïa constructive » des sociétés tribales parmi lesquelles il a séjourné de nombreuses années depuis plus d’un demi-siècle en Papouasie et Nouvelle-Guinée, cette attention aux plus petits détails et surtout aux plus petites modifications de l’environnement naturel et social afin d’agir en conséquence en vue de la survie individuelle et collective [4]. Mais dans les sociétés complexes trop souvent les effets bien connus de « pensée de groupe » dominent, car il est d’autant plus difficile de « parvenir à une décision dans des circonstances de stress où le besoin de soutien et d’approbation mutuels peuvent conduire à annihiler le doute et la pensée critique, à partager des illusions, à parvenir à un consensus prématuré et finalement à prendre une décision catastrophique ». Bref, se mettre des œillères pour continuer à avancer dans les mêmes ornières : les Cassandres écologistes peuvent bien s’époumoner tant qu’elles peuvent auprès de leurs contemporains sourds et aveugles, « ce déni d’origine psychologique est leur seule façon de vivre dans une normalité quotidienne. » Nous devrions pourtant le savoir : il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre…

Ainsi, alors que « tous nos problèmes actuels sont la conséquence négative involontaire de notre technologie », nous restons agrippés au paradigme technologique, alors que, « plutôt que de nouvelles technologies, pour résoudre nos problèmes il nous faut de la volonté politique pour appliquer les solutions qui existent déjà » : démondialisation, relocalisation, décroissance… Car, comme le souligne avec force Jared Diamond, pourtant guère catastrophiste, nous n’avons« comme issue qu’une alternative : la réduction drastique de notre mode de vie ou l’effondrement. Il nous faut comprendre qu’il n’existe pas d’autre île ou d’autre planète vers laquelle nous pourrions nous tourner ou exporter nos problèmes. Il nous faut plutôt apprendre à vivre par nos propres moyens. » Vu que rien ne change vraiment en terme de simplification collective des modes de vie, ce sera donc l’effondrement. Il faut s’y préparer. Nous y sommes déjà. L’effondrement qui vient et la dépopulation à venir nous mèneront de gré ou de force vers des sociétés plus petites, plus indépendantes et autosuffisantes. A nous de prendre les devants et de construire, comme nous le pouvons, comme autant d’arches de Noé face au déluge qui vient, ces sociétés alternatives pour la survie de l’humanité, pour naviguer comme nous pourrons entre effondrement et anéantissement.


[1] Elisabeth Kolbert, La 6e extinction. Comment l’homme détruit la vie, Vuibert, 2015

[2] Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015

[3] Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006

[4] Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier. Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles, Gallimard, 2013

Paru dans La Nef N.277 de janvier 2016

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