Les racines idéologiques des terroristes.

Les racines idéologiques des terroristes.
20 novembre 2015 Dorothée Paliard

Les racines idéologiques des terroristes.

Par Philippe Conte. 20/11/2015

Après le choc des événements du 13 novembre, il paraît un peu vain de se joindre à ce flot de condamnations, de commentaires, d’opinions diverses. L’exceptionnalité de l’événement, ses différents aspects (religieux, politiques, sociaux, géostratégiques,…) ont déjà produit une masse considérable de paroles et d’écrits. Que rajouter encore ?

Il semble toutefois important de revenir sur les racines idéologiques de ces cellules terroristes, car il s’agit bien du trait d’union funeste qui relie ces jeunes nés en France et leurs parrains de l’autre rive de la méditerranée. En effet, résumer le problème à l’action du soit-disant « État islamique » est une facilité qui ne rend pas compte du fait que les attentats des années quatre-vingt dix (qui avaient déjà frappé notre pays, étaient liés au GIA et que demain, si le soit-disant « État islamique » devait disparaître, d’autres attentats pourraient être parrainés par al-qāʿida ou ses différentes succursales. On peut rappeler que les attentats contre Charlie-hebdo on été revendiqués par « AQPA » (Al-Qāʿida dans la Péninsule Arabique). Détruire le soit-disant « État islamique » ne réglera donc rien !

Le véritable terreau de ces cellules criminelles est constitué de trois éléments :

  • Les correspondants à l’étranger que nous venons d’évoquer brièvement ;
  • un sentiment (fondé ou non – nous n’aborderons pas ce point) d’une injustice visant particulièrement les musulmans, en France comme au plan international ;
  • une base idéologique commune aux cellules présentes en Europe et aux mouvements politiques extrémistes existants dans un certain nombre de pays.

A partir de ces points, une dérive de type sectaire est malheureusement à-même de conduire tout individu (en non seulement quelques déséquilibrés) à des comportements qui sont objectivement délirants ; que l’on songe à la mort des soixante quatorze membres du Temple de l’Ordre Solaire ou aux neuf cent quatorze « suicidés »de la secte du Temple du Peuple, menée par le révérend Jim Jones. Les membres de ces sectes étaient originaires de tous horizons sociaux, souvent bien éduqués ; cela n’a rien empêché ! C’est avant l’entrée dans la secte qu’il faut agir.

Si on laisse de côté les deux premiers aspects liés à la géopolitique, que peut-on dire de cette base idéologique commune qui ouvre la porte à ces liaisons mortelles et à ces embrigadements ?

Cette base idéologique est constituée de deux éléments parfois opposés sur le terrain, mais qui produisent in fine une véritable synergie car ils ont le même moteur : le littéralisme. Le premier ensemble est le wahhabisme (religion d’état de l’Arabie Saoudite), l’autre la nébuleuse liée aux Frères Musulmans très puissante au moyen orient et au pouvoir en Turquie.

Les Frères Musulmans (FM)

L’Association des Frères Musulmans (Jamiat al-Ikhwan al-muslimin) est fondée par Hassan el-Banna en Égypte en 1925 en réaction à la présence anglaise qui est regardée comme un signe du déclin de l’Oumma. Sa démarche est complexe car d’un côté, il accepte certains aspects de la modernité : partis politiques, associations diverses, journaux,… (il est généralement admis qu’il a subi l’influence des Saint-Simoniens de la Compagnie du Canal) ; et d’un autre côté, il veut retourner aux principes de l’Islam « originel ». Enfin et ce n’est pas le moindre des paradoxes il prétend donner sa propre interprétation des textes sans Isnad (chaîne de transmission traditionnelle des sciences islamiques) et sans Ijazah (licence d’enseigner) ce qui remet en cause un des fondements de l’autorité dans le monde musulman. Nouveau paradoxe apparent, les Frères Musulmans collaboreront avec les services occidentaux dans leur lutte contre le Nassérisme dès les années cinquante. Aujourd’hui après leur échec en Égypte (renversement du président Morsi), ils demeurent très influents au Qatar et en Turquie où l’AKP est un avatar de l’islam social voulu par Hassan al-Banna. Ce tropisme du gouvernement turc n’est sans doute pas étranger (avec des intérêts géostratégiques) à sa position plus qu’ambiguë vis à vis des extrémistes syriens.

Par le biais de la télévision qatari Al-Jazyra les FM ont une influence importante dans l’ensemble du monde arabophone. En particulier les prêches inquiétants du Cheikh Youssef al-Qaradâwî sont largement écoutés. Ce dernier a joué un rôle considérable dans l’opposition de certains milieux sunnites au régime de Damas. Sa responsabilité est pointée dans la mort du Cheikh Mohamed Said Ramadan Al Bouti tué avec son petit-fils et 47 disciples, lors d’un attentat terroriste à la mosquée Al Imane de Damas. Celui-ci avait le tord, à ses yeux, de défendre le gouvernement syrien et la sauvegarde d’une Syrie multi-confessionnelle !

Leur influence est également forte en occident. En France l’UOIF (Union des Organisation Islamiques de France) est fortement influencée par les FM (on trouve sans difficulté les 10 principes du combat de « l’imam » al-Banna sur leur site internet).

Une branche dissidente des FM créera le premier mouvement moderne se réclamant du Takfirisme « Takfîr wal-Hijra » qui signifie « Anathème et Exil » fondé en 1971 en Égypte et qui considère les autres musulmans comme des mécréants dignes d’être combattus par tous les moyens.

Le Wahhabisme saoudien

L’autre source de ce radicalisme néo-traditionaliste est le wahhabisme saoudien. L’histoire de son émergence est assez floue. Ce qui est sûr, c’est que son fondateur, Mohammed ibn Abdelwahhab, lui aussi n’avait ni Isnad, ni Ijazah et qu’il voulait « réformer » l’Islam dans une démarche analogue aux protestants européens du 16e siècle. C’est-à-dire par un « retour » au textes fondateurs (sola scriptura disait Luther) en rejetant délibérément l’enseignement oral traditionnel des savants reconnus. Dès l’origine la cible principale de cette secte nouvelle a été les autres musulmans. Le pacte scellant l’alliance entre Mohammed ibn Abdelwahhab (le prédicateur) et Mohammed Ibn Saoud (le politique) date de 1744 ; le premier massacre de masse eu lieu en 1802 à Kerbala (aujourd’hui en Iraq, à l’époque dans l’empire ottoman). Entre 2000 et 3000 personnes hommes femmes, enfants et (même fœtus!) furent égorgés. Pendant de nombreuses années les pèlerins se rendant à la Mecque sont rançonnés ou tués ! Prise de Taïf en 1805 : 1500 personnes massacrées. Depuis ces époques lointaines le wahhabisme a fait la guerre essentiellement aux autres musulmans et a été condamné comme hérétique par la plupart des autorités religieuses du sunnisme ! Depuis ces mêmes époques le wahhabisme est en contact « constructif » avec les anglo-saxons arrivés dans la zone au 17e siècle!

Ainsi lors de la destruction du deuxième état Saoudien en 1891 par l’émir d’Haïl, la famille al-Saoud trouve refuge au Koweït alors sous domination anglaise (le Koweït deviendra un protectorat de jure en 1899). Le troisième état saoudien est fondé en 1902 ; il signe un premier traité d’alliance avec la Grande-Bretagne dès 1915, puis d’autres accords encore en 1925, 1927. Lorsqu’ Ibn Saoud veut écarter les éléments les plus radicaux (les Ikhwans) c’est l’aviation britannique qui lui donne la victoire en mars 1929 à As-Sabilah ! Puis vient le célèbre pacte du Quincy en 1945 entre Ibn Saoud et les États-Unis (en passe de remplacer la Grande-Bretagne dans la zone) ; pacte de 60 ans qui sera renouvelé en 2005 pour une même période.

Conclusion

Fethi Benslama, invité sur France culture pour réagir aux événements du 13 novembre, déclarait en substance : « tout corpus idéologique contient des éléments susceptibles d’être interprétés dans un sens violent » ; ce qui est vrai. Il suffit de penser aux accents touchants de l’humanisme de la renaissance aboutissant après quelques dévoiement aux noyades de Nantes ; ou au désir si fort de solidarité ouvrière du 19e siècle qui conduisirent, après des dérives non moins spectaculaires, aux camps de la Kolyma !

Il y a de telles choses dans le corpus énorme des sciences islamiques. La véritable question qui se pose pour ceux, musulmans ou non, qui veulent qu’une cohabitation soit possible dans le village planétaire, c’est de savoir comment établir des contre-feu vis à vis de ces mouvements puissants qui disposent de moyens de diffusion et de propagande considérables (presque infini pour le wahhabisme !). Il faut rappeler que l’Islam sunnite ne dispose plus depuis 1924 (destruction du Califat par l’action combinée d’Atatürk et d’ Ibn Saoud) d’autorité pouvant dire le vrai et le bon. C’est aujourd’hui les courants qui occupent le mieux l’espace mediatico-virtuel qui ont le plus d’autorité ! De ce point de vue, le soi-disant «Etat islamique » a une maîtrise hollywoodienne des choses.

Il faut donc revoir d’urgence la nature de nos relations avec les états qui soutiennent (voire qui laissent se faire jour chez eux des soutiens massifs) ces discours de violence et d’exclusion. Il faut également diffuser largement la connaissance de la culture islamique dans nos pays ; tant pour nos concitoyens originaires de pays musulman que pour ceux de traditions différentes ; car l’inconnu engendre les phantasmes qu’ils soient positifs ou négatifs.

Ainsi il serait plus juste d’appeler ces différents mouvement takfiristes puisqu’ils considèrent les autres (musulmans ou non) comme des Kouffar (des mécréants qu’il faut, au mieux, anathématiser) plutôt qu’islamistes qui laisse entendre une coupure -qui n’existe pas pour eux- entre musulman et « les autres ». Si l’on analyse l’histoire sans anachronisme, l’Islam traditionnel est largement tolérant sur la longue période. L’Empire Ottoman est ainsi encore majoritairement chrétien fin du 18e siècle, plus de 1000 ans après la conquête musulmane de la zone. C’est le choc de la modernité sous tous ces aspects (culturels, économiques comme géopolitiques) qui amènera à la création de ces mouvements extrémistes qui seront toujours instrumentalisés et aidés par les puissances. A cet égard, l’interview en août dernier à Al-Jazyra du général Flynn, ancien patron du renseignement militaire américain, est extraordinairement éclairante puisqu’il parle des centres de détention américains en Iraq comme « d’université du Jihad » et admet le rôle des États-Unis dans la mise en place du groupe qui allait devenir « l’État islamique ». En effet, l’avantage des extrémistes c’est qu’ils sont facilement manipulables.

  • Francois

    (…)

    « Jusque dans les années 90, il apparaissait clairement
    que l’Islam avançait dans sa marche de conquête selon deux lignes
    stratégiques. La ligne “dure”, l’“hard-jihad”, qui est celle
    de l’islamisme radical, qui veut arriver à l’hégémonie mondiale à
    travers les instruments de la guerre et du terrorisme : pendant de
    nombreuses années, elle s’exprimait surtout dans le mouvement de Ben
    Laden, Al-Qa’ida.

    La ligne “douce”, la “soft-jihad”
    de ce que l’on appelle l’“islam modéré”, s’exprimait surtout au
    travers des instruments de l’immigration et de la démographie. Les
    Frères Musulmans, fondés par Hasan al-Banna en 1928, sont l’expression
    de cette stratégie d’expansion qui, comme le rappelle Magdi Allam, « promeut
    l’islamisation de la société par le bas, par le contrôle des
    mosquées, des centres culturels islamiques, des écoles coraniques, des
    établissements caritatifs et des institutions financières ».

    Cette attaque portée à l’Occident
    à travers deux lignes stratégiques complémentaires, a connu, depuis
    un an, une accélération inattendue. La ligne dure de l’“hard-jihad”
    a fait une grande avancée qualitative en passant d’Al-Qa’ida à l’El,
    (ou, comme le disent les arabes, Daesch). En un an nous avons assisté à
    la naissance et au développement d’un Etat islamique qui a pour but
    déclaré de reconstituer ce califat universel qui, comme l’a expliqué
    dès les années 90 la principale spécialiste de l’Islam, Bat Ye’or,
    n’est pas le rêve de fondamentalistes, mais l’objectif de tout vrai
    musulman.

    Mais le phénomène d’accélération caractérise également la ligne de la “soft-jihad”.
    L’immigration s’est transformée en une invasion de l’Europe, massive
    et apparemment inéluctable. Au total, sur le seul mois de juillet, 107
    500 clandestins sont arrivés en Europe, soit plus du triple par
    rapport à juillet 2014. Les demandes d’asile ont atteint en un an, ne
    serait-ce qu’en Allemagne, le chiffre de 800 000. Comment ne pas
    penser à un plan pré-établi? L’impuissance des gouvernements nationaux
    européens ne révèle pas leur incapacité, mais leur complicité dans le
    plan d’islamisation de l’Europe.

    L’Etat islamique, a dit en août dernier, au Meeting de Rimini, en Italie, le père Douglas Al Bazi,
    c’est l’Islam authentique, véritable, à 100 %. Il n’est pas une
    interprétation erronée, ni une dérive. C’est l’Islam authentique,
    comme l’est également l’islam politique qui est en train de prendre le
    pouvoir par des instruments démocratiques. Il s’agit de deux faces de
    la même médaille terrifiante, deux stratégies complémentaires de la
    même machine de guerre. Eurabia est le nom d’un projet qui se propose de scinder l’Europe en deux.  »

    http://laportelatine.org/vatican/sanctions_indults_discussions/022_septembre_2015/20_11_2015_pape_3eme_guerre_mondiale.php

Partagez cette page
Suivez l'OSP sur les réseaux